J’ai attendu que la marche parisienne du 10 novembre, intitulée « Nous disons collectivement ‘’stop’’ à l’islamophobie », soit derrière nous pour m’exprimer à propos des lourds problèmes qu’elle a soulevés. J’ai même, je l’avoue, hésité à reprendre la plume à ce propos, alors qu’une crise politique et sociale majeure est sans doute en train de se nouer dans notre Hexagone, avec cette confluence des colères populaires à laquelle nous assistons depuis des semaines, et avec la perspective de la grande journée syndicale du 5 décembre en défense du droit à la retraite… Il se trouve toutefois que nous continuons à être interrogés sur une initiative qui a révélé de profondes dissensions dans la société et à gauche, comme en témoignent les éditoriaux des magazines, les débats organisés par les chaînes d’information en continu à la fin de la semaine passée, ou encore l’entretien de mon camarade Fabien Roussel avec Jean-Jacques Bourdin, le 14 novembre, sur BFMTV.

Dans mon dernier post, je soulignais à quel point il y avait péril dans la demeure France. Le racisme qui se déchaîne contre nos compatriotes de confession ou culture musulmanes est en train de libérer totalement une parole xénophobe, antirépublicaine, et même carrément fasciste. Les discours de haine, ceux qui visent aujourd’hui des musulmans autant que ceux qui s’en prennent régulièrement aux Juifs, constituant toujours des appels à la violence ou au meurtre, une grande riposte démocratique s’imposait. Le message n’en a pas moins été brouillé, ce 10 novembre, par un appel dont la confusion a engendré des polémiques dont seuls les prêcheurs de détestation et de guerre civile ont pu trouver avantage.

En écrivant ces mots, je ne vise évidemment pas la majorité des personnalités et organisations signataires qui, de bonne foi, ont voulu se saisir de ce texte afin que ne demeure pas sans réponse l’immonde attentat commis quelques jours plus tôt contre la mosquée de Bayonne. Faute d’autre initiative plus claire dans ses contenus, et bien que beaucoup aient laissé percevoir leur malaise à propos de passages lourds d’ambiguïtés, ils voulurent avant tout se tenir aux côtés d’hommes et de femmes trop régulièrement stigmatisés, et leur dire que ce pays était le leur, que l’islam comme n’importe quelle religion y avait toute sa place, et que la République n’avait de sens que par ses valeurs affichées d’égalité et de fraternité. Même si ses responsables n’affichèrent pas tous la même attitude, certains signant l’appel et d’autres non, mon parti appela sur ses propres bases à manifester partout en France « contre le racisme et pour la République ».

La marche ayant eu lieu, et le débat étant désormais durablement ouvert, en particulier à gauche, il importe de le mener jusqu’au bout. Sereinement, loin des anathèmes et des simplifications outrancières, car rien ne serait pire que d’ajouter les déchirures aux ressentiments. Mais sans faux-semblants, le camp du progrès n’ayant rien à gagner à faire sienne la célèbre maxime attribuée au canal de Retz : « On ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens. » Car ce sont, bel et bien, les équivoques et les ambivalences douteuses qui finissent par désagréger les lignes de front idéologiques, créant des situations propices aux pires aventures.

