LE CAPITAL À L’OFFENSIVE

Car le capital demeure à l’offensive, c’est la troisième leçon de cette campagne. Il se sera même, cette fois, doté de deux représentants, ne rechignant pas à se lancer dans des diatribes enflammées contre « le système », bien qu’ils en fussent les purs produits. Dans cette compétition, Messieurs Fillon et Macron auront certes affiché des différences non négligeables, mais ils se seront montrés animés d’une commune volonté : faire basculer la France dans le bain glacé de la soumission totale aux exigences de la mondialisation marchande et financière. Le vainqueur de la « primaire » de la droite, et celui qu’une multitude de fondés de pouvoir des grands groupes multinationaux auront rejoint pour défendre leurs intérêts, se seront accordés sur les mêmes recettes, celles qui auront totalement échoué dans le passé. Tous deux entendent ainsi réduire massivement la dépense publique, punir les chômeurs en les contraignant d’accepter n’importe quel boulot, liquider l’impôt sur la fortune, promouvoir une fiscalité avantageant outrageusement les rentiers et les actionnaires, alourdir en revanche l’imposition la plus injuste pour « ceux d’en bas » (la TVA pour l’un, la CSG pour l’autre), aller jusqu’au bout de la logique initiée par la loi El Khomri afin de démantibuler totalement le code du travail, purger la fonction publique avec les effets dévastateurs aisément imaginables sur nos services publics, s’affranchir des règles de la démocratie avec leurs intentions affichées de gouverner par ordonnances dès les premières temps de leurs mandatures.

C’est dans ce cadre, quatrième trait, qu’une course de vitesse s’est engagée pour savoir qui répondra à une crise française n’étant manifestement pas près de s’apaiser. L’une de ses issues pourrait être un Front national qui se nourrit de toutes les détresses, et en fait le carburant de sa marche au pouvoir. Et pourtant ! Madame Le Pen ne se présente en présidente protectrice que pour la forme. Sur le fond, rien dans ses propositions qui fût de nature à faire reculer les inégalités, à entamer la toute-puissance de la finance, à améliorer le sort des travailleurs. Au fond, la gestion mise en œuvre dans les municipalités conquises par l’extrême droite dessine les véritables contours d’un projet de société. Loin de restaurer le peuple dans sa souveraineté, il aboutit plutôt à dresser les citoyens les uns contre les autres. La proposition-phare de l’héritière de Montretout, la constitutionnalisation de la « préférence nationale » (rebaptisée « priorité nationale »), est à cet égard emblématique : elle n’est rien d’autre que le dynamitage du pilier central de notre construction républicaine, lequel stipule que la communauté nationale n’est composée que de citoyens égaux en droits, par-delà leurs origines, leurs convictions philosophiques ou religieuses, leurs couleurs de peau. Avec sa stratégie de « dédiabolisation », Madame Le Pen sera parvenue à faire quelque peu oublier qu’elle était l’héritière de Vichy. Elle est, de ce point de vue, le pire du pire qui puisse arriver à ce pays, balayé par une tourmente comme il n’en avait pas connue depuis plus de cinquante ans.

UNE GAUCHE AU DÉFI DE SON DEVENIR

Face à cette catastrophe que nous sommes si nombreux à redouter, l’événement de ce rendez-vous électoral est, et restera, l’irruption de Jean-Luc Mélenchon dans le cercle, auparavant très fermé, des personnalités pouvant se qualifier pour le second tour. S’en féliciteront, très naturellement, celles et ceux qui, à l’instar du Parti communiste français, auront apporté leur soutien loyal à cette candidature, en dépit des désaccords substantiels qu’ils pouvaient relever avec certains aspects de son programme. À bien y regarder, la progression de la figure tutélaire de la « France insoumise » dans les sondages se sera avérée révélatrice d’un désir de gauche renaissant. Parce qu’il aura su dire, avec un incontestable talent, ce qu’attendaient des millions de Français, à savoir la nécessité de rétablir la souveraineté populaire face à des marchés omnipotents, l’urgence de réhabiliter l’égalité républicaine et d’en faire le critère premier des politiques publiques, le besoin d’en finir avec la V° République, l’aspiration à voir la France se faire porteuse d’une offre universelle de progrès et de paix, il se sera imposé comme l’un des choix possibles de ce scrutin.

