UNE MONDIALISATION DANS LA ZONE DES TEMPÊTES

Prenons toute la mesure de ces matières inflammables qui pourraient très vite devenir un gigantesque brasier. Toutes les gazettes en auront traité, la guerre commerciale opposant les États-Unis à la Chine et à l’Europe est en train de se prolonger en une guerre sans merci des monnaies. Le scénario est d’ores et déjà écrit : l’administration Trump enjoignant le Trésor américain de faire baisser le cours du dollar pour stimuler la compétitivité de ses firmes, la Chine, dont les exportations et donc l’économie sont déjà percutés par l’augmentation des droits de douane de l’autre côté de l’Atlantique, se retrouve dans l’obligation de faire baisser le prix de ses produits en dévaluant à son tour le yuan. La voie est, ce faisant, ouverte à une escalade dont on imagine mal ce qui l’arrêtera. Et c’est l’Europe qui paiera inévitablement l’addition, le cours de l’euro s’appréciant mécaniquement, au prix d’un fort recul de ses propres exportations et de l’essor simultané de ses importations.  

Dit autrement, toute l’économie mondiale s‘en voit un peu plus déstabilisée. L’Allemagne, dont la politique fanatiquement exportatrice avait fait le « miracle » des années Merkel (au détriment, ne l’oublions jamais, des salaires, de la qualité de l’emploi, des infrastructures et services publics outre-Rhin), s’avère au bord de la récession. Ce qui ne tardera pas à faire sentir ses effets sur le reste du continent, France en tête. Cela dit, les principaux protagonistes de l’affrontement commercial et monétaire se révèlent eux-mêmes touchés : la croissance chinoise ralentit sérieusement et, côté USA, les experts ne se divisent désormais que sur un point : savoir si la récession interviendra en 2020 ou l’année suivante. Sans attendre, l’effet de contamination se fait déjà sentir d’un bout à l’autre du globe, en particulier sur l’activité des pays hier encore qualifiés d’« émergents » et, plus encore, sur la situation des États les pauvres dont la dette, selon la Banque mondiale, aura crû de 5,3% (7 810 milliards de dollars l’an passé).

Dans le même temps, les impressionnantes bulles spéculatives reconstituées après le krach de 2007-2008 (elles représentent 6,5 fois la richesse mondiale produite sur une année), grâce à la dérobade de gouvernements se refusant à réguler si peu que ce soit les marchés et, surtout, déversant leurs largesses sur les banques et autres institutions boursières, menacent de précipiter le monde dans une nouvelle crise financière, à l’effet de souffle bien supérieur à la précédente. Sans faire d’analogies, cette conjugaison de « dévaluations compétitives » s’enchaînant et d’un probable krach n’est pas sans rappeler l’Entre-Deux guerres. Jean-Christophe Le Duigou se montre, de ce point de vue, fondé à s’interroger : « Pour le moment, l’escalade sino-américaine demeure pour l’essentiel verbale. Mais pour combien de temps ? » (L’Humanité-Dimanche, 22 août 2019).

À sa manière, Jean-Yves Le Drian, du poste privilégié que constitue la direction du Quai-d’Orsay, aura confirmé que nous entrions dans une toute nouvelle période de durcissement des relations internationales. Amorçant un virage de la diplomatie hexagonale devant la conférence annuelle des ambassadeurs, le 29 août, il aura ainsi déclaré : « Il n’y a plus de ‘’soft power’’, on est entré dans le hard. » Propos éminemment révélateur ! Le concept de « soft power » aura longtemps servi à duper les opinions en leur laissant croire à l’avènement d’un temps où des moyens « doux » régissaient les relations entre États, se distinguant de la traditionnelle « diplomatie de la canonnière ». La belle image s’avérait bien démentie par le monopole du « hard power » que détenaient les USA et dont ils ne se privaient pas d’user quand leurs intérêts étaient en jeu. Mais la bataille idéologique conduite autour de ce terme avait, pour ses concepteurs, l’inestimable avantage de distiller l’image d’une mondialisation apaisée. L’heure est dorénavant à préparer les opinions au retournement de période, c’est-à-dire à des affrontements sans merci et… à leurs traductions militaires.

DE LA GUERRE ÉCONOMIQUE À… LA GUERRE TOUT COURT ?

On ne peut, à cet égard, ignorer cette course aux armements qui, sans que les commentateurs s’en émeuvent particulièrement (bien que l’on ait pu en mesurer les dangers avec le récent accident survenu dans le dépôt d’armes et de munitions d’Atchinsk, en Russie), a repris avec une ampleur inégalée depuis la Guerre froide. Rien que pour l’an passé, les budgets militaires se seront accrus de près de 5%, principalement dans les pays membres de l’Alliance atlantique. À la suite de Washington, Moscou vient d’engager son retrait du traité INF sur les forces nucléaires de portée intermédiaire, lequel, paraphé par Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev, avait en son temps permis l’élimination des Pershing et des SS-20 du sol européen.

