C’est au beau milieu du long pont de la Pentecôte, par un appel de l’ami Gérard Bohner, que j’ai appris la nouvelle, qui m’a laissé abasourdi. Serge Vasset venait de nous quitter, à l’âge de 62 ans. On savait qu’il luttait contre la maladie depuis quelque temps, mais rien n’annonçait sa disparition brutale. Le chagrin submerge aujourd’hui celles et ceux qui l’ont connu et ont partagé, au fil des années, ses espoirs et ses engagements.

Serge était l’une des figures les plus marquantes et les plus attachantes du courant longtemps incarné par la Ligue communiste révolutionnaire – où beaucoup le connaissaient sous le surnom de « Tonton » –, puis par la Gauche unitaire. Il y avait adhéré dans les années 1970, n’avait ensuite jamais renié cette appartenance, bien au contraire car il continuait à parler avec émotion de cette formidable école politique, mais c’est surtout au combat syndical chez les cheminots qu’il avait consacré l’essentiel de son énergie. Il avait ainsi appartenu au bureau national de la fédération CFDT, au temps où celle-ci constituait le fer de lance dans la confédération de la bataille pour un syndicalisme de transformation plutôt que d’adaptation, et avait été l’un des principaux acteurs des luttes dans ce secteur.

Farouche partisan de l’indépendance des syndicats, Serge n’avait toutefois jamais voulu tenir à distance l’action pour un changement politique radical, pour une société de liberté et d’émancipation. Ce qui avait fait de lui une personnalité reconnue de la vie publique de son département du Puy-de-Dôme. Désormais retraité, il siégeait d’ailleurs, ces dernières années, au conseil municipal de sa ville de Pont-du-Château. Cet esprit d’une finesse et d’une subtilité remarquables avait aussi la lucidité exigeante. Critique des enfermements sectaires et minorisants du gauchisme post-soixante-huitard, c’est tout naturellement qu’il s’était reconnu dans les positions de la minorité de la Ligue, dont je fus longtemps l’animateur, puis dans celles de la Gauche unitaire, dont il avait été l’un des fondateurs pour l’agglomération clermontoise.

Très au-delà de la politique et du syndicalisme, Serge était un passionné de la vie, randonneur cycliste, clarinettiste, grand amateur de rugby autant que de bons restaurants, adepte de la cueillette des champignons. Je garderai toujours le souvenir de ces soirées mémorables passées en sa compagnie – très souvent chez Gérard Bohner, parfois en compagnie d’autres amis, tel Claude Debons auquel l’unissait un passé syndical commun –, à « refaire le monde » autour de bouteilles qui se vidaient aussi vite qu’elles avaient été débouchées. Ce cuisinier émérite n’avait, au demeurant, pas son pareil pour vous improviser, lorsqu’il vous recevait au soir d’un meeting, un repas autour duquel nous devisions jusqu’à une heure avancée (ce qui rendait alors ma nuit fort courte, lorsque je devais reprendre le premier train du matin).

Ta disparition, Serge, nous laisse un sentiment de vide immense. Tu n’auras pas connu le dénouement du nouveau conflit qui mobilise tes camarades cheminots, pour l’avenir du service public ferroviaire. Je ne doute pas que tu l’aies suivi avec enthousiasme. Ta chaleur communicative, ta réflexion aiguisée et le fruit de ton expérience vont nous manquer en ces temps si difficiles. À ta compagne, Frédérique, à tes enfants, Pauline et Romain, j’adresse un témoignage d’amitié et de solidarité dans l’épreuve qu’ils traversent. J’en suis certain, toutes celles et tous ceux qui ont connu « Tonton » le partageront.