Un « grand débat » engageant toute la nation ? L’idée eût été excellente… pour peu que l’occupant du trône élyséen ne se soit pas échiné à la pervertir d’emblée. La soif de démocratie, d’une démocratie de la proximité et même de l’immédiat, d’une démocratie reposant sur la représentation non faussée de la diversité des opinions conjuguée à l’expression participative et directe de la souveraineté populaire, ne s’était en effet pas manifestée avec une pareille force depuis longtemps. Le mouvement des « Gilets jaunes » l’aura spectaculairement réveillée, et le soutien massif qu’il rencontre toujours auprès des Français atteste de la profondeur de l’aspiration. Il est vrai que l’ordre politique en place depuis soixante ans s’avère désormais en bout de course, tant il apparaît conçu pour atrophier la volonté des citoyens, substituer le fait du Prince aux prérogatives du Parlement et des Assemblées élues, confier l’intégralité des leviers de commande à une infime caste technocratique se plaçant au service d’une finance mondialisée et de marchés devenus le véritable gouvernement de la planète. Sauf qu’Emmanuel Macron aura, de manière par trop ostentatoire, voulu prendre à revers un mouvement social qui le défie depuis des semaines, sans discontinuer. Et le verdict n’aura pas tardé à tomber : moins d’un tiers de nos compatriotes se disent, dans de telles circonstances, disposés à répondre à son offre de dialogue.

Dans sa missive aux Français, le président de la République aura ainsi prétendu rouvrir grandes les vannes d’un échange avec le pays… pour les refermer aussitôt. Non seulement, il aura affirmé qu’il ne saurait y avoir de retour en arrière dans la conduite de contre-réformes libérales qui viennent d’engendrer une énorme explosion de colère, mais il aura même écarté tout infléchissement du calendrier de leur mise en œuvre.

De fait, sa fameuse « lettre » aura tout dit de ses intentions. Autant par le mépris aristocratique affiché envers le rejet de sa politique par le peuple – « Les troubles que notre société traverse » seraient, paraît-il, dus au fait que « parfois on a trop souvent oublié qu’à côté des droits de chacun dans la République (…) il y a des devoirs » –, qu’à travers les questions évacuées des échanges. Du rétablissement de l’ISF au retour sur la « Flat Tax », de la remise en cause de cette manne inconsidérément versée aux entreprises sous la forme du CICE (qu’elles percevront deux fois cette année, pour un montant de 40 milliards d’euros) à l’augmentation – qui serait pourtant si indispensable, pour relancer l’économie – du Smic comme de l’ensemble des salaires et pensions, on sait au moins ce dont le premier personnage de l’État ne veut pas.

Jusque dans la méthode retenue, tout transpire le verrouillage. Après que l'on ait éliminé dans les règles de l'art la Commission nationale du débat public (en discréditant sa présidente, qui l'avait au demeurant bien cherché, par ses émoluments hallucinants), le « grand débat » se trouvera, par exemple, piloté par deux ministres dont on ne doute pas qu’ils auront une idée assez précise du point où ils veulent aboutir. Les cinq personnalités mises en avant pour témoigner de la sincérité du processus auront majoritairement été désignées par la majorité en place et par la droite sénatoriale, ce qui leur laisse une bien faible indépendance. Quant aux « fiches » produites par le gouvernement, elles ne visent qu’à flécher les discussions vers de conclusions d’ores et déjà préparées : on y suggère, entre autres, que le financement des dépenses sociales ne trouverait de réponse que dans le recul de l’âge du départ à la retraite, dans l’allongement simultanée de la durée du travail, ou dans un durcissement supplémentaire des conditions de versement des aides sociales. Tout un programme, donc !

Au fond, ses seules ouvertures, notre Jupiter tombé de l’Olympe les aura réservées à un électorat de droite dont il convoite les suffrages aux prochaines élections européennes. Ce n’est pas par hasard que se seront vus remettre à l’ordre du jour les « quotas » d’immigration ou la suppression des allocations pour les familles d’enfants violents – Monsieur Sarkozy doit en soupirer d’aise ! –, bien qu’aucun des porte-parole des « Gilets jaunes » n’ait jamais soulevé ces revendications.

