2. UNE TENDANCE LOURDE QUI PLOMBE TOUTE L’EUROPE. La crise surdétermine donc toujours le comportement des peuples du Vieux Continent. Elle s’avère globale, affectant un modèle néolibéral dont la faillite devient une telle évidence que les discours officiels ne parviennent plus à l’occulter. Elle frappe une construction de l’Europe qui s’est aliénée le soutien des citoyens en ne servant que les marchés financiers. Et elle ébranle dans leurs profondeurs les système politiques installés de même que les partis qui profitaient jusqu’alors des mécanismes d’alternance (pour l’essentiel les droites conservatrices et les social-démocraties ralliées au dogme de la déréglementation à tout-va).

Devant cette instabilité sans précédent, les gauches dans leur diversité se retrouvent en proie à des processus de désintégration politique et idéologique. Les membres du Parti socialiste européen ne seront sortis en tête des votes que dans cinq pays et les forces de transformation, bien que quelques avancées fussent à noter (comme à Chypre, ou encore en Belgique où le Parti du travail sera parvenu à arracher un siège au Parlement européen), connaissent tassements ou sérieux reculs, amenant le groupe de la Gauche unitaire européenne (GUE-NGL) à perdre une douzaine de députés.

Le constat ne saurait être occulté : le mouvement ouvrier, et les formations qui, peu ou prou, lui auront été associées de par l’histoire, tendent à ne plus polariser les affrontements politiques et sociaux dans un très grand nombre de nations. Ce qui explique le double phénomène que ces élections auront enregistré : d’une part, l’enracinement, voire la montée en puissance des partis aventuriers et xénophobes ; de l’autre, le succès des formations s’identifiant comme écologistes, qui va de pair avec le considérable affaiblissement de la gauche en même temps qu’il traduit l’engagement de plus en plus fort des opinions, singulièrement des jeunes générations, en faveur de l’enjeu écologique. C’est ce contexte paradoxal qui explique, en dépit d’une repolitisation et de mobilisations massives autour des questions climatique et environnementale, que divers partis verts tendent à s’affranchir du clivage gauche-droite pour rechercher des coalitions avec les droites néolibérales. Les Grünen se sont déjà largement aventurés dans la direction de ces retournements spectaculaires d’alliances, et on peut craindre que Yannick Jadot, par ses propos laudateurs de l’économie de marché ou ses attaques contre « la vieille gauche », ne fût tenté de les imiter.

3. MACRON N’AURA REMPORTÉ QU’UNE VRAIE-FAUSSE VICTOIRE. En France, le président de la République aura réussi son pari sur un point au moins : il aura installé son parti au cœur du jeu politique, contribuant à la nouvelle polarisation qu’il recherchait avec le Rassemblement national. La droite traditionnelle en aura principalement fait les frais, enregistrant avec ses 8,48% son plus mauvais résultat de toute l’histoire de la V° République. La gauche de son côté, hors EELV dont les choix futurs sont pour le moins incertains, se retrouve sous la barre des 20%. Il n’en fallait pas davantage pour que d’aucuns en viennent à saluer le « Machiavel » élyséen, oubliant de prendre en considération l’immense part d’ombre que recouvre ce succès tactique.

Car Emmanuel Macron ne sera parvenu à contenir la poussée lepéniste annoncée qu’à travers son engagement direct, en mobilisant par surcroît toutes les ressources de l’État et tous ses réseaux médiatiques. Certes, il aura ce faisant évité la crise de régime qui eût nécessairement résulté d’une Bérézina électorale de ses partisans. Quoique ce fût à un point seulement de différence, il n’en perd pas moins le match qu’il avait recherché avec Madame Le Pen, et il essuie par conséquent une défaite politique qui vient affaiblir davantage sa légitimité. Les sondages effectués au lendemain du scrutin se seront, à cet égard, révélés parlants : une majorité de Français y voit un échec du Prince et considère qu’il y aurait lieu de changer de politique.