Demain, par conséquent, le Vieux Continent se retrouvera l’otage d’une réimplantation d’armes pouvant le transformer en champ de ruines. La Maison Blanche vient, comme pour le confirmer, de mettre au point une nouvelle génération de bombes (dite B61-12), à la puissance quatre fois supérieure à celle d’Hiroshima et capable de détruire aussi bien des centres de commandement enterrés que des villes entières. Elle en prévoit le stockage en Italie, en Allemagne, en Belgique ou aux Pays-Bas. Lorsque l’on sait que les rampes américaines de lancement d’engins intercepteurs, installées à la frontière de la Russie, peuvent parfaitement servir à l’utilisation de missiles de croisière, on imagine sans peine où tout cela nous amène.  

Comment, dès lors, ne pas s’alarmer de ces éruptions régionales susceptibles de mener à un embrasement généralisé ? Ainsi, la confrontation entre Washington et Téhéran, dans le golfe Arabo-Persique, outre les risques de dérapage à chaque instant perceptibles, ouvre-t-elle une phase d’incertitudes aiguës sur le marché stratégique de l’or noir, l’augmentation du prix du baril ou à l’inverse son effondrement étant de nature à produire des conséquences calamiteuses sur la situation de nombreux pays ; ce qui vient d’advenir avec l’attaque des infrastructures pétrolières saoudiennes, dans le contexte de la sale guerre conduite par la monarchie wahhabite au Yemen, doit de ce point de vue être considéré comme un signal précurseur. Ainsi, s’inscrivant dans ce foyer de tensions aiguës, l’instabilité politique de l’État d’Israël conduit-elle actuellement ses dirigeants extrémistes à chercher, avec le soutien de Washington, leur salut dans une multiplication de provocations armées à l’endroit de l’Iran et des mouvements qui lui sont liés, qui pourraient vite déboucher sur un affrontement régional aux implications internationales. Ainsi, l’ébranlement de Hong-Kong par les manifestations d’une partie de sa population et de sa jeunesse pourrait-il, si le pouvoir chinois s’estimait déstabilisé dans son « arrière-cour » et réagissait par la force, faire monter de plusieurs crans les confrontations planétaires. Ainsi, la production par la Corée-du-Nord d’armes nucléaires et de lanceurs de missiles pourrait-elle très vite faire dégénérer ses relations avec la Corée-du-Sud et le Japon, voire ouvrir un processus de nucléarisation de ces pays. Ainsi, le volcan que représente le sous-continent indien est-il en train de se réveiller, avec la relance du lancinant conflit du Cachemire par le gouvernement ultranationaliste de New Delhi, dessinant un nouveau face-à-face de ces deux puissances nucléaires que sont l’Inde et le Pakistan ; un conflit potentiel d’autant plus préoccupant que, dans le même temps, l’Afghanistan voisin affronte une instabilité croissante (ce qui n’est pas peu dire, s’agissant d’un pays à la position géographique convoitée depuis toujours, et qui n’a jamais trouvé l’apaisement ni une vie démocratique échappant aux rivalités de clans et de tribus) : Daech y dispose à présent de bases solides et l’administration américaine vient de décider cyniquement d’y négocier le retour des talibans pour prix du retrait de ses troupes installées depuis 2001.     

Sur une planète qui voit un peu partout les pouvoirs installés se fragiliser et les nationalismes agressifs monter en puissance, il est légitime, comme le fait Jacques Attali, rejoignant pour l’occasion Jean-Christophe Le Duigou, de formuler un constat d’évidence : « Quelqu’un aura bientôt intérêt à allumer la mèche, pour détourner l’attention de ses propres turpitudes, ou pour tenter de profiter d’une crise pour s’imposer à l’égard de ses rivaux. Et tout explosera, en une crise bien plus grave que la précédente, parce qu’elle sera à la fois financière, commerciale, écologique, et militaire » (L’Express, 14 août 2019).  

L’URGENCE D’UNE INITIATIVE FORTE DE LA FRANCE 

Il est frappant, qu’ayant fait preuve d’une si remarquable lucidité, le très libéral Monsieur Attali ne cherche pas à en tirer toutes les implications. Il n’existe pas de globalisation heureuse sous les auspices d’un capitalisme cupide comme jamais dans son histoire, de marchés erratiques puisque guidés par la seule recherche de la profitabilité, d’un libre-échangisme que nul ne songe seulement à contrôler, de relations internationales brutalisées par une hyper-puissance (les États-Unis) en déclin mais disposant toujours d’une suprématie monétaire (avec le rôle clé dévolu au dollar dans les échanges économiques et commerciaux) comme militaire (par la concentration entre ses mains d’un arsenal sans cesse modernisé et à même de détruire plusieurs fois notre monde).  

