Autour de 60% pour la motion A, « Le renouveau socialiste », autour de 30% pour la motion B, « À gauche pour gagner » : le vote des adhérentes et adhérents du Parti socialiste, ce 21 mai, apparaît sans appel. Le texte d’orientation pour le congrès de Poitiers, défendu par le premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, avec le soutien ostentatoire de l’exécutif, a reçu l’approbation majoritaire de la moitié des effectifs revendiqués par le parti, celle qui se sera déplacée dans les bureaux de vote. En soi, d’ailleurs, le taux de participation est un indice de l’état de santé de ce qui demeure la première formation de la gauche française, ce qui devrait logiquement interpeller ceux qui, ces dernières heures, se prévalent de leur succès. Autant dire qu'avant de conclure de ce scrutin que le peuple des militants socialistes approuve sans réserve les orientations du gouvernement, il y a un pas que je recommande à mes amis et lecteurs de ne pas franchir. Car l’issue du vote de cette mi-mai doit, en réalité, à trois facteurs.

D’abord, il convient évidemment de relever l’habileté de Jean-Christophe Cambadélis, qui se sera employé à mettre de la distance entre le PS et le pouvoir en place, reprenant à son compte nombre des points publiquement défendus auparavant par Martine Aubry, recourant à une profusion de formules ambiguës destinées à suggérer la nécessité d’une inflexion de la gestion gouvernementale, tout en affichant sa solidarité avec le président de la République et son Premier ministre.

Ensuite, aura manifestement pesé l’inexistence d’une alternative crédible, dans et hors du Parti socialiste, ce qui explique le résultat mitigé (quoique non négligeable) du collectif « Vive la gauche ! », lequel avait fait du rassemblement de la gauche sur une ligne de rupture avec le social-libéralisme sa principale carte d’identité. Soit dit en passant, et s’agissant du Front de gauche, cela ne fait que démontrer une nouvelle fois la dimension totalement inopérante des exhortations tonitruantes adressées aux militants socialistes afin qu’ils censurent la politique de François Hollande et Manuel Valls au moyen du vote en faveur des « frondeurs ». L’incapacité (ou le refus obstiné) de porter avec audace et détermination une proposition visant à réunir les conditions d’une nouvelle alliance majoritaire, à même de renouer avec les attentes de la victoire de 2012, amène non seulement à l’impuissance et à la marginalisation dans la vie publique, mais elle constitue un obstacle majeur aux décantations et clarifications au sein de l’ensemble du camp progressiste.

Enfin, force est une fois encore de relever à quoi conduit la logique implacable de la V° République. Cette dernière confère au monarque présidentiel la totale maîtrise du jeu politique, surtout lorsque le mouvement social se retrouve, comme aujourd’hui, rejeté sur la défensive. L’instauration d’un quinquennat faisant coïncider les mandats du chef de l’État et des députés aggrave de surcroît le phénomène, en interdisant pratiquement au parti dont est issu l’exécutif de tenir la position de l’indépendance face à celui-ci. Alors que s’annonce déjà la séquence qui amènera au rendez-vous crucial de 2017, François Hollande aura su parfaitement jouer de cet atout-maître, à la fois pour empêcher que les militants ne le désavouent et pour s’affirmer, dès à présent, comme candidat quasi-naturel à sa réélection, au mépris des statuts du PS qui instituent pourtant l’obligation d’une « primaire » avant chaque présidentielle.

