TIRER TOUTES LES LEÇONS DU 5 MAI

Officiellement du moins, c’est pour y apporter une réponse qu’aura été organisée la « Manif pot-au-feu » du 5 mai, dans la capitale. Cette marche aura incontestablement fait descendre du monde dans la rue, et elle aura constitué une vraie réussite festive, parvenant à déjouer le piège des débordements que l’on espérait manifestement en haut lieu. On ne peut que s’en féliciter. Elle ne sera néanmoins pas parvenue à apporter un nouveau souffle aux luttes, sans aucun doute du fait de la conception contestable qui avait présidé à son lancement (voir, sur ce point, mes post des 9 et 24 avril). Bien que l’organisation en ait été motivée, contre l’avis des organisations syndicales, par la croyance qu’un appel le samedi serait plus porteur qu’une date en semaine, elle n’aura pas enregistré la progression attendue de la participation militante au combat contre le macronisme. Les dizaines de milliers de personnes réunies pour l’occasion n’auront ainsi même pas égalé, et encore moins dépassé, les 220 000 manifestants réunis dans toute la France le 1° mai.

Le résultat, plutôt contrasté, de ce rendez-vous n’aura cependant pas épuisé la discussion. Aussi, est-ce toujours pour tenter d’ouvrir un passage à l‘élargissement des conflits en cours, qui se juxtaposent plus qu’ils ne convergent, que se seront multipliés les appels à une journée qui verrait syndicats, associations et partis se retrouver ensemble contre une politique de régression tous azimuts. Une date, celle du 26 mai, se voit d’ailleurs mise en réflexion entre diverses organisations.

En elle-même, l’idée peut sembler séduisante et vouloir participer de l’amélioration du rapport des forces. À condition, toutefois, que fussent clairement abordés les problèmes de méthode et de contenu soulevés par cette possible échéance. Toutes les leçons du 5 mai doivent, sur ce plan, être tirées.

QUESTIONS DE MÉTHODE ET DE CONTENU

Impossible, en premier lieu, de noyer les résistances dans une configuration aux contours trop flous et aux objectifs trop vagues pour pouvoir représenter un véritable point d’appui pour elles. Les luttes d’aujourd’hui, avec les cheminots pour pointe avancée, concentrent l’affrontement entre la classe travailleuse et la classe dirigeante. Elles symbolisent le choix décisif qui s’offre à la société française, entre la fuite en avant d’une déréglementation répondant à la seule avidité des milieux financiers comme des multinationales, et la réappropriation collective des moyens de satisfaire les besoins sociaux les plus urgents autant que l’impératif écologique. C’est, par conséquent, autour des secteurs concernés, et en soutien des exigences avancées unitairement par leurs organisations syndicales, que peut et doit être placée la première pierre de la confluence sociale et politique qui s’avère si indispensable.

On commettrait, pour cette raison, une très lourde faute en cherchant à « décheminotiser » la bataille sociale, comme vient d’y exhorter l’universitaire Frédéric Lordon, l’un des initiateurs de la « Fête à Macron », ou en expliquant à nos concitoyens que les enjeux se sont déplacés au point qu’il faille dorénavant appeler à battre Monsieur Macron… à l’occasion d’élections futures, ainsi que le font quelques responsables de la « France insoumise ». Chacun voit bien que le mouvement populaire n’est présentement pas assez puissant, et la gauche nullement prête à incarner une relève plausible, pour que pût être exigé le départ de l’équipe en place et le retour du peuple aux urnes. Faire reculer Jupiter et les siens, c’est donc prioritairement aider les cheminots, et au-delà les agents du service public, à arracher des victoires.