Si aucune des dimensions de cette mondialisation marchande et guerrière ne peut plus être dissociée des autres, il s’impose de prendre d’urgence une initiative réunissant l’ensemble des États représentés aux Nations unies. Non un avatar de ces agitations diplomatiques d’autant plus inconsistantes qu’elles recouvrent une subordination pratique aux orientations atlantistes, comme lorsque la France parle de paix mais reprend à son compte toutes les exigences de l’administration Trump, par exemple à l’égard de la Russie et de l’Iran. Mais une conférence visant à traiter de ces sujets étroitement liés que sont le désarmement (à commencer par le désarmement nucléaire multilatéral), le besoin d’une nouvelle architecture de la sécurité collective (conjuguée avec la construction d’un nouveau système monétaire international comme avec une refonte des accords commerciaux imposés aux nations sous l’égide de l’OMC), l’impérieuse nécessité d’une relance de l’action mondiale en faveur du climat, dans le cadre d’un autre mode de développement, aussi partagé que restaurateur des grands équilibres écologiques.  

Et c’est à la France d’en porter l’exigence. Parce qu’elle occupe une place particulière sur l’échiquier planétaire. Parce que, marquée par l’héritage de notre Grande Révolution et de son message si puissamment universel, sa voix porte toujours auprès des peuples. Parce que tel est, au fond, le rôle que lui confère « son génie », pour paraphraser Jean Jaurès dont nous venons de célébrer le 160° anniversaire de la naissance, le 3 septembre, à Toulouse, avec mes camarades de la fédération communiste de Haute-Garonne et en présence de Fabien Roussel (j’aurai prochainement, ici, l’occasion de revenir sur l’actualité de la pensée de cette immense figure du mouvement ouvrier français).     

DES FRACTURES FRANÇAISES AGGRAVÉES PAR LA CRISE MONDIALE

Si le climat de cette rentrée, dans notre Hexagone, laisse suinter la sourde inquiétude évoquée précédemment, c’est également que la tourmente sociale et politique, révélée par l’irruption des « Gilets jaunes » tout au long de l’année dernière, se trouve au seuil de nouveaux développements.  

D’abord, quoique l’exécutif ait dû, en catastrophe, se résoudre à des concessions devant le soulèvement du mal-vivre, et s’il lui aura bien fallu dans ce cadre prendre quelque liberté avec le dogme de l’équilibre budgétaire à tout prix, il n’aura en rien répondu à la demande de justice et d’égalité qu’aura soutenu, de sondage en sondage, une large majorité du pays. Résultat, le creusement des inégalités se sera poursuivi, et même aggravé, comme vient de le souligner le dernier rapport de l’Observatoire des inégalités.

Non seulement, neuf millions de nos concitoyens vivent sous le seuil de pauvreté et le chômage ravage l’existence d’innombrables familles, mais la réorganisation, qui s’intensifie, des processus de travail conduit aujourd’hui à une précarisation galopante et à l’apparition de phénomènes renouvelés d’exclusion. La mobilisation des jeunes gens de Deliveroo vient, à cet égard, de mettre parfaitement en lumière la galère où se retrouve quotidiennement une large partie du monde du travail. Une galère que va, soit dit en passant, aggraver la loi sur les mobilités, conçue pour protéger les plates-formes numériques de toute menace de requalification des personnes qui leur sont assujetties, celles-ci ne devant à aucun prix, pour nos gouvernants, devenir des salariés dotés de droits et de protections…  

Dans le même temps, les 500 plus riches familles de France auront vu leur patrimoine s’accroître de 130 milliards depuis l’élection d’Emmanuel Macron, soit une progression de 22% en deux ans. Plus significatif encore, alors que l’économie globalisée connaît un net refroidissement, l’observatoire Janus Henderson Investors aura relevé le montant record des dividendes versés à leurs actionnaires par les 1200 plus grandes entreprises mondiales cotées : 1430 milliards de dollars sur l’année en cours. La France se retrouve, quant à elle, aux avant-postes de ce mouvement de prédation financière, avec une augmentation de 3,1% de la rémunération du capital. « De loin, le plus grand payeur de dividendes en Europe », avec le « niveau historique » de 51 milliards de dollars au cours du deuxième trimestre, souligne l’organisme de gestion international.   

L’euphorie des gagnants de l’hyperfinanciarisation globalisée va, dans ce contexte, se transformer rapidement en son contraire. Un mouvement de plaques tectoniques se prépare, qu’analyse avec une pertinence certaine (une fois n’est pas coutume) François Lenglet dans son dernier ouvrage : « Alors que les élites politiques et surtout économiques sont restées libérales, les opinions ont en effet divergé de façon subreptice, à la faveur de la crise économique et de l’exaspération croissante qu’a déclenché la mondialisation sous ses différentes formes (…). Cet écart s’explique par une raison toute simple : les élites ont intérêt à la poursuite du modèle libéral, fût-il dénaturé par les excès financiers, parce qu’il organise un partage des richesses qui leur est favorable. Alors que les non-qualifiés et les non-connectés à l’économie mondiale n’y voient plus guère d’avantages, dès lors qu’ils ont le sentiment que les bénéfices ne se diffuseront pas jusqu’à eux » (in Tout va basculer, Albin Michel 2019). Encore un effort et le très médiatique « expert » du groupe TF1, redécouvrant la lutte des classes, nous chantera les louanges de Marx…  

C’est, dès lors, dans une configuration des plus explosives qu’Emmanuel Macron et ses ministres auront choisi d’ouvrir la phase II du quinquennat, autrement dit de lancer la nouvelle vague de leurs contre-réformes. Après le démantèlement du droit du travail, la redistribution massive de la richesse nationale vers le capital via une fiscalité qui ne lui a jamais été aussi profitable, l’engagement de la privatisation du service public du rail, le bradage au privé d’infrastructures aussi stratégiques qu’Aéroports de Paris, ils auront décidé de « taper dans le dur », afin de faire définitivement basculer le rapport des forces à l’avantage des possédants.  