Surtout, notre Jupiter du faubourg Saint-Honoré aura à ce point balkanisé le jeu politique qu’il ne peut plus compter que sur son équation personnelle pour triompher d’une extrême droite qu’il aura intronisé comme la seule alternative possible à son pouvoir. Démentiel coup de poker, pour un président qui connaît une impopularité record, ainsi que le scrutin de cette fin mai vient de le confirmer. S’il est en droit de se féliciter d’avoir siphonné une large fraction de l’électorat des « Républicains », plaçant ce courant au bord de l’implosion, et de n’avoir toujours pas d’adversaire susceptible de le mettre en difficulté sur sa gauche, il serait fort imprudent de sa part de s’aveugler sur la réalité du résultat de la liste Loiseau. Celle-ci aura d’abord recruté ses supporters parmi les 50-70 ans et plus, elle n’aura retrouvé le soutien que de 57% des électeurs macroniens du premier tour de la présidentielle, tandis que près du cinquième des partisans de François Fillon en 2017 se sera cette fois reporté sur le RN, confirmant l’extrême polarisation de la droite. Plus encore, elle aura creusé les fractures françaises, n’obtenant la sympathie que de la frange la plus aisée de la population. Assurément, la Macronie n’aura en rien progressé dans l’élargissement de son socle électoral : l’écrasante majorité du pays lui fait toujours face, dans une attitude de sourde hostilité.

4. SON DUEL AVEC LE POUVOIR PAVE LA ROUTE DE LE PEN. De ce tableau, découle une conclusion, imparable. À court terme, la manœuvre à laquelle il s’est livré peut permettre au tenant du Trône de reprendre ses attaques contre les droits conquis du monde du travail et de poursuivre ses entreprises d’étouffement de la démocratie. Nous allons sans doute le vérifier très vite, au Parlement, lorsque seront rendus publics les projets de destruction de notre système de retraites ou de prétendue réforme des institutions. De même, dans la perspective des élections municipales, s’agissant en particulier des métropoles où la liste Larem-Modem aura enregistré dimanche dernier ses meilleures scores, peut-il éventuellement récupérer une escouade d’édiles venus de LR et soucieux de conserver leurs sièges.

À plus long terme cependant, il sera bien difficile à Monsieur Macron de rétablir son autorité. Bien que le mouvement des « Gilets jaunes » ait tendance à marquer le pas ces derniers temps, et quoique les mobilisations sociales éprouvent de grandes difficultés à trouver le chemin d’une contre-offensive convergente, la colère populaire s’est d’autant moins apaisée que le gouvernement n’y a apporté aucune réponse véritable. À tout moment, elle peut se réactiver, empruntant des formes tout aussi surprenantes, d’autant que les hausses cumulées des tarifs de l’électricité ou de l’essence viennent remettre en lumière la perte de pouvoir d’achat des Français aux fins de mois toujours aussi difficiles. Au demeurant, obtenir des ralliements élargissant le périmètre de l’alliance Macron-Bayrou exigerait des inflexions substantielles de la politique mise en œuvre au sommet de l’État, dans le sens d’un libéralisme plus agressif s’il s’agit de confirmer les gains obtenus à droite ce 26 mai, à partir d’un « keynésianisme vert » si les gouvernants veulent concrétiser une OPA sur l’électorat écologiste. Autant dire que c’est à une nouvelle mission impossible qu’ils vont se trouver confrontés.

Foin de propos lénifiants ! Tout cela ouvre un authentique boulevard au Rassemblement national. Ce dernier est, de nouveau, un parti en conquête, qui surfe sur la crise sociale et polarise un large pan des secteurs qui se sont reconnus dans la protestation des « Gilets jaunes ». S’il recule en pourcentage par rapport aux européennes de 2014 (23,3% au lieu de 24,9%), il n’en progresse pas moins de 600 000 voix, attestant de l’extension de son influence de scrutin en scrutin. 40% des ouvriers ayant voté se sont, cette fois, exprimés en sa faveur, de même que 27% des employés, 33% des personnes ne disposant que d’un diplôme inférieur au bac, entre 15% et 30% des tranches d’âge en activité, le parti macroniste n’en obtenant que de 12% à 21% (Ipsos-Sopra Steria, « Sociologue des électorats et profil des abstentionnistes »). Pour avoir une vue plus précise de la progression de l’extrême droite, il n’est pas inutile d’observer les résultats dans « l’électorat sénior ». Cette fois, 22% des 65 ans et plus (et 23% des retraités) se sont prononcés pour la liste Bardella (ils n’avaient été que 10%, lors de la présidentielle, à faire le choix de Madame Le Pen). Or, comme tient à la souligner Bruno Jeanbart, le directeur général adjoint d’Opinion Way, « un électeur sur quatre a plus de 65 ans. Sans le soutien de cet électorat, vous ne pouvez pas gagner une élection présidentielle, là les choses sont en train de changer » (Les Échos, 28 mai 2019).

