De mémoire, nous n’avons jamais connu campagne présidentielle à ce point imprévisible. À moins de trois mois du premier tour, tous les personnages ayant, à un moment ou à un autre, tenu entre leurs mains les destinées du pays, se voient signifier leur congé. Le dernier en lice, Monsieur Fillon, risque de connaître un sort identique, rattrapé qu’il se trouve par une extravagante consanguinité avec le monde de l’argent facile et des affaires juteuses. Du même coup, l’issue du scrutin cardinal de nos institutions échappe totalement aux deux appareils qui régentaient jusqu’alors les alternances électorales, signant très probablement la fin d’un ordre politique. Je reviendrai, dans une prochaine note, sur ce chamboule-tout hexagonal qui pourrait entraîner des bouleversements aussi déterminants que ceux ayant suivi, en leur temps, l’effondrement des III° et IV° Républiques. Je veux, pour l’heure, me consacrer exclusivement à cet autre séisme, conséquence probable de tous les autres, qui rebat les cartes à gauche.

Nous nous étions, progressivement, résignés à la menace du pire. Elle occupe toujours, hélas, notre horizon. Lorsqu’une crise tempétueuse vient miner l’édifice institutionnel en place, les règles politiques en vigueur et les principes moraux conférant sa cohésion à la nation, sans que les forces de progrès n’apparaissent porteuses d’alternative, le risque est grand qu’en tirent bénéfice une droite extrémisée comme jamais, un démagogue à la communication aussi habile que son projet est dangereux pour les classes populaires, ou une extrême droite soufflant sur les braises de la détresse sociale et du délitement démocratique. Paradoxalement, c’est néanmoins l’ampleur même de ces dangers qui fait aujourd’hui renaître ce désir de gauche qu’ont manifesté, avec l’éclat que l’on sait, les électeurs de la « primaire » socialiste en désignant Benoît Hamon.

Voilà qui règle au moins une première question, ayant largement perturbé les débats au sein de notre camp depuis des mois. Le clivage entre droite et gauche n’a rien perdu de sa pertinence, quoique l’action déployée au sommet de l’État ces cinq dernières années ait provoqué un immense découragement. Lorsque la droite se veut résolument à droite, que le Front national voit ses voiles se gonfler au risque de mettre à mort la République, faudrait-il à notre tour encourager la confusion ambiante en bricolant des constructions substituant, aux repères hérités des combats socialistes et communistes, un nouvel antagonisme supposé opposer « le peuple » au « système » ?

Je regrette, à cet égard, que Jean-Luc Mélenchon ne prenne toujours pas la mesure des transformations profondes du paysage politique en quelques semaines. Interrogé par Le Parisien du 5 février, il indique par exemple : « La gauche aujourd’hui est une étiquette confuse, surtout avec l’arrivée de Macron. Mais, oui, on peut battre la droite et Le Pen. L’essentiel, c’est de répondre à la vague ‘’dégagiste’’. » Parlons-nous franchement. Le concept de « dégagisme » se révèle au mieux creux, au pire dangereux.

Pour compréhensibles qu’ils fussent, la révolte que suscite le cynisme des classes dirigeantes, le désir du « coup de balai » salutaire ont rarement, dans l’histoire, été les vecteurs d’un changement progressiste. Le « dégagez-les tous », outre qu’il peut s’appliquer à n’importe lequel des détenteurs d’une parole publique, peut très vite nourrir un « tous pourris » auquel la démocratie ne survit généralement pas. Notre peuple a d’abord besoin, a fortiori par temps d’orage dévastateur, d’une perspective d’avenir, de propositions susceptibles de nourrir ses mobilisations, d’espoir.

Que le clivage droite-gauche retrouve présentement sa validité soulève ipso facto une seconde question, celle de l’unité de celles et ceux qui veulent agir en faveur d’une transformation profonde. Ce que vient de confirmer la « primaire » de janvier, c’est que la gauche n’est nullement fracturée en deux blocs « irréconciliables ». Foin de l’opposition factice entre « gauche de gouvernement » et « gauche de protestation » ! Foin de la théorisation hâtive d’une rupture définitive entre militants socialistes confondus sous l’opprobre de « solfériniens » et « insoumis » supposés incarner le renouveau ! Si, en dépit des dégâts provoqués par le quinquennat hollandais, 1,2 millions d’hommes et de femmes se sont déplacés aux urnes le 29 janvier pour y assurer, contre Manuel Valls, le succès de Benoît Hamon, c’est que le cœur de la gauche bat… à gauche.