D’évidence, tel est l’objectif du projet esquissé par Jean-Paul Delevoye qui, si rien ne vient le contrecarrer, au nom d’un mécanisme « à points » censé être universel alors qu’il amplifiera les inégalités et la pauvreté de très nombreux retraités, aboutira à mettre à bas l’un des derniers piliers subsistants du Pacte de la Libération. En dépit de l’extrême prudence observée par les éminences ministérielles pour révéler la réalité de leur attaque, c’est en effet l’asphyxie du système par répartition et l’ouverture d’un nouveau marché lucratif, celui de la dernière partie de la vie, aux requins de l’assurance privée, qui sont dans le viseur de nos gouvernants. Comme si elle voulait que la cohérence de l’attaque fût encore plus marquée, la coterie des petits marquis installée au sommet de l’État entend d’ailleurs accompagner la mise à sac de nos retraites de cette autre, qui concerne l’assurance-chômage (l’Unedic vient à ce propos d’aboutir à la conclusion qu’un chômeur sur deux s’en trouvera fortement pénalisé). Et cette nouvelle guerre sociale du président des ultrariches va se compléter d’un nouveau tour de vis austéritaire, qui aura pour prix une dépense publique davantage ponctionnée, afin de permettre un retour dans les clous du traité budgétaire européen.  

Peut-on imaginer un mouvement plus à contretemps ? Alors que notre économie, comme celles des pays voisins, se prépare à subir le choc d’un environnement international de plus en plus tendu, que ne parvient déjà plus à maîtriser la politique monétaire de la Banque centrale européenne ? Alors que se priver de l’arme budgétaire pour relancer l’investissement productif, consolider et étendre les services publics, combattre des dynamiques spéculatives ravageuses va inexorablement désarmer la puissance publique si une tornade financière se déclenche et provoque des faillites en série ? Le petit monarque élyséen aura beau expliquer aux Français qu’il est pleinement conscient que le volcan social peut à tout moment redevenir éruptif, chacun pourra constater qu’il accélère encore sa marche à la refondation libérale de la société française. Exacerbant du même coup le sentiment d’abandon qu’éprouvent les classes travailleuses et populaires…

IMPASSE PORTEUSE DE TOUS LES DANGERS

Nous sommes là au cœur de ce qui fait la crise française depuis des lustres. Les fractures sociales et territoriales à l’origine du surgissement des « Gilets jaunes » seront devenues explosives, l’an passé, en se conjuguant à l’atrophie des mécanismes démocratiques traditionnels. Ce qui aura conforté l’immense majorité du pays dans la conviction qu’elle n’était plus écoutée, donc plus représentée par celles et ceux qui sollicitent ses suffrages, avant de se saisir des leviers de commande en oubliant qu’ils n’ont été désignés que par une minorité d’électeurs, celle qui consent encore à se rendre aux isoloirs. Le phénomène « dégagiste » aura pris ici sa source, balayant initialement les anciens partis d’alternance, mais pouvant demain frapper les formations ayant cru habile de le chevaucher pour dominer à leur tour l’échiquier politique. À commencer par le commando présidentiel, qui se sera empressé de mettre en œuvre, sa victoire acquise, des orientations identiques à celles de ses prédécesseurs, voire plus catastrophiques encore. 

Il vaudrait mieux que l’on prît vite la mesure de ce qui est devenu une redoutable impasse. Longtemps, les droites de gouvernement auront fait reposer leurs majorités politiques sur des projets destinés à allier, autour des secteurs dominants du capital, une série de classes et catégories populaires. Aux origines de la V° République, le général de Gaulle prétendait, par exemple, nouer une relation directe avec « le peuple » en étendant l’influence de son parti à une partie du monde du travail qui échappait jusque-là au camp conservateur. Plus tard, un Giscard d’Estaing n’hésitait pas, dans un contexte où l’actuelle globalisation commençait à se déployer, à se fixer l’objectif de rassembler « deux Français sur trois ». De son côté, la gauche construisait l’offre politique qu’allait constituer le Programme commun des années 1970 à partir de la volonté d’aboutir, autour d’un salariat devenu sociologiquement majoritaire dans la société, à une « union du peuple de France » (proposition alors portée par le Parti communiste) ou à un « front de classes » (concept avancé par le Parti socialiste, qui devait néanmoins l’abandonner à peine François Mitterrand venait-il d’être élu). La contre-révolution libérale, initiée voici quatre décennies, aura sonné le glas de ces constructions stratégiques de long terme et consacré l’avènement, comme dans la plupart des pays, d’un court-termisme gestionnaire tourné vers la seule satisfaction des puissants et la remise en cause de la plupart des conquêtes sociales arrachées après-guerre.

