DES FLICS DEVENUS « LANCEURS D’ALERTE »…

Bernard Cazeneuve peut bien mettre en avant les créations de postes décidées depuis presque cinq années, alors que l’État sarkozyste en avaient supprimé 12 500. La police n’en paie pas moins le prix des choix du hollandisme, lorsque celui-ci a délibérément affaibli, par sa soumission aux dogmes néolibéraux, les capacités de la puissance publique à combattre le délitement social, au prix d’un recul sans précédent du civisme et de l’adhésion citoyenne aux valeurs de la République.

D’une certaine manière, le grand paradoxe de la conjoncture voit les flics parler au nom de celles et ceux qui se retrouvent sur la ligne de crête de la désintégration française. Enseignants, auxquels on a imposé les dérives de ces choix pédagogiques calamiteux qui en sont arrivés à mettre en cause la substance même de l’école, et à aggraver la reproduction des inégalités… Personnels infirmiers et médecins urgentistes, qui doivent mener leurs missions de santé publique dans le cadre d’un univers hospitalier incroyablement délabré et avec des effectifs à bout de force… « Matons », auxquels on confie un nombre croissant de détenus, qu’ils doivent accueillir dans des structures indignes d’un pays comme le nôtre, et sans que la privation de liberté soit accompagnée d’un effort cohérent destiné à réinsérer socialement les personnes concernées… Agents de Pôle emploi, qui doivent appliquer aux privés de travail des mesures toujours plus injustes et punitives, alors qu’ils ont théoriquement pour responsabilité de les aider à sortir du chômage… Arrêtons-là l’énumération morbide…

C’est à cette réalité multiforme qu’il faut s’attaquer. Que la gauche doit s’attaquer, à moins qu’elle ne se résigne d'avance à assister au triomphe du national-lepénisme, non seulement chez les policiers, mais dans l’ensemble de ce secteur public sur lequel elle a pu s’appuyer des décennies durant. Il est encore possible d’opposer une politique de sécurité progressiste à tous ceux qui ne savent répondre à la colère présente qu’au moyen de recettes sécuritaires aussi dangereuses qu’inefficaces.

La question n’est, par exemple, pas d’élargir la possibilité, pour les policiers, de recourir à la légitime défense, en alignant leurs droits sur ceux des gendarmes : aux États-Unis, l’usage inconsidéré des armes, dans le cadre d’interpellations ou d’opérations de maintien de l’ordre, aura provoqué des émeutes urbaines en série et creusé la fracture entre la police et les catégories de population se sentant victimes de discriminations raciales ou de chasses au faciès. Elle ne porte pas davantage sur l’accroissement des prérogatives policières, qui verraient celles-ci empiéter sur les droits du citoyen ou se soustraire aux règles de transparence des procédures : il n’est pas imaginable de mettre la police au-dessus de la loi, à un moment où l’on demande précisément à la justice ou aux élus (pour ne parler que d’eux) de respecter scrupuleusement les principes du droit. Et elle ne se pose pas en terme de retour aux « peines-plancher » pour sanctionner les auteurs d’actes visant des fonctionnaires de police : toutes les études démontrent que ce mécanisme pénal, instauré sous le quinquennat précédent, n’aura eu aucun effet sur les violences considérées. L’objectif est plutôt de réhabiliter le métier de policier, en lui offrant de nouvelles fondations dans la République…

REPENSER LA CONCEPTION D’UNE POLICE RÉPUBLICAINE

Il importe en premier lieu, c’est l’évidence, de répondre au manque de moyens que dénoncent les manifestants, d’embaucher des personnels ad hoc pour assurer les tâches administratives ou l’accueil dans les commissariats, de réviser les dispositifs de garde statique qui détournent nombre d’agents de leurs fonctions premières de gardiens de la tranquillité publique, de remplacer les armements et moyens de communication ou de transports qui se révèlent frappés d’obsolescence. Comme c’est demandé, il n’est pas absurde d’envisager le durcissement des sanctions pénales encourues par ceux qui portent atteinte à l’intégrité, non des seuls policiers, mais de toutes celles et tous ceux qui se trouvent dépositaires d’une charge publique. Plus encore, il convient d’affecter les moyens humains et financiers adéquats à la formation d’hommes et de femmes qui doivent affronter en première ligne les fractures françaises, en clair de leur permettre du même coup de maîtriser leurs impératifs déontologiques.

Face à la crise sociale surgie au tournant des années 1960, un grand préfet de police parisien, Maurice Grimaud, s’était solennellement adressé aux unités placées sous son autorité afin de leur rappeler les finalités de leur métier, et cela avait sans doute permis d’éviter un bain de sang en Mai 68. À presque cinquante ans de distance, il serait fort indispensable d’apporter à des fonctionnaires en grande souffrance le soutien plein et entier de la collectivité citoyenne, tout en renouant le fil entre la police et les exigences républicaines qu’elle a pour premier objectif de défendre.