Pour ce qui me concerne, je n’ai pas songé un instant à parapher le texte du 10 novembre. Parce que, parcourant la liste des signataires, j’avais relevé trop de noms dont les actes ou les tendances récurrentes à proférer des anathèmes obscurantistes s’opposent en tout point à la visée libératrice qu’incarne l’idéal communiste. Parce qu’un appel se voulant antiraciste ne peut, comme c’était le cas, ne faire référence ni à la République, ni à la laïcité, ni même à l’immigration : ce dernier « oubli » s’avérait, on me permettra de le souligner, proprement hallucinant au moment où le chef de l’État et son gouvernement rendaient publiques des dispositions désignant les étrangers et les réfugiés comme des intrus auxquels il convenait de fermer la porte. Parce qu’il était, du moins à mes yeux, exclu d’en appeler, sans plus de précision, à lutter contre des « lois liberticides » : on ne sait si cette formule s’applique à la loi de 1905 ou aux règles laïques prohibant le port de signes religieux à l’école ou de la part des agents du service public, ou si elle désigne ces opérations effectivement nauséabondes qu’inspirent les philippiques discriminatoires de l’extrême droite, à l’image de la récente proposition des sénateurs de droite visant à interdire les accompagnements scolaires aux mamans en foulard. Parce qu’au prétexte de lutter contre « l’islamophobie », on assimilait sournoisement la « critique des religions » à un racisme visant « des personnes en raison de leur foi » : point n’est besoin d’être un expert en exégèses pour craindre que l’on veuille, avec ce passage, faire de certaines pratiques, tel le port du voile, un acte de foi obligé pour les croyantes, ce que nombre de musulmanes, on le sait, récusent en dénonçant cette prescription comme une atteinte à leur liberté de femmes. Parce que, dans le même esprit, il m’a semblé impossible de me retrouver dans la dénonciation d’un processus qui exclurait les femmes portant le foulard « de toutes les sphères de la société » : on n’est pas loin, ici, de la mise en cause implicite de l’obligation faite aux religions de ne pas s’immiscer, à travers des marques ostentatoires d’appartenance, dans le fonctionnement de l’institution scolaire. Parce qu’il eût fallu que les rédacteurs de l’appel se montrent un peu plus explicites dans leur attaque de « dispositifs de surveillance de masse qui conduisent à une criminalisation pure et simple de la pratique religieuse » : autant il convient de refuser toute stigmatisation des musulmans épris de spiritualité et respectueux de leurs rituels, autant il est justifié, pour les pouvoirs publics, de veiller à ce que les zélateurs de certaines « pratiques religieuses » n’en viennent pas à inciter leurs fidèles à la traque des mécréants voire au jihad, comme cela peut parfois se faire dans tel ou tel lieu de culte.

Même si, dans l’ensemble, la marche du 10 novembre ne s’affranchit pas du cadre républicain, et je m’en félicite sincèrement, ce ne sont pas les rappels tonitruants de certains à la grandeur de Dieu, ou l’assimilation odieuse, par un badge largement diffusé parmi les manifestants, de l’actuel racisme antimusulman à l’extermination des Juifs par les nazis, qui me feront regretter mon souci de clarté. J’imagine que l’on me reprochera d’être excessivement suspicieux. Je ne pense pourtant pas m’être jamais dérobé, dans ma vie militante, aux compromis dès lors que ceux-ci ne remettaient pas en cause l’essentiel de mes engagements politiques et de mes convictions rationalistes. Celles et ceux qui m’ont côtoyé lorsque je présidais aux destinées du Collectif national pour une paix juste et durable entre Palestiniens et Israéliens peuvent en témoigner. Mais la naïveté n’a pas sa place en politique.

Toutes les formules contestables que j’ai évoquées ne sauraient relever, au vu de leur nombre, d’une rédaction hâtive ou de la pure maladresse. Elles renvoient, au fond, à ce concept d’« islamophobie » qui structurait l’appel. Encore une fois, je peux comprendre que beaucoup y adhèrent avec le sentiment que cette expression percutante renforce la combat antiraciste. D’autres pensent manifestement que le moment est trop grave pour s’arrêter à ce qu’ils considèrent comme un détail. Je voudrais néanmoins les convaincre que, loin de rassembler largement, cette notion fracture les rangs progressistes, brouille les lignes du débat d’idées dans la société française, et va jusqu’à diviser les musulmans eux-mêmes, selon qu’ils acceptent ou non de se voir imposer une lecture extrémiste de leur religion.

