Au ministère de la Transition écologique, les démissions se succèdent… sans se ressembler vraiment. Celle de Nicolas Hulot, voici moins d’une année, exprimait principalement de la désillusion devant une gestion sacrifiant délibérément l’avenir à la pression d’une poignée d’accapareurs égoïstes et de lobbies financiers à leur service. Celle de François de Rugy, ce 16 juillet, n’est que le point d’orgue d’une trajectoire faite de reniements à répétition et d’accommodements aux fastes auquel le pouvoir donne accès, pour peu que l’on sache laisser à distance ses convictions affichées.

Le départ de l’ancienne figure d’Europe écologie-Les Verts était inévitable, au vu des révélations qui se succédaient, jour après jour, sur ses dîners majestueux organisés aux frais de l’Assemblée nationale, sur la réfection un tantinet mégalomaniaque de ses appartements de fonction, ou sur le règlement des cotisations à son parti grâce à une indemnité parlementaire censée couvrir exclusivement ses frais de mandat. Des rapports vont être prochainement publiés sur la légalité de ces dépenses et il se murmure déjà que l’intéressé n’aurait pas commis d’infractions. La question n’est pourtant pas là. Car, à bien y regarder, ce feuilleton rendu encore plus sordide par les conditions dans lesquelles cette éminence, croyant échapper à la tourmente, éjecta sa directrice de cabinet elle-même incriminée pour avoir indument occupé un logement du parc social de la Ville de Paris, met en pleine lumière les mœurs de la Macronie.

Précisément, Emmanuel Macron a vite compris qu’il convenait de couper une nouvelle branche de son dispositif, pour éviter qu’à l’instar de l’affaire Benalla ce scandale ne vienne pourrir son été et rendre encore plus insupportable au pays sa contre-réforme du système des retraites. Malheureusement pour lui, le sacrifice du numéro deux de son équipe n’aura sans doute pas l’effet escompté, ce énième épisode des turpitudes du clan présidentiel venant plutôt conforter les Français dans l’idée que, décidément, « ils » ne vivent pas comme eux…

En d’autres termes, la fracture risque de se creuser davantage entre la politique et un peuple qui, en son immense majorité, souffre des décisions qui lui sont imposées (au point d'avoir dû, comme vient de l’établir l'Ifop, pour une moitié de nos concitoyens, se passer de vacances plusieurs fois ces dernières années pour des raisons financières, celles et ceux qui se reconnaissent dans les "Gilets jaunes" étant les premiers concernés). Alors que le Rassemblement national a confirmé, à l’occasion des dernières européennes, sa conquête d’une grande partie des suffrages de celles et ceux qui se sentent laissés-pour-compte du capitalisme globalisé (tout en consentant encore à se déplacer aux isoloirs), il y a de quoi s’inquiéter. Et s’indigner du jeu pervers du chef de l’État avec l’extrême droite...

Pour en revenir aux tribulations du petit Monsieur de Rugy, leur effet de souffle sera d’autant plus fort que les citoyens, passionnés pour la chose publique et attachés aux principes d’égalité proclamés par leur République, ont probablement saisi qu’elles ne mettaient pas en accusation des phénomènes de corruption, tels que les régimes précédents ont pu en connaître, mais le lien intime des gouvernants en place avec l’argent facile. C’est en ce sens qu’il y a moins, présentement, une « affaire de Rugy » qu’une nouvelle affaire Macron.

Le huitième président de la V° République n’a pu, en effet, s’installer sur le Trône qu’en gagnant les faveurs de tout ce que le monde des Importants compte d’actionnaires omnipotents, de barons d’une finance aussi mondialisée que prédatrice, de très hauts fonctionnaires empressés de servir les attentes du privé plutôt que l’intérêt général comme ils sont censés le faire. À peine installé, il n’a eu de cesse de renvoyer l’ascenseur à ceux auxquels il doit tout, la suppression de l’ISF devenant ainsi la marque symbolique autant qu’infâmante de ce quinquennat. En janvier de cette année, rendant public son rapport annuel, « Services publics ou fortunes privées », Oxfam International a pu par exemple établir qu’en 2018 les 5% des Français les plus riches possédaient 40% de la richesse nationale, 1% en détenant à eux seuls 20,6%. « Après les États-Unis, constatait donc l’ONG, la France est le pays qui a connu la plus forte progression de millionnaires en 2018. »