À l’inverse de tant de ces déclarations d’autosatisfaction entendues, du côté des vainqueurs de cette nuit du 21 mai, j’oserai toutefois un pronostic. Ayant savamment manœuvré, la direction appelée à gérer le parti au sortir du congrès se retrouvera très vite devant tous les défis qu’elle aura tenté de contourner. Dans le contexte d’une crise capitaliste maintenant l’économie mondiale en état permanent d’instabilité, il faudra bien davantage qu’un frémissement de la « croissance », fût-elle accompagnée de la forte réduction des prix du pétrole et de taux d’intérêt en baisse spectaculaire, pour faire régresser le chômage, endiguer la précarité, relancer l’investissement, atténuer la violence des retombées de l’austérité dans laquelle les gouvernants allemands et la Commission de Bruxelles enferment l’Europe entière. Il faudra plus qu’un congrès satisfaisant ses attentes pour que l’hôte de l’Élysée retrouve la légitimité populaire que lui ont fait perdre, en trois ans, la politique de « l’offre » et une rigueur budgétaire ôtant toute marge de manœuvre à la puissance publique. Il faudra autre chose que les mots de « justice » et de « redistribution », martelés au fil du discours présidentiel de Carcassonne, pour qu’un désespoir laissé trop longtemps sans réponse cesse d’alimenter le fonds de commerce lepéniste. Il faudra une vision autrement plus ambitieuse que celle exprimée par le patchwork « nègre-blanc » de la motion A pour que s’engage la contre-offensive que rendrait si urgente la montée en puissance, dans notre Hexagone, d’une idéologie néoconservatrice cherchant à substituer le repli identitaire au principe d’égalité fondateur de la République.

La confrontation avec la réalité ne se trouvera, par conséquent, différée que pour un bref moment. D’autant que des choix opposés quant à son avenir continueront à polariser la rue de Solferino : d’un côté, l’acceptation sans fard de la prétendue modernité du néolibéralisme, au prix de la transformation du PS en un centre-gauche tournant le dos à son histoire et rompant ses derniers liens au mouvement ouvrier ; de l’autre, devant la menace qu’un pareil processus ne se traduise par une perte considérable de substance militante autant qu’électorale, et qu’il éloigne pour longtemps la social-démocratie française des responsabilités gouvernementales, situation que connaissent déjà nombre de ses formations-sœurs européennes, une conscience grandissante que la refondation d’un « nouveau Parti socialiste » vient à l’ordre du jour, pour celles et ceux qui ont à cœur de renouer avec la régulation publique de l’économie comme avec l’idée d’égalité, et de retrouver du même coup le chemin des salariés et de leurs organisations. L’affrontement entre Manuel Valls et Martine Aubry, à l’ouverture des échanges du congrès de Poitiers, avant que l’un et l’autre ne concluent une trêve en cosignant le même texte, désigne bien la ligne de fracture qui ne manquera pas de se rouvrir. D’ici à 2017, ou immédiatement après cette échéance si elle s’achevait par un désastre pour toute la gauche, ainsi qu’il est permis de le redouter.

Alors que le chemin du poste de premier secrétaire venait de lui être barré par la rue du Fabourg-Saint-Honoré, Jean-Christophe Cambadélis écrivait : « Je veux une nouvelle gauche à la hauteur des attentes de notre peuple. Je ne crois pas à une gauche ‘’pépère’’ contournant les embûches. (…) Ce qui manque aux socialistes dans la bataille pour le redressement de la France c’est le ‘’grand récit’’ permettant de comprendre les étapes. Le taux de croissance, la réduction des déficits, pour nécessaires qu’ils soient, n’ont jamais enthousiasmé un peuple, encore moins lorsqu’il est de gauche. Lors de mon tour de France discret mais instructif, je fus interpellé par ce sentiment diffus de perte de sens qui assaille nos élus, ceux qui écopent tous les jours pour éviter que leur collectivité coule. ‘’Ils ‘’ ont tout gagné et ‘’ils’’ doivent aujourd’hui tout gérer. Il ‘’leur’’ manque le feu sacré d’un ‘’monde meilleur’’ qui éclaire leur engagement de jeunesse. Combien de militants dits de ‘’base’’ ont soutenu avec enthousiasme la belle campagne de François Hollande ? Mais combien constatent un peu amers que le PS à Solferino est devenu le lieu de régulation des ambitions ? » (in La Troisième gauche, Éditions du moment 2012).

La motion dont il vient d’être le premier des signataires a, tout simplement, omis de prolonger ce constat…