Aussi, nous retrouvons-nous présentement dans une situation inédite. Depuis bien des années, le « bloc bourgeois » (pour reprendre la terminologie des sociologues Bruno Amable et Stefano Palombarino) ne se voit soutenu que par une minorité de la population. La cote de popularité d’un Emmanuel Macron en est, de nos jours, l’éloquente illustration, dépassant rarement les 30% d’opinions favorables, sans grand espoir de s’élargir. Jérôme Jaffré, le directeur du Cevipof, souligne cette dimension singulière : « La montée de la contestation, de la violence, de la défiance tous azimuts est devenue un marqueur de ce quinquennat. Le mouvement des ‘’Gilets jaunes’’ a faibli mais il a infusé la société tout entière, à tel point que je parlerais d’une ‘’gilet-jaunisation’’ de la société française » (Le Figaro, 3 octobre 2019).

Le Prince ne peut guère, dans ces conditions, régner sur la collectivité nationale qu’en profitant de la vacuité de ses oppositions. Son dispositif de pouvoir repose donc principalement sur le mélange d’une capacité d’initiative l’autorisant à frapper de sidération ses détracteurs, d’une domination idéologique que le mouvement ouvrier a pour l’heure renoncé à lui disputer, et d’un recours systématique à la coercition à l’encontre de toutes les formes de contestation de ses décisions. 

L’explosion de colère, cet été, d’un monde agricole directement percuté par le libre-échangisme forcené que symbolisent les traités Ceta ou Mercosur, quand il ne se voit pas vilipendé pour des pratiques polluantes dont on ne lui donne pourtant pas les moyens de sortir, donne la parfaite mesure de l’isolement de l'exécutif. Amable et Palombarino, dans un petit ouvrage à la pertinence toujours intacte, l’auront souligné : « Le trait spécifique de la crise française est l’exclusion plus ou moins complète de l’ensemble des classes populaires des alliances sociales sur lesquelles, au cours des dernières décennies, l’action gouvernementale (de droite ou de gauche) a tenté de s’appuyer » (in L’illusion du bloc bourgeois, Raisons d’agir 2017).  

Pour sa part, la gauche se retrouve encalminée dans son impuissance à dessiner les contours du bloc progressiste qui viendrait, tout à la fois, reconstruire l’unité d’un salariat qui n’aura jamais été aussi majoritaire parmi les actifs de France, et rassembler autour de ce dernier l’ensemble des forces sociales ayant un commun intérêt à se libérer des logiques destructrices du nouvel âge capitaliste. Sa déconfiture de 2017 n’aura été que l’ultime traduction du ralliement à la vulgate néolibérale de la social-démocratie, prédominante en son sein depuis plus de trente ans, ralliement qui aura causé la ruine de son identité et de son enracinement populaire. D’où l’enjeu de la prochaine période, que désignent parfaitement les deux auteurs que je viens de citer : « L’avenir du modèle économique social français se joue dans un conflit politique dont l’issue est liée à la capacité des projets en compétition de définir avec clarté les alliances sociales qu’ils se proposent d’agréger, d’identifier les variables de médiation nécessaires et efficaces entre les intérêts qui les composent, d’impulser les changements institutionnels fonctionnels à la construction de la nouvelle hégémonie sociale. »  

LIBÉRAUX CONTRE FACHOS : LE GRAND MENSONGE

Que l’on ne s’y trompe pas, une semblable configuration se révèle des plus périlleuses. Le vide politique a toujours tôt fait de nourrir les pires démagogies et de faire le lit de solutions autoritaires. Le projet de société sur lequel repose un néolibéralisme à bout de souffle, autant que celui que défend l’extrême droite, ont en commun, à partir de fondements différents, d’aboutir à l’étranglement plus ou moins discret de la démocratie. Le premier le fait au nom de l’« ouverture » au monde, en s’affranchissant de tous les contre-pouvoirs citoyens qui seraient susceptibles d’interdire à des institutions opaques, au service exclusif d’une finance avide, de s’emparer des leviers de commande après avoir vidé de substance la souveraineté des nations et celle des citoyens. La seconde s’y emploie en récupérant les frustrations et les colères de secteurs grandissants du corps social, afin de mettre celles-ci au service d’un repli xénophobe qui ne fait que dresser les unes contre les autres les victimes de l’ordre en place.

Ces forces, en théorie antagonistes mais se rejoignant en réalité pour priver le peuple de tout horizon d’avenir, sont prêtes à n’importe quelle bassesse pour que ne fussent pas posées les deux enjeux cruciaux du moment : la question sociale et la question démocratique, l’une et l’autre étant indissociables du défi écologique. La manière dont Emmanuel Macron se sera emparé du thème de l’immigration, pour la deuxième fois depuis son élection (la loi « Asile et immigration » n’est vieille que de quelques mois), vaut avertissement.