Doit-on, pour autant, ignorer la situation catastrophique de la gauche dans son ensemble ? Certainement pas. C’est le cinquième enseignement qui me paraît ressortir de cette bataille électorale. Tous les sondages, en même temps qu’ils soulignaient la consolidation du phénomène Mélenchon, auront simultanément souligné que le total des intentions de vote pour les partis de gauche stagnait à un niveau historiquement bas, inférieur ou égal aux 30% obtenus en… 1969. Tel est le sordide bilan du quinquennat qui s’achève. Notre camp social et politique, dans toutes ses composantes, en sera sorti terriblement affaibli et divisé. Des millions de citoyens, qui avaient en 2012 assuré la victoire de François Hollande, auront ensuite sombré dans un découragement tel qu’ils se préparent à s’abstenir, à moins qu’ils ne se montrent prêts à s’abandonner à la tentation d’un « coup de balai » au bénéfice de l’extrême droite.

De ce point de vue, il peut paraître paradoxal que Benoît Hamon eût été la grande victime collatérale de ce chamboule-tout. Sa désignation, par les participants de la « primaire » socialiste de janvier, avait soulevé un espoir. Il ne se sera, malheureusement, pas concrétisé. Le candidat en porte une part de responsabilité, n’ayant su vraiment incarner ni l’aspiration à l’unité si forte à gauche, ni les attentes d’un monde du travail confronté aux défis anxiogènes de l’emploi, de licenciements boursiers s’accumulant, de la désindustrialisation et de l’inégalité entre les territoires, d’un avenir incertain pour la jeunesse. Il aura en outre fait les frais du ressentiment qu’éprouvent de très nombreux électeurs envers un Parti socialiste dont la direction, enfermée dans son soutien à l’exécutif, se sera jusqu’au bout refusée à les entendre. Une réaction évidemment injuste, dans la mesure où les « frondeurs » du PS se seront tout de même opposés à la ligne gouvernementale, jusqu’à chercher à déposer une motion de censure devant la volonté d’un Manuel Valls de faire avaliser la loi El Khomri au moyen de l’article 49-3. Mais la rage populaire atteint un seuil tel qu’elle peut en arriver à balayer jusqu’à ceux qui auront tenté de garder la gauche à gauche. Tel apparaît l’un des traits majeurs de la crise hexagonale.

Il n’en faudrait pas, pour autant, oublier que Benoît Hamon aura également fait l’objet d’un assassinat en règle de la part de tous ces grands personnages qui, ne supportant pas de le voir remettre en cause l’austérité et la politique de « l’offre », s’en seront allés chercher refuge chez Monsieur Macron. Ceux-là ne se cachent plus de vouloir faire émerger, sur les ruines de la social-démocratie française, un parti démocrate à l’américaine ou à l’italienne, qui renoncerait à tout ce qui liait encore le PS aux traditions du mouvement ouvrier, pour se lancer à corps perdu dans l’aventure de l’adaptation forcée de ce pays aux normes du néolibéralisme mondialisé. Ayant échoué à y parvenir de l’intérieur de la rue de Solferino, ils se seront engouffrés dans la brèche ouverte par le rejeton de la banque Rothschild. Il n’est toutefois pas certain qu’ils arrivent à leurs fins, l’élimination de leur poulain du second tour risquant de faire s’effondrer cette construction à la manière d’un château de cartes.

