La prestation télévisuelle du président de la République, ce 31 décembre, aura été à l’image de son quinquennat. Angoissante, dans son incapacité de relever les très lourds défis de l’heure... Défi que représente un monde devenu éruptif sous l’impact d’une contre-révolution libérale provoquant régressions sociales, dislocations nationales, concurrences exacerbées, guerres et terrorisme. Défi que constitue une France à la recherche d’elle-même, percutée par les vents mauvais d’une offensive inégalitaire contredisant les principes de sa République et se fixant pour dessein de détruire toutes les survivances de son pacte social issu de la Résistance. Défi que dessine un peuple n’ayant rien oublié de ses exigences de solidarité, mais accusant le coup de ses défaites des dernières années et se retrouvant désarmé par l’inexistence d’une offre politique de gauche à même de le remobiliser. Défi, précisément, auquel nous renvoie une gauche sortant du quinquennat toutes les trahisons en état de désintégration idéologique, de fragmentation militante, de sidération politique.

Que nous aura dit François Hollande de tout cela ? Rien, puisqu’il entendait essentiellement se livrer à un exercice d’autosatisfaction devant lequel on en venait à se demander pourquoi il avait finalement renoncé à solliciter le renouvellement de son mandat. Ses mots tournaient désespérément à vide, lorsqu’après avoir fait passer à la hussarde sa loi de désarticulation du code du travail, il nous aura appelés à nous battre pour « la justice et le progrès ». Lorsqu’ayant enlisé l’économie française dans une austérité responsable d’un million de chômeurs supplémentaires en cinq ans, et alors que le nombre des personnes en recherche d’emploi à un titre ou à un autre s’est accru de 0,5% sur la seule année écoulée, il aura osé nous asséner que sa politique donnait ses premiers « résultats ». Lorsqu’ayant rendu inaudible la voix de la France en alignant sa diplomatie sur celle de l’Oncle Sam, il nous aura expliqué qu’elle était « admirée, attendue, espérée ».

Alors, plutôt que de céder, comme tout y inviterait, à la morosité ou au découragement, formons plutôt le vœu que 2017 sonne le retour du volontarisme pour la gauche et le réveil d’un peuple ayant si souvent surpris tous ceux qui le tenaient pour résigné. Rouvrir le chemin de l’espoir, faire renaître la France du commun, engager la reconquête de la paix : ainsi pourrait-on résumer nos résolutions pour l’avenir.

Rouvrir le chemin de l’espoir ? Parce que telle est la mission incombant à la gauche. Du moins à son aile, que je tiens pour toujours majoritaire dans la gauche profonde, qui n’a pas renié ses idéaux transformateurs. Nul ne l’ignore, c’est sur le sentiment que tous les programmes se ressemblent à peu de nuances près, que l’action publique s’apparente à une machine à trahir, que les gouvernants se succédant aux manettes se ressemblent comme des clones, que le suffrage populaire ne permet plus de se faire entendre, que la lutte elle-même se révèle impuissante face au cynisme des possédants, que prospère une colère sans perspectives. Et c’est cette dernière qui finit régulièrement par s’orienter vers les premiers aventuriers venus, vers les discours de stigmatisation de l’Autre, vers le miroir aux alouettes des emballements identitaires, vers de nouvelles formes de fascisme. L’antidote, aujourd’hui autant qu’hier, consiste à faire de la justice la priorité de notre camp, d’opposer l’humain au calcul égoïste, de faire passer la vie avant les logiques de la rente.

Faire renaître la France du commun ? Parce que c’est un choc frontal qui se prépare, face à une droite et à des milieux d’affaire qui entendent nous ramener des décennies en arrière, avec des droits sociaux réduits en miettes, des protections collectives anéanties à l’image d’une Sécurité sociale que l’on promet de privatiser, une richesse s’affichant avec insolence à un pôle de la société tandis que la précarité s’accroît sans cesse à l’autre, une démocratie politique et sociale mutilée à mesure que les marchés s’emparent de la réalité des pouvoirs. Et c’est à un ébranlement tout aussi historique que nous confronte un Front national dont une nouvelle avancée, voire la victoire désormais possible, menaceraient ce qui aura fait la grandeur de ce pays depuis deux siècles. Comme le soulignent si justement Pierre Dardot et Christian Laval, reposer le principe du commun, c’est questionner « le socle philosophique, juridique et économique du capitalisme » et viser « à porter au jour ce que cet édifice politique a refoulé, ce qu’il a interdit de penser et d’instituer » (in Commun, Essai sur la révolution au XXI° siècle, La Découverte 2014). C’est, en d’autres termes, renouer avec le combat pour la redistribution des richesses, esquisser les bases d’une économie fonctionnant sur d’autres critères que la course à la rentabilité financière, remettre à l’ordre du jour l’appropriation par la société des secteurs correspondant aux besoins vitaux de la population, faire émerger un modèle de développement écologiquement soutenable, prendre à bras-le-corps l’impératif d’institution d’une République garante de l’intérêt général et obéissant vraiment à la volonté générale, agir de sorte que notre pays relaie ces exigences par-delà les frontières tant il est vrai qu’elles portent partout l’alternative nécessaire aux règles de la « gouvernance » néolibérale.

Engager la reconquête de la paix ? Parce que l’on ne dira jamais assez que ce siècle à peine entamé s’avère déjà celui des barbaries résurgentes, des concurrences déchaînées, des redéploiements impériaux, du regain des replis nationalistes et des haines recuites, des belligérances militaristes. La confrontation, digne de la Guerre froide, entre Barack Obama et Vladimir Poutine aux dernières heures de 2016, à propos du piratage prétendu de la campagne présidentielle américaine, dit assez que nous sommes bel et bien entrés dans un cycle, lourd de très grands dangers, de tensions et de redéfinition au forceps des rapports de force internationaux. Notre pays a, je l’ai tant de fois écrit ici, un rôle primordial à jouer pour faire entendre le choix d’une culture universelle d’entente entre les peuples et les nations, pour faire prévaloir les options de la diplomatie sur celles du recours à la force, pour mettre à la disposition de la communauté internationale une ONU repensée. Mais rien ne pourra se faire si les opinions ne s’en mêlent pas, si elles ne changent pas la donne. L’inexistence de grands mouvements populaires de solidarité devant la tragédie d’Alep doit, de ce point de vue, être perçu comme un signal d’alarme. C’est à un grand sursaut mondial contre la guerre et pour le désarmement qu’appelle une mondialisation en convulsion. Au fond, s’adressant à ses « chers compatriotes d’Europe », Victor Hugo avait tout dit en écrivant, en août 1878 : « Hors de nous, les gouvernements tentent quelque chose, mais rien de ce qu’ils tâchent de faire ne réussira contre votre décision, contre votre liberté, contre votre souveraineté » (in Œuvres complètes, Politique, Bouquins 1985).

On me dira, je l’entends déjà, que je place la barre très haut. J’en conviens. Mais, si c’est bien d’un immense désastre que nous sommes menacés, il n’est interdit ni de rêver pour trouver l’énergie d’entrer dans une bataille d’une intensité telle que nos générations en auront peu connue, ni d’agir à contre-courant des difficultés pour conquérir le meilleur. C’est même la condition pour que, dans les mois qui viennent et tant que cela restera possible, nous ne renoncions pas à rassembler une majorité politique autour de propositions qui redonnent à la gauche ses belles couleurs. Tous mes vœux de bonheur, de réussite et de santé à chacun et chacune d’entre vous…