À en croire le premier personnage de l’État, pour que ses « marcheurs » ne se transforment pas en « parti bourgeois », il leur faudrait investir ce terrain. Et d’appuyer son propos de cette phrase destinée à frapper les esprits : « Les bourgeois ne croisent pas l’immigration. Les classes populaires vivent avec. » Chacun voit bien le sens de l’opération. Il s’agit, d’un même élan, d’achever la désintégration de la droite traditionnelle en lui dérobant son dernier marqueur identitaire, de tenter de refaire une partie du terrain perdu auprès des secteurs fragilisés de la société en détournant leur exaspération vers les migrants, de tenter de « trianguler » le débat politique en disputant au Rassemblement national son principal cheval de bataille (« Vous n’avez qu’un opposant sur le terrain, c’est le Front national, aura-t-il expliqué à ses troupes avec le plus parfait cynisme. Il faut confirmer cette opposition »).

Outre que cette stratégie s’avère odieuse lorsque c’est l’inégalité qui ronge en profondeur la cohésion du pays, et non quelques dizaines de milliers de réfugiés victimes du chaos globalisé, elle se révèle également des plus calamiteuses. En faisant appel aux pires instincts des individus, ceux que dictent la peur, la convoitise et l’égoïsme, le locataire de l’Élysée empuantit le climat politique et intellectuel.

Oser suggérer que nous aurions affaire à un « tourisme médical » pour reprendre les termes mêmes du président de la République, et dénoncer comme un scandale insupportable les mécanismes d’attribution de l’Aide médicale d’État et de la CMU-complémentaire, revient non seulement à refuser à des êtres humains le droit élémentaire de se soigner, mais conduit aussi à prendre le risque de bousculer l’ensemble de notre système de santé, confrontant ce faisant la collectivité tout entière à des problèmes d’une extrême gravité (« Réduire l’accès aux soins serait un message très négatif sur la prise en charge des populations précaires en général et quels que soient leurs origines et leurs statuts », viennent ainsi de dénoncer 805 médecins, dans une tribune adressée au Journal du dimanche du 22 septembre). Assimiler les classes populaires à la haine de l’étranger, quand les bourgeois se voient au contraire parés des vertus de la tolérance, permet de stigmatiser insidieusement les premières, supposées incapables d’empathie et de raisonnements éclairés ; Monsieur Macron fait ici une belle démonstration qu’à ses yeux la lutte des classes dicte la bataille des idées. Et opposer lesdites classes populaires aux immigrés amène à sortir ces derniers de la collectivité nationale, ce qui rejoint exactement la vision du monde défendue par Madame Le Pen. Sous prétexte de faire de l’extrême droite son unique adversaire dans la perspective de 2022, il lui donne de facto le point, s’exposant par conséquent, à l’arrivée, au retour de bâton qu’espérait en son temps Le Pen père face aux leaders de la droite qui pensaient opportun de se livrer à des surenchères sécuritaires. « Les électeurs, disait-il, préfèrent toujours l’original à la copie. »

ROUVRIR UN CHEMIN À L’ESPOIR

Une situation des plus incertaines, la multiplication des menaces qui s’ensuivent incitent plus que jamais à faire émerger un débouché progressiste aux attentes et à la colère populaires. La gauche, dans ses diverses réalités, politiques autant que sociales, parce qu’elle s’est vue désintégrée à l’issue du quinquennat précédent, a devant elle un long chemin à parcourir pour affronter les grands enjeux du futur. C’est à une reconstruction globale qu’il lui faut s’atteler. Plus vite elle se mettra en ordre de bataille, plus elle disposera des moyens de conjurer les catastrophes qui noircissent l’horizon.

Il lui faut, il nous faut, bien sûr, répondre à l’urgence immédiate : la construction de la riposte à la volonté du capital de sortir de sa crise au frais du plus grand nombre, donc aux multiples attaques que lance le gouvernement en cette rentrée. Cette dernière année, le mouvement des « Gilets jaunes », dans son échec même à faire jonction avec le salariat des grandes concentrations du privé et du public, comme d’ailleurs avec la population des quartiers populaires, aura encore souligné à quel point la question devenait cruciale. Les proclamations ne suffiront cependant pas à y apporter une réponse pertinente. C’est par l’enracinement des combats à l’échelle des entreprises (là où se jouera in fine l’issue des confrontations de classes), grâce à l’adoption des revendications les mieux à même de rassembler largement, en débattant avec les salariés des objectifs et moyens de lutte susceptibles d’arracher des victoires et de redonner confiance au mouvement social dans son ensemble, en retrouvant de cette manière le chemin de l’unité, à commencer par celle qui permettra au syndicalisme de reprendre l’offensive, qu’il se révélera possible d’aller vers un « tous ensemble ».

L’action sociale a toutefois aussi besoin d’être dynamisée par une visée transformatrice qui lui donne tout son sens. C’est la raison pour laquelle il convient simultanément de renouveler profondément la pensée critique du capitalisme, de s’employer à la construction du bloc social et politique pouvant réunir classes et forces sociales ayant un commun intérêt à s’émanciper de la domination du capital, et de remettre dans le débat public l’offre de nature à avancer dans cette direction.