Remarquons, à ce propos, que le mouvement de Monsieur Macron, « En Marche ! », nous en aura dit long sur la vision que les élites ont désormais de la démocratie. En lieu et place de partis qu’elles décrient pour leur archaïsme prétendu, elles s’emploient à faire émerger des formes politiques fonctionnant au bénéfice exclusif d’un leader travaillant soigneusement son charisme. L’usage intensif des réseaux sociaux et des nouvelles techniques de communication, censé attester d’une modernité revendiquée à cor et à cri, devient dans ce cadre un vecteur de légitimation, les adhérents se voyant quant à eux privés de délibération collective. Une façon, pour les milieux d’affaires qui auront pris une part active à la promotion politique de l’ancien ministre de l’Économie, de se débarrasser des « intermédiaires » afin de prendre directement en charge la vie publique du pays. Il faudra vite rappeler cette « particularité » à tous ceux, se réclamant parfois de convictions fortement ancrées à gauche, qui auront imaginé conjurer un scénario-catastrophe mais se seront, en réalité, engagés dans une aventure de la plus triste espèce.

VOTER POUR PLACER LA GAUCHE LE PLUS HAUT POSSIBLE

C’est dans cette configuration inédite qu’il va falloir, à gauche, choisir dimanche son bulletin de vote, dans le secret de l’isoloir. À mesure que l’échéance se rapprochait, des amis auront avec insistance sollicité mon avis sur ce point. Ils figurent parmi cette catégorie que les sondeurs identifient volontiers comme des « indécis », plus nombreux qu’ils n’auront jamais été à 48 heures du moment de décider. Ils se sentent souvent écartelés entre la sympathie que peut leur inspirer Benoît Hamon, et Jean-Luc Mélenchon qui pourrait, même si ce n’est pas l’hypothèse la plus probable, se qualifier pour le second tour. Hésitation des plus révélatrices de ce moment politique : un très grand nombre de Français s’exprimera moins par conviction que pour s’éviter, au tour suivant, d’avoir à départager deux candidats qui susciteraient leur totale aversion. Dit autrement, si ses boussoles se seront singulièrement déréglées au fil de la campagne, le « vote utile » n’en perpétue pas moins son œuvre nuisible à l’exercice démocratique. Une raison supplémentaire, on me pardonnera la digression, de sortir de cette monarchie présidentielle.

J’en reviens au choix de ce dimanche. À celles et ceux qui sollicitent mon avis, je réponds généralement : avant toute chose, votez selon votre préférence intime, en ayant pour seul souci de porter la gauche, toute la gauche, au plus haut niveau possible, car c’est finalement ce qui comptera lorsque sonnera l’heure d’affronter les périls précédemment évoqués. Il n’y a pas, dans cette campagne, il ne doit pas y avoir, d’ennemi à gauche. D’autant moins que, d’un côté, se présente l’homme avec lequel, pour ma part, j’avais fondé le Front de gauche en 2009 en compagnie du PCF, tandis que, de l’autre, se retrouve l’une des figures de proue de la « fronde » socialiste. Avec ces deux-là, il faudra bien se retrouver, au lendemain de la séquence électorale, pour récupérer les positions perdues depuis cinq ans, en conquérir de nouvelles, mettre en mouvement notre peuple et faire triompher des choix de progrès à l’encontre des régressions menaçant.

Sans doute existe-t-il, entre nos différents partis, des désaccords substantiels, ce qui est fort naturel dans une gauche qui aura toujours été diverse. Mais rien qui eût pu empêcher de conclure, comme je l’aurais souhaité avec tant d’amis venant de tous les horizons progressistes, un pacte politique autour duquel nous aurions pu présenter une candidature unique à la présidentielle et former, en cas de victoire, une majorité entièrement renouvelée à l’Assemblée nationale.