C’est, à cet égard, une conception repensée de la police qu’il faut faire émerger. Son redéploiement au plus près des populations, dans un rapport de coopération et non plus de conflictualité latente, doit se retrouver au cœur des politiques de sécurité. Ce réinvestissement au sein des territoires ne peut plus être réservé aux polices municipales (dont l’essor, ces dernières années, aura accompagné l’abandon de l’idée de « police de proximité »). Rien n’est, en effet, plus important que de remédier à la coupure, qui s’est à la longue installée, avec les habitants des banlieues et quartiers populaires, alors que ces derniers sont les premiers à pâtir des incivilités, de la violence et de la peur que font régner petits trafiquants et mafias.

D’où il ressort la nécessité d’en terminer avec la conception du maintien de l’ordre que l’on a, au fil du temps, orientée vers les actions coups de poing, nécessairement brutales et arbitraires, telles qu’on les a vues conduites par les brigades anti-criminalité, même si l’intervention de celles-ci se révèle parfois nécessaire. Et d’en revenir simultanément à un renseignement de terrain (mis à mort par la réforme Sarkozy des services chargés de la collecte de l’information), le seul qui soit véritablement efficient pour lutter, tout à la fois, contre la criminalité et le terrorisme.

UNE POLITIQUE DE SÉCURITÉ DE GAUCHE, C’EST NÉCESSAIRE ET POSSIBLE

Poussons plus loin la réflexion. Les manifestations en cours n’interpellent pas les détenteurs d’une parole publique sur le seul point du devenir de la police. Elles soulèvent le problème de la justice, laquelle ne saurait devenir le bouc-émissaire de démagogues se livrant une concurrence démentielle, d’autant que son contrôle des procédures coercitives est au final la condition de la préservation de nos libertés. Les délais interminables des procédures – voire les fautes parfois commises par un magistrat – ne sont pas la conséquence d’un « laxisme » supposé, mais la sanction de moyens en baisse régulière depuis des années (qui ne se souvient de la fermeture de nombre de palais de justice par Rachida Dati ?). Quant aux juges, ils ne sont plus en mesure d’adapter les peines aux délits à propos desquels ils ont à statuer (le code pénal autant que le code de procédure attendent toujours les réécritures que revendique la gauche judiciaire depuis des lustres, afin de rééquilibrer le droit en faveur des moins protégés), alors que les maisons de détention sont le plus souvent des lieux d’encouragement à la récidive comme à la désocialisation, et que rien n’a été fait pour favoriser de véritables peines de substitution à l’incarcération. Quelque appréciation positive portée sur l’action de Christiane Taubira, le bilan de cette mandature restera, en ce domaine également, celui d’un rendez-vous manqué.

De la même manière, si l’institution carcérale demeure dans l’état lamentable où les pouvoirs successifs l’ont amenée, si les conditions d’internement ne préservent pas la dignité des personnes, si l’on pense uniquement le système pénal à travers la construction de nouvelles prisons (alors que 30 000 places ont été créées sur les trente dernières années, sans le moins du monde remédier à la surpopulation des maisons de détention), si l’on continue à se soucier comme d’une guigne de la réinsertion des délinquants (et tout particulièrement des plus jeunes) à leur sortie, si des cellules crasseuses restent les écoles de formation de l’islam totalitaire et du jihadisme, le corps des policiers verra se dresser face à lui un nombre grandissant d’individus totalement déclassés – ou socialisés à travers une multitude de réseaux parallèles –, prêts à tout pour préserver leur business de l’ombre.

Enfin, comment rendre à la police son rôle premier, qui est de protéger la paix publique et d’assurer une vie sûre à chacune et chacun, lorsque les périphéries urbaines demeurent les territoires oubliés de la République ? Tentations terroristes, essor d’un fondamentalisme moyenâgeux et phénomènes délictueux ou carrément criminels exigent qu’aucun point de l’Hexagone n’échappe à la reconstruction des solidarités. Ainsi que j’ai déjà eu l’occasion de le défendre ici, il serait par conséquent des plus urgents de mobiliser les moyens de la collectivité autour d’un plan Marshall au service du développement des zones concernées. Afin que l’Éducation nationale soit à la hauteur de ses immenses responsabilités dans la formation des jeunes… Que ces derniers se voient enfin offrir les emplois stables de nature à leur rouvrir un horizon… Que se reconstitue l’étroit maillage des services publics sans lequel on ne pourra sortir les cités populaires d’une exclusion qui ne dit pas son nom. Toutes dispositions que devrait accompagner l’action volontariste de l’État pour relever la citoyenneté et redonner à tous confiance en la politique.

Par où que l’on prenne l’appel des policiers à la société française, on aboutit à un constat identique : l’austérité et l’idéologie libérale ne sont pas seulement responsables de la montée intolérable des inégalités, elles n’ont pas uniquement pour conséquence d’affaiblir la puissance publique. Elles ont placé tous les secteurs face à un délitement social invraisemblable, à une décomposition politique sans précédent, à une perte de repères menaçante pour la cohésion du pays. Ce devrait être l’enjeu du débat électoral qui débute...