Contrairement aux assertions concluant à la disparition du clivage entre gauche et droite, notre camp ne s’est nullement évaporé dans la désespérance, et il n’a pas renoncé aux valeurs qui le distinguent radicalement de la droite. La preuve n’en sera-t-elle pas venue, le mois dernier, du baromètre annuel de l’Ifop, « Être de gauche aujourd’hui », enregistrant que 44% des personnes interrogées se situent toujours à gauche, très au-delà des 31% d’électeurs s’étant exprimé de ce côté aux dernières européennes (L’Humanité, 13 septembre 2019) ? Il se trouve simplement orphelin d’une alternative crédible à ce qu’il aura vécu à l’occasion de chacune des expériences gouvernementales auxquelles ses partis, ou plutôt une partie d’entre eux, auront été associés.

Impossible, pour cette raison, de se dérober à l’objection si souvent entendue sur le terrain, et de ne pas aborder franchement les raisons pour lesquelles nous avons collectivement à nous relever d’un désastre historique. Le rassemblement de la gauche reste toujours aussi indispensable, si du moins nous voulons réunir les conditions d’une majorité politique. Mais il doit être ré-identifié à des objectifs marquant à la fois la volonté de rompre avec un système n’apportant que désolation à l’humanité, et s’employant à tourner résolument la page des renoncements du passé.

DE LA PRIORITÉ À DONNER AU PROJET…

Voilà pourquoi il importe tant de partir du projet, et non de mécanos organisationnels imaginés « d’en haut ». Ce projet se doit de prendre à bras-le-corps les défis qui se posent présentement à la civilisation humaine. Défi d’éradiquer le chômage et la pauvreté, pour que le bonheur devînt enfin une idée neuve, comme le disait si bien Saint-Just. Défi d’imaginer de nouveaux mécanismes de protection sociale, qui parachèvent dans notre pays l’oeuvre d’Ambroise Croizat, dans le but de sécuriser chacun des moments de l’existence de nos concitoyens. Défi de révolutionner nos modèles de production et de consommation, car il est grand temps de s’attacher à un développement soutenable. Défi de conquérir la maîtrise publique des secteurs de l’économie qui correspondent à des besoins essentiels de la population, la souveraineté de la nation et de ses citoyens étant à ce prix. Défi de refonder la démocratie, ce qui passe naturellement pas une transformation en profondeur des mécanismes de représentation traditionnels, mais aussi par de nouveaux droits des salariés à l’entreprise et par la recherche de formes nouvelles de démocratie directe. Défi d’aller vers un autre ordre du monde, qui soit apte à endiguer les prédations financières, fasse avancer la cause de la paix et de la coopération entre les nations, garantisse la libre décision des peuples.

Le simple énoncé de ces défis suffit à se convaincre que l’heure n’est plus à l’aménagement du capitalisme. Beaucoup, même parmi celles et ceux qui se sentent fort éloignés de l’ambition communiste, tel l’ex-chef économiste de la Banque mondiale, Joseph Stiglitz, en arrivent d’ailleurs à la conclusion que « nous vivons un moment intéressant : il y a enfin consensus sur les maux du capitalisme. Tel qu’il fonctionne aujourd’hui, celui-ci échoue à répartir équitablement les fruits de la croissance, captés par une minorité. De plus, il accélère la destruction de l’environnement et est contesté par une partie croissante de la population, souffrant des inégalités » (Le Monde, 25 septembre 2019).

Ne boudons pas notre plaisir, ce point de départ permet de rouvrir une discussion qui aura trop longtemps été impossible entre composantes de la gauche. L’illusion serait toutefois de vouloir refaire ce qui a déjà échoué : le changement des équilibres internes au système. Stiglitz et d’autres continuent de le proposer, croyant manifestement possible « d’aller vers un ‘’capitalisme progressiste’’ avec une fiscalité plus juste, des investissements publics renforcés dans l’éducation et les infrastructures ». Cela exige, ajoute-t-il, « de renforcer le rôle de l’État, à la fois dans le pilotage de l’État social et dans les régulations permettant de mieux encadrer la finance et les marchés ». Sauf à se situer dans l’hypothèse d’une crise d’effondrement de l’économie globalisée et hyperfinanciarisée actuelle, dont nul ne peut prédire sur quoi elle déboucherait en l’état actuel des équilibres mondiaux, il est difficilement imaginable que les marchés, dont parle à juste titre Joseph Stiglitz, se laisseront tranquillement dépossédés des leviers de commande qu’ils ont conquis au fil des années. Même pour rétablir « l’État social » dans ses prérogatives, des affrontements majeurs seraient indispensables. Autant qu’ils servent à inverser complètement les logiques prédominantes, donc que l’on s’attaque au pouvoir du capital.

Quelle que soit l’ampleur des débats qui vont s’ouvrir dans la prochaine période, tout atteste donc que c’est du projet qu’il importe de discuter en priorité. Et c’est pour commencer à dessiner les contours de ce dernier, qu’il convient de réfléchir aux grandes batailles d’ores et déjà envisageables, à partir de propositions alternatives aux orientations conduites au sommet de l’État. L’objectif est, ce faisant, de parvenir à modifier les rapports de force politiques et sociaux et de permettre, dans la foulée, de vérifier pas à pas et publiquement l’état des convergences et désaccords à gauche.

