RETOUR SUR TROIS ANNÉES D’ERREMENTS…

Au départ, la confluence entre le Parti communiste, le Parti de gauche et la Gauche unitaire disposait de nombreuses cartes-maîtresses pour provoquer une redistribution des cartes à gauche. Ni pôle de radicalité se contentant d’occuper un espace « à la gauche de la gauche », ni instrument d’une guerre d’appareils avec la social-démocratie, elle entendait s’inscrire avec détermination dans l’aspiration antidroite montant de la société française, et elle se voulait dans ce cadre porteuse d’une proposition adressée à toute la gauche, afin que la victoire électorale se dessinant possiblement pour 2012 fût annonciatrice d’un authentique changement politique et social. La dynamique, ascendante jusqu’à la présidentielle, vint pourtant se fracasser sur les choix erronés qui se seront imposés à elle, à travers du moins son expression dominante, au lendemain de ce rendez-vous.

Dès les législatives du mois de juin, la thématique du « Front contre Front », fondée sur la croyance que, très vite, il ne demeurerait plus en présence que les tenants de la radicalité à droite et à gauche, sera venue brouiller totalement notre message. S’en seront suivis, sans entrer dans des détails que mes lecteurs et lectrices connaissent certainement : l’appréciation selon laquelle une révolution citoyenne ne tarderait pas à suivre la trahison des engagements du candidat Hollande ; l’ignorance du fait que la défaite de Nicolas Sarkozy était intervenue après que le monde du travail comme le mouvement populaire eût essuyé un nombre incalculable d’échecs (tel celui de la bataille des retraites de 2010) et largement perdu la confrontation des idées face aux émules d’une contre-révolution conservatrice et libérale ; l’illusion selon laquelle une recomposition favorable à la gauche anti-austérité serait mécaniquement rendue envisageable par l’effondrement du Parti socialiste ; la prévalence de positions stériles de dénonciation et d’exhortations aussi incantatoires les unes que les autres ; le refus obstiné d’une partie de ses organisations (à mesure, paradoxalement, que la coalition s’élargissait) de poser la question cruciale du rassemblement de la gauche sur d’autres choix que ceux de l’équipe gouvernante… Cette longue suite d’errements nous aura irrémédiablement enfermé dans une impasse. S’éloignant de son projet initial, voyant par surcroît se multiplier en son sein les comportements de chantage et les pratiques du coup de force, le Front de gauche aura fini par se rendre inaudible d’un peuple déboussolé.

La stagnation à toutes les consultations de ces trois dernières années, en dépit encore une fois de ce qu’il persiste de l’enracinement de nos camarades communistes à l’échelon territorial, n’est pas la seule mesure des tendances régressives à l’œuvre et de la lente décomposition de l’influence du Front de gauche. L’assise dont il s’était doté avec le foisonnement d’assemblées citoyennes constituées au plus fort de la campagne présidentielle s’en sera trouvée, pour l’essentiel, désintégrée. Le point d’appui qu’il constitua longtemps pour nombre d’équipes syndicales, qui y trouvaient un encouragement à leurs combats en des temps difficiles et pouvaient nourrir ceux-ci des exigences novatrices mises en avant par notre coalition, a maintenant disparu, laissant place au retour de l’indifférence mutuelle entre secteurs militants, selon qu’ils fussent engagés sur le front social ou dans l’activité partidaire. La pression qu’il avait su exercer sur le reste de la gauche (et dont, tout à la fois, témoignèrent le discours du Bourget et les 17% d’intentions de vote dont fut un moment crédité Jean-Luc Mélenchon) a laissé place au scepticisme, et même au discrédit, que finit toujours par produire un trop grand décalage avec la réalité.

À mes yeux, il y a cependant plus grave. Notre construction unitaire n’est plus le vecteur d’idées et de renouveau qu’elle fut jusqu’à la présidentielle. Enfermée dans des schémas ou des pronostics systématiquement démentis, elle révèle désormais son impuissance à relever les défis existentiels qui se posent à la gauche et au mouvement ouvrier : l’éloignement sans cesse plus prononcé des classes travailleuses et populaires ; la capacité du parti d’extrême droite à apparaître comme une réponse bien plus pertinente aux dévastations du libéral-capitalisme ; la montée en puissance d’un bloc droitier placé sous l’hégémonie des thématiques idéologiques du Front national ; la crise d’identité d’un pays que l’on ne saurait affronter sans redonner un sens à la République et un cap à la France…

UNITÉ ET AUTONOMIE : L’ÉQUATION IGNORÉE

Cela m’amène à une dimension ultime, sur laquelle je veux m’arrêter spécifiquement, tant elle se révèle maintenant au cœur de la crise dont je veux traiter ici. Pour peu, en effet, que l’on veuille bien essayer de saisir les raisons pour lesquelles chacun des rendez-vous électoraux des trois dernières années nous aura un peu plus emprisonnés dans une marginalisation politique nationale, on retombe systématiquement sur l’incapacité d’une fraction des composantes de notre convergence, d’appréhender dans sa complexité la question qui s’avère finalement décisive dans le désarroi du peuple de gauche : la division. Une incapacité que l’ensemble de notre alliance paie au prix fort.

