Une nouvelle page est en train de s’écrire au Parti communiste français. Je n’évoque pas ici simplement le changement de secrétaire national qui vient d’y intervenir, Fabien Roussel remplaçant désormais Pierre Laurent à cette responsabilité. L’événement est, bien sûr, symbolique de la volonté exprimée par les adhérentes et adhérents de donner une nouvelle impulsion à leur parti. Mais il ne résume aucunement le processus au terme duquel le 38° Congrès aura décidé d’une profonde réorientation de la politique du PCF, à 87,23% des voix des délégués en faveur du texte « Pour un manifeste du Parti communiste du XXI° siècle ».

Ce rendez-vous national d’une formation dont beaucoup se complaisent régulièrement à dresser l’acte de décès vient, en fait, de délivrer le double signal d’une vitalité militante et d’une audace démocratique peu courantes sur le champ politique aujourd’hui. Le résultat n’était, il est vrai, pas évident au départ. On eût même pu craindre que les désaccords ayant ponctué la dernière période, particulièrement exacerbés par le résultat calamiteux des élections législatives de 2017, mènent à un éclatement. Le scénario-catastrophe, attendu avec gourmandise par tant de commentateurs, n’aura jamais vu le jour. Les communistes se seront, en effet, attachés au fond des questions en débat, repoussant toute tentation de « régler des comptes » pour rechercher une sortie par le haut des clivages qui les avaient divisés.

Dès leur vote sur une « base commune » qui n’était pas celle du conseil national sortant, ils se seront mis au travail, avec un état d’esprit résolument rassembleur. Ce qui aura, in fine, abouti à un document amplement enrichi par les milliers d’amendements venus des sections et fédérations, sans pour autant qu’il ait été détourné de ses intentions originelles. Je peux en témoigner, de la place qui aura été la mienne tout au long de ces dernières semaines, à la « commission du texte » dont les travaux se seront achevés le 22 novembre, veille de l’ouverture des travaux du congrès, à… 6 h 30 du matin.

À presque 80%, les délégués réunis à Ivry-sur-Seine auront, dans la foulée, désigné leur nouveau conseil national, direction du parti jusqu’au prochain congrès. À la tête de cette équipe, qu’il souhaite avant tout collégiale, un nouveau secrétaire national donc, député du Nord et longtemps première figure de sa fédération départementale. Là encore, ceux qui attendaient une « cassure » ou une compétition sans merci d’ego auront été déçus. Le changement de « numéro un » aura seulement correspondu à l’attente militante d’un renouvellement visible de la direction, mais elle aura aussi été permise par la coopération entre Fabien Roussel et Pierre Laurent, lequel conservera de très importantes responsabilités au sein du collectif de direction.

J’ai ici une pensée amicale pour Pierre, avec qui il m’aura été donné de travailler des années durant, depuis les grandes heures du Front de gauche jusqu’à la dislocation de ce dernier, avant que mes camarades de la Gauche unitaire et moi-même ne regroupions nos forces avec celles du PCF, au sein de ce dernier. Il n’aura pas été facile, pour lui, d’être au gouvernail en une période aussi complexe qu’agitée et le bilan critique, tiré par le 38° Congrès de l’action passée, n’aura jamais cherché à obérer cette réalité. Quels qu’aient pu être mes désaccords avec un certain nombre de ses choix, je voulais le souligner.

Je lis à présent, sous des plumes se voulant avisées, y compris à gauche, de doctes analyses concluant au repli du PCF sur lui-même. Rien de tout cela ne correspond aux discussions qui auront traversé les conférences préparatoires comme le congrès lui-même. En voulant « conjurer le risque d’effacement » du parti pour l’avenir, adhérentes et adhérents auront au contraire voulu lier une politique de main tendue en direction du reste de la gauche et des forces progressistes, constante de l’histoire de cette famille politique depuis le Front populaire, avec la reconquête de l’esprit d’initiative progressivement perdu au fil du temps.

Pour résumer l’état d’esprit qui aura été le mien tout au long de ces trois jours passionnants, le mieux est encore que je vous livre mon intervention dans le débat général de la première journée. Elle est aussi accessible, en vidéo (entre 2:22:59 et 2:24:25), sur https://www.youtube.com/watch?v=ICZopJZSMJo&t=5182s

« Chers Camarades, par leur vote sur les projets de ‘’base commune’’, les communistes n’ont pas voulu donner un signal de repli, comme on l’entend souvent.

« Ils ont manifesté leur volonté de se donner un nouvel élan, de conjurer la menace d’un effacement mortifère de leur parti dans le futur, comme le dit le préambule du texte d’orientation réécrit par la commission.

« Le bilan des erreurs commises dans un passé proche était la condition d’un redéploiement nécessaire.

« Notre congrès est maintenant confronté à des choix décisifs.

« Nous avons besoin d’un parti qui prenne la mesure des immenses bouleversements de la situation et des menaces qui surgissent. Le communisme est bien l’enjeu majeur de ce siècle. Mais, de la tourmente que produit un capitalisme financiarisé en crise durable, surgit un peu partout une vague réactionnaire comme la planète n’en avait plus connue depuis des décennies. Placé sur la défensive, le mouvement ouvrier peine à incarner un horizon d’émancipation. On le voit, en ce moment, avec le mouvement qui affronte le pouvoir de Macron sur les questions d’injustice sociale et fiscale : il ne lui est pas proposé de débouché progressiste à la hauteur, et c’est la droite et l’extrême droite qui risquent d’en tirer profit. Nous avons la responsabilité de redevenir la force motrice de la reconstruction d’une perspective de changement majoritaire.

« Nous avons besoin d’un parti qui joue pleinement, dans ce cadre, son rôle d’éclaireur. Oui, d’éclaireur ! Pas simplement d’un parti qui s’immerge dans les mouvements de la société, même si c’est indispensable. Pas non plus d’un ‘’parti-guide’’ à l’ancienne. Mais d’un parti qui aide à politiser les mobilisations, qui sache faire programme de ce qu’il tire de l’expérience de ses militantes et militants sur le terrain, qui retrouve donc l’esprit d’initiative qu’il a progressivement perdu.

« Nous avons besoin d’un parti qui agit pour le rassemblement de la gauche et qui travaille à l’émergence d’un grand mouvement populaire et citoyen. Mais qui le fasse avec d’autres méthodes que par le passé. C’est-à-dire à partir des contenus programmatiques qu’il met en débat dans la société… En veillant à la construction permanente d’un rapport de force au sein des rassemblements… En prenant les initiatives nécessaires à chaque moment… En faisant appel à l’intervention des travailleurs et des citoyens…

« Tout cela peut rassembler le plus grand nombre des communistes.

« Le texte auquel est parvenu la commission, à partir des milliers d’amendements émanant des conférences de sections et de fédérations, en fait foi.

« Il appartient maintenant à toutes et à tous d’y contribuer, quels qu’aient été leurs choix dans le vote du mois d’octobre. En étant conscient que ce que nous allons décider n’a pas seulement d’importance pour nous-mêmes. Mais pour notre peuple, qui se désespère de ne plus avoir de gauche à la hauteur de ses aspirations. »