Philippe Martinez parle d’or lorsqu’il rappelle, à qui l’eût oublié, cette évidence : « Si les salariés se mobilisent dans leur entreprise mais ne participent pas à une mobilisation interprofessionnelle, cela veut dire que le mot d’ordre ne leur convient pas. Si le mot d’ordre est de se mobiliser pour obtenir le départ d’Emmanuel Macron, nous n’allons pas rassembler beaucoup de monde » (L’Humanité-Dimanche, 26 avril 2018). Concluons-en, qu’avant le 26 mai, au cas où cette date recueillerait un assentiment très large, il faut impérativement assurer le succès de la journée « sans cheminots » annoncée pour le 14, et de la grande journée du 22 dans la fonction publique (appelée, à la différence du 22 mars, par l’ensemble des fédérations syndicales).

Cela requiert, dans la foulée, de faire preuve d’un très grand souci de la place des syndicats dans un rassemblement étendu aux politiques et aux associatifs. S’il s’agit bien, comme je viens de l’écrire, d’ouvrir une brèche d’ampleur dans le dispositif gouvernemental, en permettant aux travailleurs du rail et à tous les salariés en lutte de faire reculer un adversaire animé d’une brutale détermination de classe, leurs organisations doivent demeurer aux avant-postes. Alors que l’unité commence tout juste à se reformer à l’échelon des branches et des secteurs professionnels, mais qu’elle peine à se reconstituer du côté des confédérations, la dilution du syndicalisme, dans un front qui viendrait rendre moins visibles ses spécificités revendicatives, s’avérerait proprement désastreuse. Elle pourrait, y compris, aboutir à rouvrir ses dissensions intestines, voire rendre plus compliquées qu’elles ne le sont déjà des initiatives interprofessionnelles. En clair, nous devons nous ranger derrière les organisations représentatives du monde du travail, et en appui à leur action en ce que cette dernière porte l’intérêt général. C’est de cette manière qu’il deviendra possible d’aborder une nouvelle étape de la confrontation en cours.

On ne saurait, au demeurant, se borner à la contestation déterminée, aussi justifiée fût-elle, des « réformes Macron ». C’est autour d’exigences positives qu’il importe de bâtir l’élan qui permettra, au final, de l’emporter. Trois points peuvent, au stade actuel, favoriser un rassemblement conquérant : le soutien aux plates-formes unitaires défendues à la SNCF ou dans la fonction publique, car il est décisif que celles-ci apparaissent nettement à l’opinion pour ce qu’elles sont, à savoir un engagement en faveur de la communauté des citoyens tout entière ; la bataille pour des services publics à la hauteur des défis du XXI° siècle, donc étendus, redéployés, démocratisés, rendus encore plus performants par le financement des établissements financiers publics autant que par la mise à contribution de la banque centrale européenne (en lieu et place des centaines de millions d’euros que celle-ci injecte, chaque année, en pure perte, sur les marchés) ; la promotion d’une République démocratique autant que sociale, c’est-à-dire protectrice du plus grand nombre, redistributive et égalitaire.

LE SERVICE PUBLIC, PIERRE ANGULAIRE DU CHOC SOCIAL

Cela m’amène à une dernière remarque. Qui ne voit que le service public représente la pierre angulaire du choc en cours ? Ne dessine-t-il pas, tel que nous en avons hérité dans le prolongement du programme du Conseil national de la Résistance, un authentique enjeu de civilisation ? Ne vise-t-il pas, en effet, à délivrer une série de secteurs de l’économie, ceux qui correspondent à des besoins fondamentaux des populations, des logiques marchandes et financières ? Ne cristallise-t-il pas une aspiration profonde à ce que le transport, comme la santé ou l’éducation, l’aide à la petite enfance ou l’accès à l’eau et à l’énergie, sans parler de la culture, fussent accessibles à tous, sans que pèsent sur eux les inégalités sociales et territoriales ? N’est-il pas, de par sa structuration nationale, que l’on ne saurait confondre avec de simples « missions » conférées à des requins du privé, la condition d’une société soucieuse de solidarité et de justice, plutôt que livrée aux grands vents dévastateurs d’une concurrence soustraite à toute règle ? Ne va-t-il pas de pair avec l’exigence d’une citoyenneté refondée, où la voix de chacun et ses attentes ne soient plus piétinées ?