Là est, en effet, le coeur de la controverse. Nos compatriotes de confession ou de culture musulmanes doivent-ils se retrouver assignés à la seule communauté de croyance dont ils relèvent, et se voir du même coup essentialisés dans leur rapport réel ou supposé à la religion, au détriment de ce qui constitue les autres dimensions de leur identité ? Devons-nous désormais négliger le fait, pourtant évident, que les campagnes visant l’islam sont devenues le faux-nez d’une très ancienne volonté, héritée de la période coloniale, de mettre l’immigration arabe au ban de la société française ? Faut-il simultanément tomber dans cet autre piège, tendu cette fois par un intégrisme totalitaire, qui entend sous prétexte de refus de « l’islamophobie » frapper d’opprobre la moindre critique de la religion, telle celle à laquelle s'attachait l'ancienne équipe de Charlie-Hebdo avant de tomber sous les balles de tueurs fanatiques ? Nous faut-il, démocrates de toute conviction et de toute origine, oublier que le racisme vise d’abord des personnes et des groupes humains, non des idéologies ou des religions instituées, même si la haine religieuse n’est pas plus tolérable qu’une autre forme d’intolérance ? Comment consentir à cette attitude, littéralement schizophrène, qui consiste à se réclamer fièrement de l’égalité entre femmes et hommes lorsqu’elle est mise en question au travail comme à travers le harcèlement sexuel ou sexiste, et détourner le regard lorsque des fous de Dieu livrent, depuis des années, une lutte idéologique sans merci au féminisme prétendument « occidental », expliquant par exemple que le voile serait une libération « dans et par l’islam » ?

Bref, derrière la dénonciation obsessionnelle de « l’islamophobie », je reste persuadé que se dissimule, par-delà la sincérité de la plupart de celles et ceux qui se sont levés dimanche dernier contre le racisme, une réinterprétation des enjeux de la période selon les vues d’un fondamentalisme ultraréactionnaire. Préférer cette notion à celle, bien plus précise, de racisme antimusulmans se révèle donc non seulement dénué de sens, mais surtout porteur de dérapages.

Plutôt que de prendre le risque de déchaîner en son propre sein des polémiques délétères, qui ne font que l’affaiblir toujours davantage, notre camp devrait en revenir à quelques principes fondamentaux. Face à la haine, sous toutes ses formes, il faut s’efforcer d’unir autour de l’exigence républicaine, qui définit la nation comme une communauté politique, et non religieuse ou ethnique, ne distinguant pas ses citoyens à partir de leurs origines ou opinions intimes. Il s’avère essentiel de reprendre la bataille de la laïcité, attaquée de tous côtés, en ce que celle-ci ne se contente pas de séparer les Églises de l’État, mais entend émanciper les individus de tout ce qui les soumet à l’emprise d’une religion, d’une ethnie ou d’une tradition. Et il importe, plus que tout, d’en revenir toujours au combat de classe, celui qui permet de dresser ensemble, contre l’injustice sociale, l’immense majorité de ces hommes et de ces femmes que rien ne devrait séparer face à un adversaire qui les exploite et piétine leurs droits fondamentaux. C’est ce que disait la déclaration du Parti communiste français appelant à manifester la semaine dernière.

J’en termine sur la leçon la plus importante qu’il m’apparaît indispensable de tirer de cet épisode. C’est lorsque nous ne parvenons pas à prendre l’initiative, et à proposer des bases conférant aux mobilisations des bases résolument progressistes, que nous facilitons des manoeuvres dangereuses. Que chacun ait ainsi en mémoire l’exemple du 19 février dernier. C’est lorsque les partis républicains, à l’initiative de la gauche et en particulier du PCF, appelèrent à manifester contre les actes antijuifs qui venaient de susciter une légitime émotion dans le pays, qu’ils coupèrent l’herbe sous les pieds des courants qui ont coutume d’instrumentaliser l’antisémitisme pour nourrir les régressions communautaristes et légitimer l’action insupportable des gouvernants israéliens. Sachons, dès lors, ne plus rééditer le « retard à l’allumage » de ce mois de novembre.