Je reviens à mon clavier, ayant pris le temps de souffler au terme d’une campagne de premier tour des législatives qui se sera révélée épuisante. Les sondages prédisaient une vague, nous aurons vu déferler un tsunami. Dimanche soir, le président de la République devrait être assuré d’une majorité écrasante au Palais-Bourbon, au point de pouvoir même se passer de ses alliés du Modem. C’est d’ailleurs moins l’obésité de la représentation présidentielle qui fait événement que l’amenuisement considérable du poids des « Républicains » (parti qui verra le nombre de ses députés divisé par deux) et la quasi-disparition d’une gauche n’ayant peut-être même pas la possibilité de déposer une motion de censure ou de saisir le Conseil constitutionnel. Le Front national, quant à lui, terriblement affaibli par les fautes de sa candidate dans le cours de sa campagne du second tour de la présidentielle, ne disposera probablement que d’une poignée d’élus.

La double séquence électorale de ce printemps accouche donc d’une configuration aussi inédite qu’irréversible. Ce ne sont pas simplement les mécanismes d’un mode de scrutin conçu pour déformer lourdement les rapports de force politiques et d’un calendrier électoral faisant des législatives un scrutin d’enregistrement du résultat de la présidentielle qui auront débarrassé le pouvoir macronien d’oppositions dignes de ce nom. Ce sont la désintégration de l’ordre politique jusqu’alors en vigueur, conjuguée à la décomposition des deux partis en assurant la stabilité dans le cadre d’une alternance bipolarisé, qui aboutissent à ce coup de torchon marquant un tournant majeur dans l’histoire de la V° République.

Sans doute, le nouveau locataire de l’Élysée se prévaut-il de la pratique monarchique du général de Gaulle à partir de 1958. À ceci près que l’ancien chef de la France libre fondait sa conception bonapartiste des institutions sur le souci de maîtriser la confrontation aiguë opposant alors les classes dirigeantes à la gauche et au mouvement ouvrier. Emmanuel Macron, lui, se sera installé aux commandes grâce à la balkanisation du jeu politique, à la perte de substance d’une droite conservatrice dont il aura méthodiquement pillé les thèmes identifiants, à l’épuisement d’un Parti socialiste qui n’aura pu résister plus longtemps à sa dérive sociale-libérale ainsi qu’aux errements du quinquennat hollandais, aux échecs accumulés par les mobilisations sociales depuis des années, aux défaites politiques et idéologiques enregistrées par notre camp sur la même période.

C’est, dès lors, dans une longue phase de recomposition du champ partidaire et de réorganisation des modes de confrontation dans la société que nous entrons. Elle sera inévitablement marquée par une instabilité prolongée et par un enchaînement de convulsions, que l’ampleur écrasante de la victoire de Monsieur Macron masque encore. Une triple crise se dessine, en effet, à l’orée de ce quinquennat.

La crise démocratique, qui n’aura cessé de s’approfondir au fil des dernières décennies, sous l’impact d’une globalisation anesthésiant la souveraineté populaire et les processus politiques à l’échelle des nations, n’aura aucunement été surmontée par la « révolution » macronienne. L’abstention inédite de 51,34% des citoyens à l’occasion de ce premier tour des législatives en fait foi. Si celles et ceux qui se seront déplacés aux isoloirs auront offert à la « République en marche » une avance suffisante pour rafler de 440 à 470 sièges dans le futur hémicycle, la majorité absolue du pays, en observant de facto une grève du vote, aura signifié qu’elle ne se retrouvait nullement dans l’offre qui se présentait à elle.

Dans ce contexte, la crise sociale, dont il n’aura pas manqué de voix pour souligner l’ampleur à mesure que les politiques libérales creusaient les inégalités, aura trouvé à s’exprimer de manière, là encore, spectaculaire. La structure sociologique de l’électorat de ce 11 juin aura très largement épousé les contours de la France qui profite de la mondialisation marchande et financière, ou du moins qui échappe encore à ses retombées les plus dévastatrices. Ce qui amène le chercheur Thibault Mouzergues à dresser ce profil de « l’électeur-type d’Emmanuel Macron » : « Un citadin, représentant de la ‘’classe créative’’ théorisée par le chercheur américain Richard Florida, vivant en centre-ville jouissant de revenus confortables, et généralement considéré comme un ‘’gagnant’’ d’une globalisation qui lui a offert des opportunités d’ascension sociale et un niveau de vie satisfaisant, qui contrastent d’ailleurs avec la décrépitude des zones périphériques qui ont, elles, tout perdu » (in Le Monde du 14 juin). À l’inverse, villes et quartiers populaires, en désertant massivement les bureaux de vote, auront signifié qu’ils se sentaient relégués dans cette France rurale ou péri-urbaine dont Christophe Guilluy a bien fait ressortir la réalité, et à laquelle l’élection du nouveau président n’a pas rendu l’espoir.

