Le week-end aura vu se dérouler des rendez-vous importants pour la vie politique de notre Hexagone. Je veux parler de la marche convoquée par Jean-Luc Mélenchon contre « le coup d’État social », du scrutin appelé à renouveler la moitié du Sénat, et des élections générales en Allemagne. Il en découle d’importantes leçons à méditer. Une fois n’est pas coutume sur ce blog, je vais m’efforcer de les ramasser en un seul post. En m’excusant par avance du traitement nécessairement schématique auquel cela me contraint.

Je commence donc par la montée sur Paris organisée par la « France insoumise ». Elle aura attiré du monde, confirmant le refus populaire grandissant d’une politique dont une majorité de Français ressent désormais à quel point elle obéit à une impitoyable logique de classe. Mais elle n’aura pas vu s’opérer le « déferlement » auquel avait imprudemment appelé Jean-Luc Mélenchon. Que l’on prît, en effet, les chiffres de la préfecture de police ou ceux des organisateurs, la manifestation n’aura ni dépassé en ampleur, ni même égalé, les cortèges syndicaux des 12 et 21 septembre.

Si l’on doit se féliciter sans réserve que des dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue, aidant ce faisant à faire refluer la résignation dont profite l’exécutif, il n’en faut pas moins espérer que Jean-Luc Mélenchon reconnaîtra l’erreur du raisonnement sur lequel il aura fondé son appel : quel qu’ait été son succès au premier tour de la présidentielle, il ne saurait, comme il l’a fait, se proclamer l’expression du peuple dans sa diversité et prétendre ne laisser aux syndicats « que » la représentation du salariat, oubliant au passage que ce dernier constitue l’écrasante majorité de la population d’un pays comme le nôtre.

Dans la tradition du mouvement ouvrier, les organisations syndicales, parce qu’elles ont vocation à unir les travailleurs par-delà leurs choix partisans, leurs origines ou convictions intimes, concourent à la défense de l’intérêt général. La bataille des ordonnances, qui ouvre l’automne contre la mise en pièces de l’ordre public social républicain, le confirme. Et il ne faudrait pas, à gauche, que l’on en vienne à le contester, fût-ce implicitement, confortant du même coup le discours servant de justification à Monsieur Macron lorsqu’il veut priver le monde du travail, notamment dans les PME, de représentants mandatés par leurs confédérations.

Dit autrement, nul ne doit venir compliquer la tâche de ceux qui s’attellent à la construction d’un front syndical. Ni en cherchant à leur disputer la direction du combat, au prix d’une exacerbation des divisions mortifères qui rendent déjà si difficile l’organisation de la riposte. Ni en résumant le rôle des partis, qui devrait être de féconder les mobilisations de propositions alternatives de haut niveau, à l’encouragement d’un « dégagisme » qui a tôt fait de déraper. La démonstration en aura été faite avec la tirade, aussi insensée qu’ayant immédiatement été exploitée par l’adversaire, sur « la rue qui a abattu les nazis ». Comme on n’imagine pas que Jean-Luc Mélenchon veuille assimiler le macronisme au nazisme, et dès lors qu’il ne peut ignorer qu’il fallut la conjugaison de mouvements armés de résistance et de l’engagement mondialisé d’immenses corps d’armées pour venir à bout des puissances de l’Axe, chacun peut aujourd’hui constater la dangerosité des exhortations simplificatrices au chamboule-tout.

Conclusion de l’épisode : l’heure est maintenant, plutôt qu’aux tentations hégémonistes d’un autre âge, à la construction pas à pas de l’unité des forces du travail et du camp progressiste. Et cela ne pourra se réaliser que derrière les syndicats...

Je poursuis avec les sénatoriales. Non que je goûte particulièrement les vertus du bicamérisme parlementaire, surtout lorsque celui-ci a pour fonction principale de pérenniser un bastion du conservatisme, conçu pour surreprésenter une France rurale et très marquée à droite. Il faut, bien sûr, y exister et y combattre, ce à quoi s’emploient mes amis du groupe communiste et républicain, mais cette architecture institutionnelle ne saurait être vue comme le nec plus ultra d’une démocratie représentative. Cela dit, même dans sa déformation, le renouvellement de 170 sièges de la « Haute Assemblée » par 75 000 « grands électeurs » permet de mesurer la réalité des rapports de force politiques dans le pays.

Dans la foulée de la grande recomposition que son élection, croyait-il, devait nécessairement favoriser, le président de la République escomptait bien bénéficier d’une dynamique suffisante pour lui permettre de gagner les trois-cinquième des deux Chambres à la révision de la Constitution, qu’il appelle de ses vœux. Au cœur de cette dernière, comme il l‘avait esquissé devant le Congrès au début de l’été, la réduction du nombre des parlementaires, ce qui est une manière d’assurer l’exécutif d’un contrôle plus étroit des Assemblées, doublée d’une diminution des pouvoirs des communes (ce que dessinent, tout à la fois, la suppression d’un nombre important d’élus locaux, et l’idée d’une désignation au suffrage universel direct des présidents de ces grandes agglomérations autour desquels le pouvoir voudrait structurer la vie de nos territoires, aux dépens des maires et conseils municipaux, donc de la démocratie communale héritée de notre Grande Révolution).