Bref, cette conquête républicaine de première importance ne se trouve-t-elle pas au point de rencontre des demandes innombrables qui montent de la société ? Pour que priorité fût donnée au développement des biens communs, à la conquête de nouveaux droits sociaux et à la défense de notre écosystème, à la redistribution des richesses et des pouvoirs, à l’amélioration des conditions d’existence du peuple comme du pouvoir d’achat des salariés ou des retraités, à l’avènement d’une démocratie prenant enfin la mesure de ses missions affichées…

Une tribune, publiée par Libération le 4 mai et cosignée par une trentaine de personnalités, dessine la force majoritaire qui pourrait se cristalliser autour de la défense et du développement des services publics à la française. Ses signataires proviennent de sensibilités très diverses, ils sont économistes, élus, responsables associatifs ou mutualistes, scientifiques ou hauts fonctionnaires, grandes figures de la recherche et de la médecine. Ils écrivent, entre autres : « Nos services publics ont besoin d’agents qui travaillent ensemble avec des droits et des obligations communs, s’articulant avec des règles particulières adaptées à chacun des secteurs d’activité. C’est ce que permet pour les fonctionnaires leur statut : il assure à la fois le respect de principes fondamentaux et la souplesse de fonctionnement et de gestion. Ce statut n’est ni un monument ni une pièce de musée ; il n’a cessé de vivre, d’évoluer, de s’adapter aux besoins de la société et il doit continuer à le faire. Mais ces évolutions doivent prendre appui sur les principes qui le fondent et être démocratiquement débattues avec les agents et les usagers, à l’inverse de ce qui se dessine actuellement. »

Ils ajoutent : « Nous devons penser l’avenir, faire face aux enjeux du XXIe siècle, ceux d’une prise de conscience accrue d’un destin commun de l’humanité et d’une affirmation nouvelle de valeurs universelles : droits fondamentaux, protection de l’écosystème mondial, accès aux ressources naturelles indispensables, droit au développement, mobilité des personnes, diversité culturelle, égalité femmes-hommes, devoir d’hospitalité, sécurité… Ils nécessitent que tous, fonctionnaires, usagers, élus, citoyens, construisent par le débat une meilleure prise en charge collective d’un intérêt général de plus en plus étendu : c’est précisément ce que permettent les services publics et la fonction publique et ce qui fonde leur modernité et la nécessité de les préserver. Et c’est pourquoi nous sommes aux côtés de celles et ceux qui se mobilisent pour défendre et promouvoir ce projet éminemment moderne et progressiste. »

La pluralité impressionnante qui se sera exprimée à travers ce texte constitue, à mes yeux, une vérification. À Air France autant qu’à travers la multiplicité de collectifs locaux ou initiatives manifestant un souci croissant de protéger les établissements publics, dans les sondages également, lorsqu’ils expriment le soutien d’une moitié environ de l’opinion à la grève du rail en dépit des difficultés qu’elle peut occasionner pour les usagers, nos concitoyens démontrent leur souhait de reprendre la parole et de la garder. S’il en existait la détermination, en particulier au niveau des partis qui se sont regroupés depuis des semaines pour soutenir les cheminots, la « votation citoyenne » proposée par le PCF pourrait indubitablement rebattre les cartes, provoquer le soulèvement civique de millions d’hommes et de femmes, faire bouger les lignes du rapport de force.

Aucune proposition ne doit s’opposer à une autre, pourvu que les objectifs en fussent clairs. Il est grand temps de ne plus se contenter d’exhortations aussi générales qu’imprécises, pour mettre en œuvre un plan d’action cohérent et articulé. Et apporter, ce faisant, une aide concrète à l’essor du mouvement social...