En d’autres termes, l’extrême droite se retrouve en situation de s’emparer de nouvelles villes l’an prochain, de même qu’elle peut convoiter de nombreux sièges aux élections territoriales qui suivront. Elle pourra, à cette fin, tirer tous les bénéfices de la stratégie d’implantation locale développée depuis des années, qui lui confère un authentique avantage face à une formation présidentielle sans véritables relais sur le terrain. Ce 26 mai, elle sera significativement arrivée en tête dans 65 départements métropolitains, 31 seulement étant allés aux candidats de « Renaissance ». Si l’on ajoute à cette donnée inquiétante que l’éclatement en cours des « Républicains » libère de facto un espace à la construction d’une force de droite autoritaire et conservatrice qui s’avérerait lepéno-compatible (on aura pu mesurer, dans la dernière campagne, que la ligne de Messieurs Wauquiez et Bellamy l’était sans conteste, et que leur score cumulé avec celui du RN aura atteint rien moins que 36%), une victoire lepéniste n’a plus rien d’impossible en 2022. Si, du moins, le choix laissé aux citoyens reproduisait le match de la dernière présidentielle et de ces européennes…

5. INCONTESTABLEMENT, LE « PCF IS BACK », MAIS… Faut-il le répéter, le score de la liste emmenée par l’ami Ian Brossat n'aura pas été à la hauteur de nos espérances. La campagne avait été si belle, avec ses meetings archicombles, la qualité des prestations télévisuelles de notre tête de liste, l’intérêt nouveau suscité par nos propositions, le soutien d’intellectuels et de personnalités peu coutumiers d’une proximité affichée avec le Parti communiste, nos dizaines de milliers de militantes et militants galvanisés comme jamais depuis longtemps. Nous nous étions pris à y croire, aux 3% voire au franchissement de la barre éliminatoire des 5%. En dépit de nos 2,5%, il n’est de ce point de vue pas absurde de dire que cette magnifique bataille nous aura aidé à retrouver de la visibilité auprès de nos concitoyens et à regagner en influence à gauche. En ce sens, Fabien Roussel était parfaitement fondé à souligner, meeting après meeting, que le PCF était de retour…

Ìl n’empêche ! De toute évidence, être redevenu une force repérable et repérée n’aura pas suffi à conférer au PCF le statut de parti… repère. Qu’il nous ait fallu affronter un univers médiatique verrouillé par le match Macron-Le Pen, la terrible disproportion des moyens déployés par nos concurrents pour occulter les véritables sujets de confrontation, des sondages de nature à dissuader le vote des hésitants, et cette fameuse barre éliminatoire qui permet d’écarter plus de 500 000 électeurs de toute représentation au Parlement européen ne suffit pas à éclairer notre résultat. Pour aller jusqu’à déposer dans l’urne un bulletin, un électeur ou une électrice doivent encore pouvoir identifier la visée du parti pour lequel ils se prononcent, son projet social et politique, son utilité immédiate.

Sous ce rapport, force est de constater, ce qui n’est à dire vrai pas une surprise, que la visée communiste – autant, d’ailleurs, que celle du socialisme historique, à laquelle se rattache encore le PS en dépit de ses errements des dernières décennies – souffre toujours de cette crise des perspectives émancipatrices qui est l’une des grandes conséquences des défaites majeures enregistrées par le mouvement ouvrier à la fin du XX° siècle. Le PCF butte en outre, dans une pareille configuration, sur la très grande difficulté à faire partager ce qui représente le cœur de son identité : la volonté de faire du monde du travail la force motrice d’un changement politique et social majoritaire. Lorsque 1% des ouvriers se porte sur notre liste, impossible de ne pas en déduire que nous avons présentement une très grande difficulté à être perçus comme un parti de classe, défendant les intérêts du plus grand nombre des exploités et des dominés. Quant à l’utilité immédiate, il est incontestable que nous n’avons pu, dans une compétition dont les enjeux fondamentaux étaient brouillés, faire entendre avec suffisamment d’écho l’idée que le vote communiste constituait un atout primordial pour rebâtir une gauche digne de ce nom. C’est sur ces trois questions qu’il va nous falloir travailler, en profitant de l’élan que nous ont, malgré tout, donné les derniers mois. Nous savions que le chemin serait long, il sera certainement plus escarpé encore que nous ne l’imaginions. L’existence d’un PCF suffisamment fort et entendu n’en demeure pas moins l’un des moyens essentiels pour que reviennent les « Jours heureux » qu’évoquait, à une époque bien plus sombre, le Conseil national de la Résistance…

