Il ne faudrait pas que les heurts de ce premier samedi d’août, dans les rues de Nantes, mettant aux prises manifestants et police, viennent estomper les questions que soulève la mort du jeune Steve Maia Caniço. L’affaire est trop importante, trop grave, du moins à mes yeux, pour que je ne livre pas ici, à mon tour, quelques éléments de réflexion.

D’abord, il convient de laisser s’exprimer l’émotion que nous éprouvons toutes et tous devant l’extinction, aussi révoltante qu’absurde, d’une jeune vie ; la victime voulait passionnément profiter des bonheurs simples d’une existence à peine entamée, en participant à un rendez-vous techno, dans la nuit de la Fête de la musique. Ensuite, il importe d’assurer sa famille, ses proches, toute cette jeunesse qui laisse éclater sa douleur et sa colère, de notre compassion et de notre solidarité. Enfin, il faut établir le diagnostic de ce que cette disparition brutale nous révèle du moment politique que nous traversons et de l’action de ceux qui nous dirigent. Car la mort de Steve – le fait que, pour la France entière, ce fût par son prénom qu’on l’appelle, dit à quel point nos compatriotes se sentent concernés – ne doit rien au hasard, ni à un banal concours de circonstances, ni même à une de ces « bavures » qui émaillent régulièrement l’activité policière.

Il faut un degré de cynisme à peine imaginable – mais, peut-être, devrais-je plutôt parler d’inhumanité très technocratique – pour avoir, à l’instar du Premier ministre flanqué de son ministre des Basses œuvres, je veux parler de Monsieur Castaner, manipulé un rapport déjà sujet à caution de l’Inspection générale de la police nationale, pour affirmer devant le pays qu’il n’existait pas de lien entre la mort du jeune homme tombé du quai Wilson de Nantes et l’action des forces de l’ordre. Alors que, pour mettre un terme à une fête qui s’éternisait quelque peu, l’unité de policiers concernée tira 33 grenades lacrymogènes, qu’elle utilisa pas moins de dix grenades de désencerclement, et qu’elle usa de douze cartouches des si dangereux lanceurs de balles de défense (d’aucuns ont évoqué, à propos de ces instants tragiques, un « nuage » de gaz lacrymogène). Même si les enquêteurs négligèrent d’entendre les témoins directs, ainsi que celles et ceux qui sautèrent eux-mêmes à l’eau pour s'échapper de la souricière, ces faits au moins sont établis. Ils témoignent, a minima, d’une disproportion des moyens utilisés contre une foule éventuellement indocile mais principalement festive. Et ils exigeraient que fusse élucidée la chaîne des responsabilités à chaque étape de l’intervention, que soit précisément établie la liste des fonctionnaires engagés, et que l’on sache qui ordonna in fine la charge.

Au-delà, qu’une Fête de la musique pût donner lieu à un pareil déchaînement de la part d’une police censée pacifier les situations tumultueuses avant de les réprimer le cas échéant, met clairement en cause la « doctrine du maintien de l’ordre » dont la conception n’est nullement du ressort des hommes et des femmes sur le terrain, mais de la très haute hiérarchie dirigeant l’institution et du pouvoir politique. Comment, ici, ne pas faire le lien avec la brutalité, sans précédent dans notre Hexagone depuis les heures sombres de la guerre d’Algérie, dont on fit preuve pour disperser les manifestations de « Gilets jaunes », au prix de dizaines d’éborgnés ou de mutilés, sans parler des centaines de blessés relevés dans les rues de samedi en samedi ? Comment ne pas se remémorer le cas de Madame Zineb Redouane, décédée à la suite du tir d’une grenade qui l’atteignit en pleine face alors qu’elle fermait ses volets du quatrième étage de son immeuble, à Marseille, fin 2018 ? Comment ne pas rapprocher l’attitude de l’IGPN, à propos de la disparition de Steve, de celle du magistrat ayant littéralement saboté les investigations sur les blessures infligées à Geneviève Legay, victime d'une charge policière, à Nice, en mars dernier… pour ne pas, devait-il avouer, gêner le président de la République ?

D’évidence, le clan aux affaires depuis deux ans a pris peur devant les réactions d’une société qu’il a, plus encore que ses prédécesseurs, contribué à déstabiliser. Il s’effraie au constat de la faiblesse de son assise populaire, que l’exaspération caractérisant les défilés de « Gilets jaunes » a si fortement mise en lumière. Comme tout gouvernement fragilisé, il se montre tenté par la politique du gros bâton, autorisant le recours à un arsenal illégal chez nombre de nos voisins et encourageant des méthodes qui ne font que faire grandir la violence dans le pays. Le général de Gaulle, en Mai 68, s’était lui-même montré enclin à faire appel à une répression de masse pour mater ce qu’il nommait la « chienlit », c’est-à-dire le soulèvement des étudiants et des ouvriers. Jusqu’à ce que quelques grands fonctionnaires républicains, au premier rang desquels le préfet Grimaud, et des syndicalistes policiers soucieux de leur mission ne viennent lui rappeler que l’on ne gagne jamais en légitimité en soumettant un peuple à la force brutale.

En proie à son emportement idéologique, pressé d’imposer à la France une purge libérale qu’elle refuse, Monsieur Macron ne bénéficie pas de la même sagesse et des mêmes conseils. La défense des libertés publiques est, pour cette raison, devenue un enjeu politique de première importance. Elle devrait, dans l’immédiat, se concrétiser par l’exigence que toutes les enquêtes aujourd’hui ouvertes suite aux plaintes déposées à propos des violences policières soient conduites jusqu’au bout, en toute transparence et dans le cadre de procédures judiciaires et non plus administratives. Une commission parlementaire devrait, dans le même temps, pouvoir être formée pour enquêter sur ce qu’est la véritable doctrine de l’équipe Macron-Philippe en matière de maintien de l’ordre. Il est grand temps que l’on sache quelles consignes sont données aux préfets et, dans la foulée, à la chaîne des commandements des unités de la police nationale, des Compagnies républicaines de sécurité et de la Gendarmerie nationale. Et, au vu des problèmes qui s’accumulent, au rythme notamment de ses mensonges (qui ne se souvient de ses propos fallacieux sur l’invasion prétendue de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, le 1° mai dernier ?), le ministre de l’Intérieur devrait sans délai être relevé de ses fonctions.

Le refus de voir la police, de corps républicain qu’elle devrait être, devenir une garde prétorienne d’un régime apeuré devrait rassembler toutes celles et tous ceux qui ont à cœur que la France demeure un État de droit. Je pèse mes mots en écrivant cela. Qui laisserait, en effet, s’installer pratiques arbitraires et impunités à la tête de la police, cette institution toujours sensible pour la démocratie puisqu’elle doit autant garantir la paix civile et l’ordre public que la liberté d’expression, s’interdirait ensuite de contester les atteintes à l’indépendance de la justice, les restrictions mises à la liberté de la presse, le viol des droits syndicaux ou la mise sous tutelle des contre-pouvoirs et autres « corps intermédiaires ».

Il est, par conséquent, temps que chacun prenne conscience de l’enjeu que ces questions représentent pour le vivre-ensemble : formations attachées aux principes de la République et mouvements citoyens… sans oublier les organisations de policiers elles-mêmes, du moins celles qui ne veulent à aucun prix que le lien s’affaiblisse davantage entre leur corps de métier et la population.