Plus notre petit monarque multipliera les shows télévisuels fermé aux « Gilets jaunes » (autant, remarquons-le, qu’à tout représentant du mouvement social) pour les réserver à des panels de maires ruraux soigneusement sélectionnés par les préfets, plus il transformera la moindre de ses rencontres avec la population en meeting ou il s'évertuera à faire de la "pédagogie" auprès d'assistances infantilisées (comme il l'aura fait dans la Drôme), plus les éditorialistes-vedettes colonisant les chaînes d’info s’enthousiasmeront de la performance physique et intellectuelle du jeune prodige, et plus le sens de l’opération se verra mis en lumière. Il s’agit, rien moins, que de remettre le résident de l’Élysée au centre du jeu, après qu’il eût été bousculé comme aucun de ses prédécesseurs depuis Mai 68… D’opposer le débat que les gouvernants s’emploient méthodiquement à anesthésier à « la rue » dépeinte comme ne portant aucune proposition crédible… De démontrer, par la surexposition médiatique des monologues présidentiels, que les « Gilets jaunes » seraient en réalité une minorité irresponsable… De flécher au maximum les points à débattre pour mieux pouvoir, à l’arrivée, en tirer des projets de loi s’inscrivant intégralement dans le grand récit libéral auquel le macronisme s’identifie… De justifier, à travers l’isolement recherché des détracteurs du pouvoir, le durcissement répressif engagé contre les manifestations ces dernières semaines, et aboutir dans la foulée à une loi « anticasseurs » digne de la législation d’exception promulguée sur le même thème dans les années 1970 (son abrogation avait été l’un des premiers actes de la gauche victorieuse en 1981, tant elle remettait en cause les libertés fondamentales)… D’aboutir, au final, si d’aventure la manipulation de l’opinion réussissait, à un référendum à questions multiples, sans grand rapport avec les exigences populaires mais ayant pour seul objet de relégitimer le pouvoir…

Le piège, puisque c’en « syest un, peut néanmoins être déjoué. Une fois n’est pas coutume, c’est Franz-Olivier Giesbert qui le relève dans une récente livraison du Point, il y a comme un « syndrome Louis XVI » dans le rapport d’Emmanuel Macron à des citoyens auxquels ses dogmes dérégulateurs l’empêche de s’adresser. Ce qu’atteste, d’ailleurs, le fait que les manifestations du samedi se maintiennent à un très haut niveau, en dépit de la fatigue qui s’accumule pour les participants, des violences qui dénaturent le mouvement et découragent plus d’un de descendre dans la rue, de la rupture de continuité qu’auront représenté les fêtes de fin d’année.

Si, par conséquent, des centaines de milliers de nos concitoyens s’engouffrent dans la brèche, s’ils forcent à un débat sans zones d’ombre ni tentatives d’enfumage, ils peuvent faire exploser le corset à l’intérieur duquel la Macronie cherche à étrangler la volonté générale. Deux universitaires viennent de parfaitement décortiquer l’impasse que pourrait représenter une politique de la chaise vide : « Au-delà de cette instrumentalisation prévisible, il faut également souligner le piège que finira par représenter ce type de débat pour tous ceux qui s’interrogent légitimement sur l’opportunité de participer. Le boycott arrange à coup sûr le gouvernement : quelles que puissent être les raisons avancées, ceux qui ne participent pas se verront reprocher de refuser le débat. Il y a également fort à parier que tout le monde ne boycottera pas. Or, ce type de débat, du fait même de son ampleur, sera évidemment scruté, du nombre de participants à la nature des propositions, et présenté comme un ‘’état’’ des rapports de force politiques et sociaux. Les soutiens du parti présidentiel ne manqueront pas de se mobiliser pour venir soutenir les propositions gouvernementales et les parer ainsi de l’onction populaire. (…) Dès lors, quelle autre option que de participer malgré tout ? Quelle autre option que submerger le grand débat national de propositions dont le gouvernement devra justifier la mise à l’écart ? » (Le Monde, 17 janvier 2019).