Comment s’étonner, après cela, dès lors qu’un « pognon de dingue » ruisselle sur le petit nombre qui possède déjà tout mais veut toujours davantage, qu’au sommet de l’État on s’arrange avec les règles comme avec l’éthique pour appartenir à ce monde enchanté où tout est permis à qui en possède les moyens. Les fautes commises par François de Rugy, si elles se confirmaient bien entendu, sont finalement fort légères au regard du cynisme sans bornes caractérisant une minuscule camarilla qui se croit installée pour l’éternité. Elles ont, de toute évidence, été encouragées par le sentiment de toute-puissance qui s’est emparé de cette phalange d’hommes et de femmes, aventuriers ignorant tout de la France ou courtisans aux affinités aussi changeantes que leur rapport au peuple s’avère ténu, ayant fracassé à la hussarde l’ordre politique ancien en 2017. Au premier rang desquels, on ne saurait l’oublier, le premier personnage de l’État qui leur a donné l’exemple, lorsqu’il était le ministre de l’Économie de François Hollande… et préparait consciencieusement sa candidature à la magistrature suprême en multipliant les dîners onéreux à Bercy.

J’entends ou je lis, de ci de là, que le monde politique dans son ensemble, communistes compris, se montrerait embarrassé par le dernier feuilleton. Tiens donc ! L’incrimination des élus et partis sans distinction aura peut-être pour effet de dédouaner une figure de la majorité jupitérienne de ses libertés avec la plus élémentaire morale. Mais elle amplifiera surtout cette crise galopante de la représentation qui finira, si rien ne vient y mettre un terme, par emporter la démocratie. Ils jouent, pour cette raison, avec le feu ceux qui, par servilité envers les puissants ou par souci de banaliser des comportements abhorrés du grand nombre, se livrent à cette entreprise de blanchiment.

Que des scandales similaires à ceux qui défraient la chronique, et ont sèchement interrompu plus d’un parcours ministériel depuis deux ans, aient précédemment émaillé un quinquennat se réclamant de la gauche, voilà qui n’est pas contestable. Les errements de l'époque, des fraudes de Monsieur Cahuzac aux agissements délictueux de tel ou tel notable hollandiste, avaient des racines identiques : à tant consentir aux règles du nouvel âge du capitalisme, nombre de sociaux-libéraux ont perverti jusqu'à leur rapport à la politique. Simplement, le macronisme a fait du cynisme, d’un cynisme porté à son paroxysme, la norme de l’exercice des responsabilités. Est ici en cause, au-delà de telle ou telle dérive personnelle, que la presse doit toujours avoir à cœur d’établir avec précision, une tendance qui se vérifie dans la plupart des grands pays. Sous les auspices d’un néolibéralisme ôtant aux citoyens toute voix au chapitre pour confier l’intégralité des leviers de commande à des marchés fonctionnant dans l’opacité la plus complète, les chefs d’État et de gouvernement en viennent à nouer une relation de verticalité absolue avec leurs peuples. Donc à se soustraire à tout contre-pouvoir et même au contrôle de leurs propres partis.

« Nous vivons une époque tout entière dominée par les chefs », écrit le chercheur Vincent Martigny (in Le retour du Prince, Flammarion 2019). En France, la tendance se voit exacerbée par les mécanismes néomonarchiques instaurés par une V° République qui a fini par s’affranchir des quelques principes démocratiques qui avait survécu aux six décennies nous séparant du coup de force gaulliste de 1958. D’éthique, le défi est, par conséquent, devenu politique. La gauche ne se reconstruira qu’en proposant aux Français un projet de République démocratique et sociale, offrant leur pleine cohérence au désir de citoyenneté comme à l’aspiration à la justice qui montent irrésistiblement de la société, l’année qui s’achève l’a amplement démontré.