6. UN NOUVEAU PROJET S’IMPOSE POUR LA GAUCHE. Si les nuages continuent de s’accumuler sur le théâtre continental, et si l’on doit légitimement s’inquiéter du risque de basculement de la situation française dans l’aventure, rien n’est plus impératif que de faire émerger une perspective d’espoir en laquelle notre peuple puisse se reconnaître. Relever une gauche dont la quasi-totalité des composantes est sortie éreintée de ces européennes, écologistes exceptés, conjuguer étroitement égalité sociale et transition écologique, empêcher que la conscience des menaces pesant sur l’humanité fût dévoyée par des calculs politiciens cyniques, c’est la feuille de route qui s’impose à nous pour les prochains mois. Rassembler, sans exclusives, dans la diversité des forces concernées, c’est l’incontournable levier du renouveau, quoiqu’il ne pût être question de répéter les expériences du passé, lesquelles ont tant contribué à éloigner les classes travailleuses et populaires des organisations censées les représenter.

C’est, en tout premier lieu, sur un contenu de rupture avec la doxa néolibérale et le pouvoir de la finance qu’une nouvelle union populaire devra se bâtir. Il conviendra, à cette fin, d’écarter les facilités d’accords sur le plus petit dénominateur commun, autant que les tentations hégémoniques autour d’un seul parti, ces dernières constituant la négation du respect de chacun et de ses apports au pluralisme, respect sans lequel il n’existe pas d’unité imaginable. Le débat franc et public sur tout ce qui fait désaccord sera, à cet égard, un gage de loyauté entre partenaires.

Mais le rassemblement ne saurait se résumer à des tractations et des compromis de sommet. Ce sera aux citoyens, aux syndicalistes et aux militants associatifs, aux hommes et aux femmes soucieux de retrouver un débouché à leurs espérances, de s’en mêler. De s’impliquer dans les discussions entre formations politiques. De peser sur les choix de batailles à mener comme sur les propositions à mettre en avant. D’agir afin que l’unité se réalise réellement à partir de leurs attentes. Pour ce qui le concerne, le Parti communiste estime avoir posé un jalon de cette méthode nouvelle de construction de l’union, en soumettant récemment à la plus large discussion ses « dix propositions pour la France », élaborées à partir de ce qu’il avait retiré des débats sur le terrain, et non simplement de son programme. Ne faudrait-il pas, dans les prochains mois, couvrir le territoire d’assemblées populaires offrant un cadre concret d’expression à un peuple aspirant à voir renaître une gauche prenant en compte son besoin de démocratie ?

L’urgence à laquelle nous nous voyons confrontés ne nous autorise cependant pas à « donner du temps au temps », pour filer la métaphore jadis chère à François Mitterrand. C’est sans attendre qu’il convient de réinstaller la gauche dans le champ de vision de nos concitoyens. De grandes batailles favorisant les convergences peuvent le permettre et sur lesquelles des succès sont envisageables, de l'exigence référendaire à construire contre la privatisation d’ADP (qui porte la revendication du retour des secteurs de souveraineté économique sous direction publique), à l’indispensable mouvement à initier pour l’augmentation des salaires et des pensions, en réponse à la demande que le mouvement populaire des derniers mois a mis à l’ordre du jour, en passant par l'objectif d’un système de retraites assurant à chacun la juste rémunération de ses années de travail (à la différence du mécanisme « à points » que nous concocte Monsieur Delevoye), ou encore par la lutte sans concessions contre l’évasion fiscale, sans laquelle on ne pourra satisfaire la quête de justice devant l’impôt qui monte du pays… Dans la foulée, les élections municipales seront en grand le laboratoire de l’union populaire à faire surgir, le but devant être de mettre en échec les droites et l’extrême droite, en assurant le succès de la gauche dans le plus grand nombre de villes.

Pourvu que l’on sût analyser lucidement l’état de notre société, les moyens existent de faire bifurquer le destin de la France. De rouvrir le champ des possibles par de grandes mobilisations de nature à transformer radicalement le rapport des forces. De battre simultanément le président des ultrariches et sa fausse adversaire néofasciste. De rendre au peuple français l’envie de se dresser pour changer la vie.