Submerger le « grand débat national », autrement dit en subvertir le cadre faussé, suppose de l’investir tout en le dépassant et en organisant, de manière indépendante, l’échange citoyen. À partir des mairies et des quartiers. Sur les lieux de travail et d’étude. À l’échelon de tous les territoires, du département à la Région. Avec l’objectif de mettre sur la table tout ce dont, en haut lieu, on voudrait ne pas parler : les salaires, la répartition des richesses (question fondamentale si l’on veut réellement s’attaquer à l’inégalité, au moment où il apparaît que les cadors du CAC 40 ont vu, en quelques années, leurs bénéfices s’accroître de 6% tandis que le versement de dividendes aux actionnaires bondissait, lui, de 44%), une fiscalité outrageusement imaginée pour favoriser les rentiers et les spéculateurs, la complémentarité indispensable entre la justice sociale et transition écologique… Pour que viennent encore à l’ordre du jour les attaques inscrites à l’agenda de l’exécutif, et que le séminaire ministériel du début janvier aura confirmé : le démantèlement programmé du système des retraites, la précarisation accentuée des privés d’emploi dans le cadre de la réforme de l’assurance-chômage, les coupes claires annoncées dans les effectifs de la fonction publique au prix d’une nouvelle diminution des moyens alloués à nos services publics… Afin de parler vraiment de démocratie et de République, sans se limiter au « référendum d’initiative citoyenne » et sans accepter cette énième réduction des pouvoirs du Parlement qui découlerait de la réduction drastique du nombre des élus : les citoyens ont besoin de nouveaux droits de débattre des choix effectués en leur nom et de contrôler ceux qu’ils élisent ; le suffrage universel doit redevenir pleinement représentatif en prenant en compte la diversité des opinions grâce à la proportionnelle ; les salariés doivent pouvoir intervenir dans la vie de leurs entreprises comme sur l’organisation ou les finalités de leur travail…

Les « cahiers de doléances », que Monsieur Macron voudrait ne plus désigner de ce terme (sans doute parce qu’il dégage un parfum de 1789…), et que L’Humanité propose de nommer « de l’espoir », peuvent permettre de faire remonter au plus haut niveau de l’État la réalité des attentes de notre peuple. De faire converger les revendications d’égalité sociale et de citoyenneté, qu’elles fussent portées par les « Gilets jaunes », les « blouses blanches » des travailleurs de la santé, les « robes noires » des personnels de la justice, les « stylos rouges » du monde éducatif, les « cols bleus » des ouvriers en butte au despotisme de ces multinationales qui désindustrialisent notre Hexagone, les tenues plus classiques de ces cadres dont les conditions de vie ne cessent de se détériorer, ou les costumes-cravates de ces petits entrepreneurs étranglés par leurs donneurs d’ordre ou par les banques… De travailler, ce faisant, à dégager des axes unifiants pour le « tous ensemble », qui devient chaque jour un peu plus nécessaire, afin que puissent enfin se retrouver toutes les composantes de la France qui souffre et se bat, toutes les organisations syndicales et associatives, toutes les forces d’une gauche qui n’a en rien renoncé à changer la vie, toutes celles et tous ceux qui aspirent à un autre avenir…

Cela nous amène, évidemment, à la question de l’alternative politique… D’évidence, un débouché progressiste manque toujours cruellement à une colère qui n’est pas près de s’éteindre. En regard de la crise de défiance frappant dorénavant la politique, compte tenu de l’inaudibilité d’une gauche politique et sociale prise au piège de ses défaites passées, une perspective nouvelle ne pourra émerger à court terme de tractations d’états-majors. Elle viendra de la dynamique des mobilisations en cours, des attentes montant du terrain, de propositions qui feront de ces dernières une première synthèse et qui, dans leur cohérence et leur articulation, pourront réveiller l’espoir de changement.

Que, du côté de la gauche transformatrice, nous loupions le coche, et c’est Monsieur Macron qui en profitera pour opérer un rétablissement inespéré de lui voici quelques semaines seulement. Et c’est sa meilleure ennemie, Madame Le Pen, qui retrouvera sa posture de première opposante, lui laissant espérer le renversement d’un besoin de fraternité en son exact contraire, le repli frileux et l’égarement identitaire. Voilà ce qui va se jouer dans les prochaines semaines.