Pour paraphraser Mao Zedong, parlant en son temps de la révolution, on pourrait aujourd’hui dire que la lutte des classes n’est jamais un « dîner de gala ». Emmanuel Macron est en train d’en faire l’expérience, lui qui, depuis son entrée dans la vie active, n’a jamais quitté l’univers feutré des banques d’affaire et de la haute technocratie convertie au culte de la finance. Il croyait jusqu’alors, à l’instar des commentateurs colonisant les plateaux télévisés, que le mouvement social à la SNCF se trouvait au seuil de la débandade. Patatras !

La journée du 14 mai a vu la mobilisation des cheminots se réactiver comme aux premiers jours, et les fédérations syndicales conserver leur unité en dépit des manœuvres du gouvernement, preuves que le fléchissement du nombre de grévistes à certains moments n’est dû qu’à des variations conjoncturelles inévitables dans un conflit d’une si longue durée, non à une usure de la combativité. La « vot’action » lancée par les syndicats, pour permettre l’expression des agents sur le « pacte ferroviaire », s’annonce dans ce cadre comme une nouvelle sanction de la politique macronienne. Pour cette dernière, le coup de torchon pourrait s’avérer tout aussi sévère qu’à Air France, dont la direction avait imaginé, par son référendum interne, dresser une majorité de salariés contre leurs organisations représentatives. Pire, la révélation par la presse d’une note de hauts cadres de la SNCF laissant entrevoir, à travers le changement de statut, la volonté de privatiser la société par le biais de ses filiales, a pris Messieurs Macron et Philippe au piège de leurs mensonges : c’est bien le bradage au privé du fleuron de nos services publics que recouvre l’ouverture à la concurrence.

En contraignant le clan aux affaires à promettre, en vue de son passage au Sénat, d’inscrire dans la loi « l’incessibilité » du capital de la SNCF – ce qui avait été refusé par la majorité au Palais-Bourbon –, et quoique l’on puisse redouter des formulations permettant de faire ultérieurement passer dans les faits ce qu’il est présentement impossible d’assumer devant le pays, les travailleurs du ferroviaire sont tout près de marquer un premier point. Les autres exigences figurant au cœur de la bataille (statut de l’entreprise, nécessité que les acquis du statut des cheminots soient étendus – et non mis en charpie – à tous les travailleurs de la branche, reprise de la dette par l’État sans que cela ne vienne justifier un regain d’austérité budgétaire, garanties d’un financement susceptible de répondre aux besoins de la collectivité et des territoires) restent, certes, à arracher. Mais démonstration est en train de se faire que Jupiter et ses ministres ne sont jamais forts que de la faiblesse des résistances qu’ils rencontrent. En clair, le vote à l’Assemblée nationale, en première lecture, des députés macronistes et « républicains » ne marque donc nullement la fin de l’épreuve de force.

Le flottement qui s’ensuit au sommet de l’État sonne comme un encouragement à redoubler d’efforts pour soutenir la grève du rail, pour construire sur la durée les mobilisations s’organisant en d’autres secteurs, pour élargir le rapport de force et permettre aux citoyens de s’emparer des enjeux de conflits touchant à l’intérêt général. D’autant que chaque jour, ou presque, nous délivre une illustration supplémentaire que le locataire de l’Élysée n’est le président que du capital le plus accapareur et le plus cynique qui se puisse imaginer. Ainsi, ses affidés se multiplient-ils, ces derniers jours, pour justifier leurs orientations fiscales dont l’injustice vient d’être un peu plus mise en lumière par le dernier rapport de l’ONG Oxfam France : en quinze ans, notre Hexagone est devenu le leader planétaire de la distribution de dividendes dans les firmes cotées en Bourse, celle-ci a plus que doublé sur la période 2009-2016 (passant de 30% à 67,4%), et si la rémunération des actionnaires a retrouvé son niveau d’avant la crise financière de 2008-2009, c’est au détriment de l’investissement (lequel a baissé de moitié).

À cette triste réalité, les sondeurs objectent volontiers que l’opinion ne manifeste pas, à l’égard de Monsieur Macron, un rejet similaire à celui dont les quinquennats précédents faisaient l’objet. Comment pourrait-il en aller autrement, alors que la gauche s’est littéralement désintégrée à la faveur de la présidence de François Hollande, qu’elle n’incarne pas présentement une relève crédible, et que les échecs de tous les mouvements populaires des dernières années ont semé dans les esprits un terrible doute sur les capacités de l’emporter face à une classe dirigeante murée dans son intransigeance ? Les mêmes sondages n’en montrent pas moins que les Français ne sont pas dupes des inégalités creusées depuis un an. Et la colère massive qui se développe dans la fonction publique, dans la santé, à Air France, parmi les retraités, à l’université, ou en de nombreuses entreprises du privé, atteste que l’équipe en place s’adosse à une base sociale encore plus étroite que les précédentes.