C’est dans cet esprit que les communistes se sont situés en première ligne de la campagne en faveur d’un référendum sur la privatisation d’Aéroports de Paris, le maintien de cette infrastructure stratégique dans le giron public répondant à l’exigence de maîtrise par la collectivité de tout ce qui relève du bien commun, des équilibres environnementaux ou de notre souveraineté. C’est également ce qui les inspire lorsqu’ils s’engagent dans le combat primordial pour qu’il soit répondu, avec des moyens à la hauteur, aux demandes des personnels des urgences et des hôpitaux en faveur de la santé publique. Et c’est encore à cette fin qu’ils se sont adressés à toutes les forces politiques, syndicales ou associatives, afin que le plus grand nombre d’entre elles se retrouvent sur un contre-projet de réforme du système des retraites, échappant au grand bond en arrière qui se profile comme à l’impasse du statu quo : il s’agit de cette manière de gagner une majorité de l’opinion à l’idée qu’il n’est nullement nécessaire de travailler plus longtemps pour voir au final les pensions baisser, pour peu que l’on consente à cet acte de justice qui consisterait à élargir l’assiette des cotisations aux revenus des actionnaires, de la finance, des banques.

… À LA MÉTHODE DE CONSTRUCTION D’UNE NOUVELLE UNION POPULAIRE

Partir de contenus à même de rouvrir une dynamique de mobilisation doit aller de pair avec la redéfinition de la méthode grâce à laquelle il deviendra possible d’unir les forces prêtes à gouverner sur une politique de changement profond. Les expériences du passé nous l’indiquent, on ne peut ni ne doit se borner à des constructions de sommet, résumées aux relations et aux compromis que les partis peuvent nouer entre eux. Non pour nier à ceux-ci leur légitimité : lorsque l’on tente de leur substituer des groupements « gazeux » ou réunis par le seul charisme d’un chef incontesté, c’est la conception démocratique de la conquête d’une majorité populaire que l’on met de fait en cause. Mais parce que restaurer une confiance largement entamée exige de placer en permanence l’unité de la gauche sous le contrôle des citoyens et du mouvement populaire, de nourrir les débats politiques des attentes émergeant de la société.

Dit autrement, l’union doit se concevoir de la base au sommet. Les syndicats, les associations, les collectifs de citoyens, par les objectifs qu’ils mettent en avant, par l’expertise dont ils sont porteurs, se révèlent indispensables à l’élaboration d’une alternative. Chacun doit, bien sûr, voir respecter ses spécificités et son indépendance. Si les partis ont vocation à se présenter aux suffrages du peuple pour gouverner, le mouvement social doit conserver toutes ses facultés de faire prévaloir en toute circonstance ses revendications. Cela ne saurait néanmoins se confondre avec l’ignorance mutuelle qui s’est insidieusement installée, au fil du temps, entre les différentes composantes du camp progressiste. Il nous faut à présent repenser une relation faite d’échanges et de respect réciproques, condition d’une complémentarité retrouvée.

Devant la menace séditieuse du 6 février 1934, des dizaines de syndicats et d’associations s’étaient retrouvés, aux côtés de la gauche politique d’alors, dans le serment du 14 juillet 1935 qui allait donner naissance au Rassemblement populaire, pour finalement déboucher sur la victoire électorale de 1936 et la grève générale dont sortirent des conquêtes marquantes pour le mouvement ouvrier français. En mai 1943, partis démocratiques, mouvements armés de lutte contre Vichy et l’occupant hitlérien, représentants de la presse clandestine se réunissaient dans le Conseil national de la Résistance et autour de son programme si magnifiquement intitulé « Les Jours heureux ». Ce dernier fut à l’origine de ces avancées sociales et démocratiques majeures qui firent, dans ce pays, reculer l’emprise des grandes « féodalités » économiques et financières. L’union populaire qu’il s’agit de faire naître de nos jours, c’est en quelque sorte le Front populaire qu’appelle un XXI° siècle naissant dans les convulsions et régressions de toute sorte.

Dans six mois, les élections municipales seront la première occasion d’avancer dans cette direction. En défense des communes, ces piliers de notre construction républicaine que les pouvoirs successifs auront cherché à étrangler en leur ôtant moyens et compétences, en menant campagne à partir de projets élaborés au plus près des habitantes et habitants, en rassemblant largement la gauche et les forces citoyennes sur cette base, il sera possible de battre le parti de Monsieur Macron, la droite et l’extrême droite dans de très nombreuses villes. Ces majorités municipales, triomphant de la réaction et créant ainsi l’événement de mars 2020, peuvent commencer à changer la donne politique et à faire apparaître qu’un autre avenir est possible pour la France.

Reste maintenant à passer de l’ébauche d’une feuille de route à sa concrétisation dans les meilleurs délais. À faire en sorte que la conviction se forge qu’une course de vitesse est engagée et qu’y répondre suppose à la fois d’oser affronter un ordre mettant l’humanité en péril et, par conséquent, de se détourner de tout considérant tacticien. C’est, au fond, le principal enseignement de cette rentrée…