On me dira, je le sais, que ce sont les choix de François Hollande et de son pack ministériel qui fragmentent et affaiblissent notre camp social et politique. Cela ne souffre pas la moindre contestation. Il n’en demeure pas moins que l’éparpillement ne fait que conforter le sentiment d’impuissance qu’éprouvent tant des nôtres, qu’il rend peu perceptibles des différences de programmes qui ont tendance à n’être plus perçues que comme des querelles d’appareils, qu’il accroît le discrédit de la politique, donc qu’il rejaillit sur l’ensemble des formations de la gauche – y compris celles dont l’attitude serait mieux à même de rassembler les victimes de l’austérité et d’une logique économique tout entière déterminée par les exigences du capital.

Pour avoir voulu négliger l’importance du combat visant à empêcher la droite de conquérir un grand nombre de collectivités locales – les municipalités l'an passé, les départements le mois dernier –, et pour être apparue comme surtout préoccupée de régler ses comptes avec le PS, une partie de ses membres aura interdit au Front de gauche de représenter une alternative crédible. Et ce, alors qu’une large majorité des hommes et des femmes de gauche se sent, dans les faits, en dissidence avec le pouvoir en place. C’est un très vieil enseignement qui tend ici à se confirmer : dans le choc entre les deux lignes partageant le camp progressiste, celle de l’accompagnement des logiques dominantes et celle du refus de ces dernières, ce sont toujours les plus rassembleurs qui l’emportent. C’est-à-dire ceux qui ont, avec le plus de cohérence, fait prévaloir l’intérêt général, qui ont su se tourner vers l’ensemble de la gauche en faisant valoir que leurs propositions étaient capables d’unir ses forces vives et, par voie de conséquences, tous les secteurs de la population ayant intérêt à en finir avec les dévastations d’un capitalisme prédateur. Jamais, ceux qui semblent prendre leur partie de la division, pour ne pas dire qu’ils y prennent leur part !

Comme je l’avais écrit au lendemain du premier tour de ces départementales, la faute du Front de gauche aura été de s’être dérobé, avant même que la configuration précise des binômes fût arrêtée, à une grande bataille publique sur les axes d’une politique de gauche, pour des départements soucieux d’agir au plus près des attentes de leurs populations. En d’autres termes, elle aura été de ne pas avoir cherché à démontrer, en dépit de divergences considérables sur l’appréciation des choix de François Hollande ou Manuel Valls au sommet de l’État, que l’autonomie envers les options gouvernementales était au fond la meilleure manière de faire face aux ambitions de la droite et à la progression menaçante du Front national, donc de conserver une majorité de départements à gauche.

Le résultat est là… Si la rue de Solferino aura essuyé une incontestable déroute, perdant la moitié des départements qu’elle dirigeait dans la foulée des 150 municipalités de plus de 9000 habitants conquises par le camp conservateur en mars 2014, la gauche anti-austérité ne l’aura que très rarement devancée. Le Front de gauche, qu’il fût entré seul dans la compétition ou qu’il fît équipe avec les écologistes, ressort de ce rendez-vous sans avoir renforcé ses positions, ni vu s’améliorer son pouvoir d’attraction à l’échelon national. Clairement, l’autonomie n’est pas affaire de proclamations abstraites ni de rodomontades, elle résulte d’une construction pas à pas pour élargir la capacité de conviction des partisans d’un changement radical de cap. Et il lui incombe de se nourrir d’une bataille incessante pour l’unité…

NE PAS PRENDRE UN NOUVEAU CHEMIN DE TRAVERSE

J’ai entamé cette note en me référant à un propos de Jean-Luc Mélenchon. J’eus vraiment aimé qu’il en tirât les mêmes conclusions que moi, ainsi que c’était fréquemment le cas lorsque nous portions notre Front de gauche sur les fonts baptismaux. Hélas, l’approche dans laquelle il propose à ses partenaires de le rejoindre ne ferait que nous enfoncer un peu plus profondément dans un isolement fatal.