En n’élisant qu’une poignée de sénateurs de « La République en marche », les élus locaux, qui composent la grande majorité des « grands électeurs » ont en quelque sorte manifesté une fronde naissante. Le fait que, pour beaucoup d’entre eux, ils fussent considérés comme « sans étiquette », eût logiquement dû favoriser un parti présidentiel tout juste installé en force au Palais-Bourbon. Il n’en aura rien été : du fait de ses succès de 2014 et 2015 la droite traditionnelle amplifiera sa prédominance au palais du Luxembourg, un Parti socialiste pourtant exsangue n’aura pas connu la saignée qu’il pouvait redouter, et le Parti communiste (dont les sièges étaient, pour l’essentiel d’entre eux, renouvelables) retrouvera un groupe, ce qui assure les mobilisations du relais d’une voix forte dans cet Hémicycle.

Voilà donc Emmanuel Macron pris en tenailles. D’un côté, il se heurte à la lente montée en puissance de l’opposition populaire à ses orientations de régression sociale, de l’autre, il voit s’affirmer une résistance des élus qui subissent eux-mêmes, en première ligne, les conséquences de la suppression des emplois aidés, de l’amputation de l’aide personnalisée au logement, et de la baisse des dotations d’État au nom de l’austérité saignant les finances publiques.

Ainsi, ce 24 septembre pourrait-il bien venir confirmer que notre César élyséen, en ouvrant simultanément tous les dossiers de la confrontation avec le pays dans le but manifeste de sidérer ses contempteurs, pourrait en réalité avoir favorisé la confluence des mécontentements.

J’achève sur l’Allemagne. L’échec que vient d’y essuyer Angela Merkel, à l’occasion des élections générales de ce dimanche, représente une difficulté supplémentaire pour nos propres gouvernants. Je parle à dessein d’échec car, si le parti de la chancelière totalise encore près de 33% des suffrages, reléguant les sociaux-démocrates au résultat le plus mauvais de leur histoire des 70 dernières années (20,5%), il n’en aura pas moins perdu neuf points dans le corps électoral.

Le « modèle allemand », si encensé de notre côté du Rhin, est d’évidence en train de révéler ses profondes fissures. À tant avoir libéralisé le marché du travail et affaibli les protections collectives, à tant favoriser les « minijobs » (qui touchent à présent 7,8 millions de personnes, soit 19% des emplois salariés), à tant avoir creusé les inégalités (8,9% des travailleurs étaient considérés comme pauvres en 2015, contre 5,9% en France), à tant laisser se dégrader les infrastructures publiques pour satisfaire aux exigences de l’austérité (ce pays est le seul de l’OCDE où l’investissement de l’État est inférieur à l’usure des équipements), on finit par en payer le prix électoral.

Et comme le SPD aura été l’agent actif de ce délitement (soit en mettant lui-même en œuvre les contre-réformes libérales sous Gerhard Schröder, soit en intégrant la « grande coalition » sous direction de la CDU-CSU), il en aura découlé la disparition de toute alternative de gauche. Aucune autre force, pas plus Die Linke que les Grünen, quoique l’un et l’autre se maintiennent autour de 9 points, n’auront été en mesure d’occuper l’espace laissé vacant, dans un contexte de si forte dégradation des conditions d’existence du plus grand nombre et des positions du mouvement ouvrier.

Tout naturellement, c’est l’extrême droite qui se sera trouvé en situation de récolter les fruits mûrs d’un malaise allemand qui se sera cristallisé, faute de perspectives progressistes suffisamment crédibles, sur la question des réfugiés. Mais derrière la panique identitaire déclenchée par l’afflux d’un million de migrants, que le pouvoir conservateur aura cherché à reconvertir en main-d’œuvre à même de compenser une démographie déclinante, c’est bien une colère sociale que l’Alternative pour l’Allemagne sera parvenue à dévoyer. À preuve, cette dernière aura obtenu ses meilleures performances dans les Länder de l’Est, particulièrement affectés par les restructurations économiques et industrielles des dernières décennies (elle y devient la deuxième force politique, avec 21% des voix).

Pour Monsieur Macron, la déconvenue s’avère à la mesure du revers éprouvé par la « chère Angela ». Il rêvait d’une zone euro opérant un saut fédéraliste, avec budget et « gouvernance » intégrés, et d’un rééquilibrage sur cette base de l’axe franco-allemand. Les 12,6% de l’extrême droite comme les marges de progression qu’on lui devine, le retour dans l’opposition d’un SPD ayant vu s’évanouir sa base sociale au fil de ses reniements, et l’arrivée du FDP (parti qui n'imagine une avancée de l'Union qu'à la condition quelle serve les intérêts allemands) dans la coalition gouvernante se traduira plutôt par un repli des dirigeants allemands sur les fondements ordolibéraux de leur politique. Ce qui pourrait profiler, à terme, et sur fond du refroidissement de l’économie mondiale, une nouvelle crise de la construction européenne.

En un week-end, les lignes auront donc substantiellement bougé. Dessinant une conjoncture plus instable et incertaine que jamais, soulignant les immenses responsabilités de celles et ceux qui entendent ne pas renoncer à la reconquête d’une majorité à gauche…