Dit autrement, l’ascension fulgurante de l’ex-banquier d’affaire est très loin d’avoir porté remède à ce que Bruno Amable et Stefano Palombarini désignent à juste titre comme « la spécificité de la crise politique française », à savoir « l’exclusion grandissante des classes populaires de l’échange politique » (in L’Illusion d’un bloc bourgeois, Raisons d’agir 2017). Ce qui fait paradoxalement, si l’on se réfère seulement à son ampleur impressionnante, que l’entrée en force des « marcheurs » macroniens à l’Assemblée va un peu plus affaiblir la légitimité de la représentation institutionnelle dans ce pays. Jamais, sous notre V° République, un parti présidentiel aura-t-il obtenu un score aussi faible. Les 32,2% de suffrages exprimés qui se seront portés sur les candidats adoubés par Monsieur Macron viennent ainsi très loin derrière les 40% recueillis par le PS et ses alliés en 2012. En valeur absolue, depuis quinze ans, la formation du chef de l’État se sera toujours située au-dessus des dix millions de suffrages. Cette fois, REM et le Modem n’en auront péniblement totalisé que 7,3 millions. Et, par rapport au corps électoral, seuls 15% des inscrits seront venus soutenir le vainqueur du 7 mai, alors qu’il y en avait 22% pour supporter la majorité présidentielle de François Hollande en 2012, et 27% pour appuyer Nicolas Sarkozy en 2007.

En évoquant précédemment l’ouverture d’un nouveau temps d’instabilité pour notre Hexagone, j’avais en mémoire ce qui suivit la dislocation de la I° République transalpine. Le parti de Silvio Berlusconi aura alors dominé pour de longues années le spectre politique italien, profitant de lé déshérence de la Démocratie chrétienne et de la disparition du Parti communiste. Mais la majorité de droite, sortie de circonstances exceptionnelles et hâtivement formée autour d’un affairiste mafieux, aura seulement fait entrer la Péninsule dans un nouveau moment chaotique, qui se prolonge jusqu’à nos jours avec pour seul effet tangible d’avoir terriblement affaibli les capacités de résistance de ce peuple-frère. Sans céder à la facilité des raisonnements analogiques, il n’est pas inutile de s’en souvenir pour appréhender ce qui nous attend.

D’autant que, s’il est une dimension qui nous rapproche des Italiens, c’est bien la menace existentielle pesant sur la gauche. Ayant déjà vu se déchirer son tissu d’implantation territoriale à la faveur des scrutins de 2014 et 2015, elle ne sera plus demain en mesure de relayer, du sein de la représentation nationale et avec l’écho qui s’avérerait nécessaire, les attentes sociales et les mobilisations populaires, en particulier celles qui vont immédiatement se porter en défense du code du travail. Sa reconstruction est de toute évidence à l’ordre du jour, par la convergence des énergies disponibles, celles du moins qui entendent demeurer indépendantes du nouveau pouvoir et retrouver le chemin du combat unitaire pour l’égalité et la justice.

Jean-Luc Mélenchon peut bien, à cet égard, se targuer d’avoir hissé l’organisation dont il est l’unique figure tutélaire devant les autres composantes du camp progressiste, d’avoir contribué à l’affaissement du parti d’Épinay, et même d’avoir « humilié » (ce sont ses propres termes) le Parti communiste, lequel vient effectivement d’essuyer un très lourd revers. La volonté proclamée de détruire tout ce qui contrevient à sa vision des choses, la division érigée en ligne de conduite y compris vis-à-vis des socialistes de gauche et des communistes, la rupture annoncée à cor et à cri avec l’héritage de la gauche politique et sociale (ce que traduit la dénonciation du clivage droite-gauche), la croyance que la « France insoumise » sera à elle seule le creuset d’une alternative transformatrice ne font toutefois pas un projet à la hauteur du défi que notre peuple va devoir relever.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Toutes familles réunies, la gauche aura, ce 11 juin, totalisé moins de 6,5 millions de voix. Alors que le candidat Mélenchon obtenait un peu plus de sept millions de voix le 23 avril, la « France insoumise » en aura recueilli moins de 2,5 millions dimanche dernier. Si l’on tient compte des 615 487 suffrages recueillis par les candidats PCF-Front de gauche, près de quatre millions de voix se seront par conséquent évanouies en moins de deux mois. Comme quoi les attitudes triomphalistes ne sont vraiment pas de mise, sauf à vouloir pitoyablement éviter de prendre sa part d’un désastre. La conclusion s’impose : puisque la poussée phénoménale du macronisme ne répond pas, on l’a vu, à une adhésion massive de nos concitoyens aux propositions du nouvel hôte du Château, il faut bien considérer qu’elle est d’abord la résultante de l’impuissance de la gauche à porter une perspective crédible sur l’ensemble de la séquence électorale.

Il va falloir, dès demain, ouvrir le débat sur les impasses tragiques où conduit le social-libéralisme, sur les inconséquences qu’auront révélé cette présidentielle et ces législatives, sur les moyens de construire une résistance majoritaire à la casse sociale que prépare l’exécutif à propos du droit du travail ou des retraites, sur la stratégie de reconquête à même de rassembler le plus largement la gauche et le camp populaire. Ne pourra qu’y aider l’élection, ce dimanche, du plus grand nombre des candidats présentés par le PCF et restant en lice.