Notre feuille de route est, en conséquence, parfaitement claire : tout faire pour que les secteurs autour desquels se focalise l’affrontement entre le capital et le travail – les salariés du rail et, plus généralement, ceux des services publics – arrachent des victoires. Après la journée du 14 mai, c’est le rendez-vous unitaire des fonctionnaires, le 22 mai, qui doit se traduire en déferlement. Dans la foulée, c’est l’appel à des manifestations dans chaque ville, le 26, à l’appel d’un large front de syndicats, d’associations et de partis, qui doit servir à renforcer la pugnacité des mouvements de lutte, à appuyer leurs plates-formes revendicatives, à entourer les organisations syndicales d’un large soutien populaire à l’heure où l’on décrie leur légitimité, à clamer que nos services publics sont le seul patrimoine de celles et ceux qui en sont dépourvus.

Nous le savons cependant, si l’on veut rendre béante la brèche qui vient de s’entrouvrir et faire reculer l’adversaire, toutes ces échéances doivent trouver des prolongements à même d’impliquer des millions d’hommes et de femmes. Jusqu’alors, il nous faut en effet le constater, les initiatives de rue, en fonction des forces appelantes, ne réunissent généralement pas toutes les composantes de l’opposition sociale et politique aux régressions néolibérales. Les salariés répondant en grand nombre aux appels syndicaux ne se retrouvent pas nécessairement (du moins dans des proportions semblables) dans d’autres convocations, et inversement. La convergence des combats, si souvent évoquée de manière inconsidérée, est une construction progressive, elle ne saurait se décréter. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on commettrait une faute grave en cherchant à englober trop hâtivement les secteurs en première ligne du bras-de-fer social dans des coalitions disparates, aux objectifs trop généraux.

Pour autant, chaque fois qu’on leur a fourni l’occasion de prendre la parole, nos concitoyens l’ont saisie, démentant tous les défaitismes et déjouant toutes les chausse-trappes. Nous l’avons vu à Air France, nous allons très probablement le vérifier à l’occasion de la « vot’action » à la SNCF. La soif de démocratie, de plus en plus étouffée par des pouvoirs autoritaires au service exclusif de l’oligarchie financière, va en effet de pair avec l’attachement aux principes d’égalité et de solidarité qui fondent notre modèle républicain, principes auxquels s’attachent si fortement nos services publics.

Il est de bon ton, du côté des puissants, de contester aux cheminots le droit de bloquer la contre-réforme dont ils sont pourtant les premières victimes, au motif que ses enjeux concerneraient la nation tout entière, donc relèveraient de ses représentants élus l’an passé. Comme nous n’avons vraiment rien à craindre d’une sollicitation du peuple sur la privatisation engagée de la SNCF, et au-delà sur le besoin de services publics dotés de moyens à la hauteur de leur mission, tous les acteurs de la confrontation en cours ne devraient pas un instant hésiter à mettre l’exécutif au défi d’organiser un référendum, et de permettre du même coup la tenue d’un grand débat démocratique sur la question.

Comme, en dépit de sa certitude feinte qu’elle disposerait du soutien d’une majorité de la population, la camarilla gouvernante est pleinement consciente des dangers que lui ferait courir une telle consultation, elle s’y dérobera forcément. Pourquoi alors, pour notre camp, ne pas faire montre d’audace ? Pourquoi ne pas autogérer une votation citoyenne, qui pourrait s’enraciner dans les territoires, à l’image de celle qui avait été réalisée à propos de la privatisation de La Poste, le 3 octobre 2009, entraînant la mobilisation de plusieurs millions de Français ? Pourquoi ne pas inviter organisations syndicales, associations et partis de gauche à se retrouver ensemble au sein d’un comité d’organisation, qui ferait entrer en synergie leurs engagements respectifs en faveur d’une République servant le bien commun ?

Les semaines à venir en offriront l’opportunité. Les séquences grévistes sont appelées à se prolonger, au moins jusqu’à la fin du mois de juin. Le vote des personnels de la SNCF va sans nul doute conforter les revendications de l’intersyndicale. Le Premier ministre dit vouloir enfin sortir du silence sur la dette de l’entreprise ferroviaire, ce qui devrait dissiper les brouillards à l’abri desquels il avançait jusqu’alors ses pions. Quant au débat parlementaire, il va se réactiver en s’ouvrant au Palais du Luxembourg. Autant d’échéances qui sont de nature à entretenir la détermination des travailleurs mobilisés. Sans compter que les pétitions qui se multiplient, en défense de la fonction publique ou pour un plan de financement du service public grâce à la mise à contribution des banques publiques et de la BCE, bénéficient d’un large soutien, illustration des évolutions à l’œuvre dans les profondeurs du pays.

Dans ces conditions, rendre aux citoyens la parole qu’un pouvoir né d’un concours de circonstances prétend leur confisquer, à propos d’un service public auquel ils ne cessent de manifester leur attachement, peut se révéler une modalité efficace d’isoler le Prince des ultrariches. Dans une récente interview télévisée, Laurent Brun, le secrétaire général des cheminots CGT, exprimait très clairement son intérêt pour une consultation organisée à l’échelle du du pays, quoique sa fédération n’ait pas qualité pour en prendre elle-même l’initiative. Le débat, initié par le PCF voici quelque temps, est maintenant pleinement ouvert…