Pour sa part, je l’ai dit, le Parti communiste aura fait le choix de soutenir Jean-Luc Mélenchon, au vu de l’échec de sa démarche de rassemblement et de sa proximité avec le programme du candidat de la « France insoumise ». Il l’aura d’ailleurs fait en poursuivant ses efforts unitaires et en conduisant sa propre campagne. Moi-même, candidat aux législatives dans la dixième circonscription de Haute-Garonne, j’ai massivement relayé la position de mon parti auprès des électeurs et électrices. D’aucune manière, néanmoins, nous n’aurons agi pour régler des comptes, encore moins pour éradiquer ces socialistes qui, à un moment ou à un autre, auront eu le courage de s’opposer au cours délétère du quinquennat agonisant. 

LA QUESTION DE L’UNITÉ VA SE REPOSER… DÈS DIMANCHE SOIR

Autant que chacun en prenne dès à présent conscience, nous allons devoir nous reposer la question de l’unité. Plus rapidement même que certains ne l’imaginent. Si la gauche se voit éliminée du tour décisif de cette consultation, ce qu’il est hélas permis de redouter, ne faudra-t-il pas prendre la mesure d’une occasion historique gâchée, d’une incapacité collective de faire renaître l’espoir en proposant à ce pays la construction d’un nouveau Front populaire ? Au vu de cette envie d’un autre avenir, que la candidature Mélenchon elle-même aura su partiellement capter, qui pourra alors se dérober devant l’évidence qu’une dynamique irrépressible eût pu s’enclencher et nous conduire à la victoire, à la seule condition qu’aient pu entrer en synergie des apports finalement restés éparpillés, bien que leurs convergences fussent patentes ? Et si Jean-Luc Mélenchon venait à se qualifier, dès lors qu’il faudra livrer une très âpre bataille pour l’emporter face à une droite et à une extrême droite chauffées à blanc, ne conviendra-t-il pas de retrouver le chemin de l’union ? Plus encore, pour envoyer ensuite une majorité au Palais Bourbon, ne sera-t-il pas indispensable de réunir toutes les forces disponibles autour d’un véritable contrat de mandature et de gouvernement ?

Je terminerai cette réflexion de fin de campagne par une mise en garde. J’entends, ici et là, certains céder à l’emballement que suscitent forcément un engouement inattendu et des foules enthousiasmées à l’idée que, cette fois, enfin, le succès pourrait être à portée de main. Privilège d’une certaine ancienneté, j’ai déjà vu trop souvent une telle espérance ruinée en une nuit, au fond des urnes. Quoi qu’il en fût, face à ce capital à l’offensive dont j’ai parlé, et face aux grandes manœuvres visant à substituer à la gauche d’émancipation un vague centrisme d’accompagnement du nouvel âge du capitalisme, qui peut croire qu’il ne faudra pas conclure, entre toutes les forces qui s’y montreront disposées, un pacte visant à reconstruire une gauche ayant le souci de retrouver le chemin de ses mandants. Je veux parler du monde du travail dans sa grande diversité, des forces de l’innovation technologique et de la relance de l’économie, de la jeunesse, de ces millions de personnes laissées délibérément sur le bord du chemin depuis trop longtemps, sans oublier les créateurs et acteurs culturels. Ne pas le faire serait redoubler la faute commise à l’occasion de cette campagne d’un crime d’autant plus impardonnable que c’est notre peuple qui en ferait les frais.

Invité par la fédération communiste du Lot-et-Garonne à animer un meeting, le 20 avril, tout près d’Agen, j’aurai terminé mon propos en évoquant Marc Bloch. Cette immense figure intellectuelle de l'époque du Front populaire, ce grand historien disparu durant l’Occupation, nous aura légué un extraordinaire récit de la débâcle de 1940, dans un ouvrage qu’il avait choisi d’intituler L’Étrange défaite. Il y avouait le désarroi de sa génération devant une désintégration à laquelle elle ne s’attendait pas. « Nous comptions, écrivait-il, sans le funeste rétrécissement d’horizon devant lequel l’élan des temps héroïques a peu à peu succombé. » Ayons à cœur de ne pas devoir, à notre tour, affronter une « étrange défaite »…