Ce cœur bat, précisément, au rythme de différences se confrontant en permanence. Il ne peut cependant redonner à la France l’énergie de son redressement qu’à travers une dynamique de convergence des forces vives qui l’alimentent. Ce n’est pas seulement l’expérience qui pousse à considérer que l’union est la condition de toute avancée et de toute victoire. C’est la réalité d’une opinion en train de redécouvrir que la gauche n’est pas irrévocablement condamnée à la défaite vers laquelle paraissait la conduire la soumission au dogme néolibéral. Il n’est, pour le vérifier, que de se reporter aux enquêtes d’opinion qui, sans exception, placent une candidature commune de la gauche en tête du premier tour de la présidentielle. Donc, possiblement gagnante au second…

Il est impossible, par conséquent, de répéter à satiété que l’on veut battre la droite et l’extrême droite, si l’on ne prend pas en considération cette nouvelle donne. Il est inutile de dénoncer, à longueur de discours, l’imposture que représente la candidature de Monsieur Macron, si l’on ne se donne pas les moyens de renvoyer ce pur produit de la banque Rothschild à son univers d’origine. Plus encore, il est dérisoire de se dérober au rassemblement – forcément compliqué, d’autant que les délais deviennent très courts – en croyant habile de sommer le candidat socialiste de se débarrasser des sociaux-libéraux du PS, lesquels ne le soutiennent pas sans pour autant changer de parti.

Sous ce rapport, Jean-Luc Mélenchon fait fausse route en s’enfermant dans des exclusives peu compréhensibles du plus grand nombre, plutôt que de défendre les conditions politiques et programmatiques pouvant mener à une confluence conquérante. Comme toujours, ce sont les contenus qui déterminent les possibilités d’alliance. Je me félicite, pour cette raison, de la proposition de plate-forme en cinq points, faite par le Parti communiste, pour ouvrir la discussion. Encore faut-il la concrétiser sans tarder.

L’heure est à l’initiative. À l’audace. À la volonté de bousculer les pesanteurs et les tentations hégémoniques. Pas à la frilosité. Au contact de nombreux amis, de camarades, de militants issus du syndicalisme ou du monde associatif, j’ai pu mesurer à quel point l’issue de la « primaire » socialiste avait modifié les perceptions, réveillé l’intérêt pour la politique, fait resurgir la volonté de replacer la gauche dans le jeu électoral.

Des pétitions se font jour, sur la Toile, demandant à Hamon, Mélenchon et Jadot de reprendre le chemin du dialogue. Le baromètre politique Viavoice-Libération du 9 février fait, quant à lui, apparaître que 69% des sympathisants de gauche souhaitent « un large rassemblement de la gauche sous une candidature unique soutenu par Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot ». Sans parler, événement dont il convient de prendre la mesure, de cette tribune de trois personnalités européennes, dont Yannis Varoufakis, dans Le Monde du 10 février : « Benoît Hamon, Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot, au-delà de leurs différences, ont en commun de vouloir un plan de relance européen en faveur de la transition énergétique, une harmonisation fiscale entre États et un arrêt des traités de libre-échange. Ces propositions obligent à une remise en cause des règles actuelles de l’Union européenne, qui sont les prémices de la mise en place d’un nouveau projet européen. La France, deuxième puissance de la zone euro, a les moyens de faire bouger les lignes (…). La volonté de la gauche de s’entendre sur un candidat unique peut sauver les millions de citoyens dont les vies ont été brisées par des années d’austérité et permettre d’envisager un nouvel horizon pour l’Europe. »

Va-t-on ignorer ces attentes, ces exhortations à la responsabilité, ce rappel du rôle historique de la France sur le Vieux Continent ? Sauf à se claquemurer dans un immobilisme mortifère, il est immédiatement envisageable de réunir un carrefour de la gauche et des écologistes, dont l’acte fondateur pourrait être une rencontre publique entre les candidats, ou leurs représentants, et les dirigeants des organisations politiques qui les soutiennent, afin de discuter d'un contrat de majorité, nécessaire et manifestement possible, pour la présidentielle et les législatives. Avec les citoyens et sous leur contrôle, la dynamique peut, du même coup, changer de camp. Chacun est, désormais, devant ses responsabilités...