L’OMBRE DE WEIMAR ?

Jean-Christophe Cambadélis, à propos de ce climat anxiogène, vient de parler de « parfum de République de Weimar ». Il n’a pas tort, à ceci près qu’il oublie de s’interroger sur les responsabilités de l’exécutif, qu’il soutient, dans cette situation. Non que la décomposition de l’ordre plus ou moins parlementaire instauré au lendemain de la défaite allemande de 1918, qui devait mener à l’accession des nazis au pouvoir, soit comparable à la désagrégation française actuelle. Il n’en demeure pas moins que le discrédit des partis d’alternance, une crise sociale désormais paroxystique, la progression dans les esprits des idéologies de la peur et du repli, l’essor fulgurant de théories xénophobes à peine dissimulées par des campagnes antimusulmanes hystériques peuvent parfaitement déboucher sur le pire…

Quand un pays, dans ses profondeurs, ne se reconnaît plus dans ses représentations politiques et institutionnelles… Quand celles-ci se discréditent elles-mêmes par des discours tournant désespérément à vide… Quand la vie quotidienne devient insupportable à toute une population, mais que cette réalité ne trouve aucun écho auprès de ceux qui se sont succédé aux affaires depuis des décennies… Quand le recul de l’autorité publique se mue en crise de légitimité et affecte jusqu’à l’appareil régalien… C’est la République qui peut sombrer. Tout simplement !

Qui plus est, si la comparaison avec l’agonie de Weimar peut aujourd’hui faire sens, c’est en raison de la désintégration en cours de la gauche. En 1933, de l’autre côté du Rhin, sociaux-démocrates et communistes auraient pu mettre en échec le parti hitlérien, mais leurs divisions fratricides les avaient emmenés vers une défaite sanglante qui, quelques années plus tard, allait plonger l’Europe entière et le monde dans l’horreur. À la fin de la deuxième décennie de ce nouveau millénaire, c’est à la fois de son éparpillement et de la disparition de toute perspective d’espoir que souffre notre camp social et politique. Dans toutes ses composantes ! Si le Parti socialiste se trouve menacé d’implosion au terme d’une mandature qui restera marquée par la trahison des engagements pris devant les Français, si François Hollande (à l’instar de Manuel Valls) ne dissimule plus son souhait de voir son propre parti disparaître dans une vague formation démocrate – il en fait l’éloquente confidence aux auteurs de Un Président ne devrait pas dire ça –, aucune alternative n’apparaît en mesure de relever la gauche.

Quoique les sondages, du moins à ce stade, puissent être flatteurs, la campagne de Jean-Luc Mélenchon ne saurait, de ce point de vue, être considérée à la hauteur du défi à relever. L’objectif ne peut, en effet, se résumer à améliorer de quelques points le score de celui qui portait les couleurs du Front de gauche en 2012, avant de placer ses anciens partenaires devant le fait accompli d’une nouvelle candidature voici quelques mois. Sauf à se désintéresser de l’intérêt général, le plan de vol ne peut être seulement de devancer François Hollande, ou un autre des sociaux-libéraux du PS, si c’est pour que la gauche, au final, n’ait pas la moindre chance d’accéder au second tour de la présidentielle et pour que, en vertu de la logique impitoyable propre à la V° République, elle finisse marginalisée et spectatrice d’un face-à-face mortifère entre une droite revancharde et une extrême droite gonflée à bloc. Pour le dire autrement, on peut parfaitement se voir reléguer au témoignage impuissant, fût-ce avec 12% ou 15% des suffrages, si le peuple ne vous identifie pas à une visée majoritaire crédible, à une volonté sans failles d’éviter au pays le désastre du face-à-face des fort mal-nommés « Républicains » et du Front national. Le contre-exemple de l’Espagne est éloquent : lors des dernières élections générales, l’alliance de Podemos et de nos camarades d’Izquierda Unida perdit un million de voix pour n’avoir pas su incarner une solution gouvernementale efficiente et susceptible de défaire Mariano Rajoy et son Partido Popular gangréné par la corruption.

ENCORE ET TOUJOURS : LE RASSEMBLEMENT

Tout nous ramène donc, inexorablement, à la question-clé du rassemblement de toutes les énergies qui cherchent à sortir de l’austérité hollando-vallsiste et qui veulent qu’il demeure en France, pour le devenir même de notre pays, une gauche à même de faire barrage aux entreprises revanchardes du bloc réactionnaire et des milieux financiers. Si l’incertitude demeure, à cette heure, totale quant à l’issue des rendez-vous électoraux du printemps prochain, si la conjoncture hexagonale se fait au fil des semaines plus convulsive, s’il convient d’en déduire que rien n’est encore joué, la conclusion doit aussi s’appliquer à nous-mêmes.

Une course de vitesse est maintenant engagée entre délitement généralisé, que notre peuple paierait d’un prix extrêmement élevé, et sursaut populaire, qui pourrait rouvrir le champ des possibles. En clair, la dynamique de la débâcle peut toujours être enrayée. À la seule condition que, au-delà des formations partidaires, surgissant des profondeurs du corps social autant que de ce mouvement populaire ayant occupé les rues de nos villes des mois durant contre la loi El Khomri, une puissante vague citoyenne vienne rebattre les cartes et imposer à la gauche de combat, qui n’a jamais cessé d’être majoritaire dans notre camp, une unité destinée à sauver la France, la République et la gauche.

Après tout, comme le prouve la grande consultation citoyenne récemment organisée par le Parti communiste (400 000 dialogues initiés dans tout le pays, 45 000 questionnaires remplis au terme de ces discussions…), un très grand nombre d’hommes et de femmes sont disponibles à la réflexion collective et à l‘action. Pour peu qu’on veuille bien les solliciter, les ré-intéresser à la politique au sens noble du terme plutôt qu’à des jeux de billard à multiples bandes, faire appel à leur expérience sur les choix nouveaux et ambitieux dont nos compatriotes ont le plus urgent besoin.

On me dit souvent qu’il est trop tard, que le paysage à gauche est par trop balkanisé pour que l’on puisse changer la donne. Je ne le crois pas. Chaque camp en est encore à désigner ses représentants. D’ici la fin du mois de janvier, où l’offre électorale finira de se déployer avec le résultat de la « primaire » socialiste, il reste donc envisageable de faire bifurquer le cours des choses. Nous sommes clairement entrés dans un de ces moments historiques dont Antonio Gramsci disait qu’il voyait le vieux monde s’effondrer tandis que la suite peinait à s’écrire. Il ajoutait : « Dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » C’est notre détermination seule qui peut refouler lesdits monstres…