En quelques interviews retentissantes l’été dernier, puis au gré de la réflexion exposée dans son dernier ouvrage, L’Ère du peuple (chez Fayard), il définit ainsi une nouvelle ligne stratégique reposant sur quatre piliers : une analyse selon laquelle la distinction entre droite et gauche aurait perdu toute pertinence, dès lors que nos concitoyens assimileraient dorénavant la gauche au pouvoir en place, ce qui le conduit à vouloir lui substituer un clivage jugé plus porteur, celui qui opposerait le peuple au « système » ; l’appréciation selon laquelle plus rien de positif ne pourrait surgir du champ politique tel qu’il se trouve aujourd’hui structuré, avec pour conséquence le désintérêt porté aux débats qui fracturent le reste de la gauche, jusqu’au cœur d’un PS au sein duquel des voix en nombre s’élèvent pourtant pour suggérer la conclusion d’un nouveau « pacte majoritaire » sur des choix alternatifs à ceux de l’exécutif ; la décision, dans le même temps, de relativiser implicitement la place du Parti de gauche, en créant un nouveau mouvement (le Mouvement pour la VI° République), censé entrer en écho avec la colère d’un peuple qui serait prêt à un « coup de balai » salutaire ; le souci, constamment réaffirmé, de concurrencer le Front national dans les classes populaires sur le terrain de la lutte contre le « système », à partir de la conviction martelée selon laquelle Marine Le Pen « va réussir » puisqu’elle apparaîtrait précisément hors dudit « système » (à l’inverse, sous-entendu, d’un Front de gauche qui y resterait, lui, assimilé).

Cette nouvelle ligne, censée s’inspirer de l’exemple de Podemos en Espagne, se veut le moyen d’enclencher un processus populaire « par en bas ». Lequel, en l’occurrence, semble toutefois se confondre avec le réseau Internet, à travers lequel Jean-Luc dit vouloir offrir « corps électoral » légitime à sa nouvelle structure et lui donner des instances représentatives. Je l’avoue, je considère fort peu républicaine cette technique un brin plébiscitaire, qui voit chaque individu s’engager isolément devant son écran d’ordinateur, et où l’expression citoyenne s’opère non par un vote résultant d’une délibération contradictoire, mais au moyen d’un « clic » de souris… On m’expliquera sans doute que je suis un « archaïque », mais j’ai déjà vu à quelles dérives pouvait aboutir la supposée modernité de la démocratie électronique, pour ne pas demander que l’on débatte soigneusement du sujet. Au demeurant, on me permettra de faire remarquer qu’il y a quelque contradiction à prendre acte du repli caractérisant les comportements des secteurs les plus combatifs de la gauche, au travers d’une méthode exprimant au fond l’impossibilité de réunir (comme on le faisait dans le passé…) des assemblées populaires, tout en persistant à considérer que les braises d’un soulèvement citoyen couveraient toujours…

Je ne nie pas, cela dit, qu’il y eût une intuition non dépourvue de pertinence dans la réflexion du fondateur du PG. La question d’une VI° République va bel et bien se retrouver au centre du débat hexagonal dans les prochaines années, du fait d’une crise de régime qui va s’aggravant. Il relève néanmoins du mirage d’imaginer qu’il serait maintenant possible de prendre la tête d’une révolte du peuple contre les élites, en s’affranchissant de la visée qui, aux origines du Front de gauche, consistait à vouloir réorganiser la gauche dans son ensemble sur de nouvelles lignes fondatrices. Une fois encore, il n’y a pas de raccourci possible dans la définition d’une perspective qui réponde à la gravité de la crise politique et démocratique en France, autant qu’aux aspirations du monde du travail et des classes populaires. Un espoir politique ne peut provenir que de la démonstration que la gauche ne saurait s’assimiler au cynisme libéral de l’exécutif et qu’une autre majorité pourrait se substituer à ce dernier, pour peu qu’en soit portée la perspective au cœur de la gauche, afin de renouer avec le sens du vote populaire de 2012. C’est ce qui fait le fond de mon désaccord présent avec Jean-Luc Mélenchon.

CE QU’IL FAUT VRAIMENT RETENIR DE L’EXPÉRIENCE DE SYRIZA

Avant de conclure, il me faut encore revenir sur un point. Il n’est pas rare, dans les débats de la gauche anti-austérité, de voir l’exemple de la Grèce convoqué à l’appui de la thèse selon laquelle la destruction de la social-démocratie serait la condition pour que la gauche d’alternative trouve l’opportunité de devenir une force de pouvoir. Le Parti de gauche tout comme « Ensemble », pour ne citer qu’eux, affichent cette conviction, quoique rien ne fût venu l’étayer au cours des trois dernières années en France.

La réalité grecque est toutefois fort éloignée de ce schéma. Si Syriza (qui était dans un premier temps une coalition, et est maintenant devenu un parti pluraliste) a su supplanter un Pasok passé avec armes et bagages dans le camp de la « Troïka », c’est qu’elle aura formulé, en toute circonstance, les propositions correspondant à l’intérêt bien compris de toute la gauche hellène. En ne reculant jamais devant l’interpellation des autres forces, social-démocratie comprise, à partir d’une offre de convergence pour battre la logique austéritaire saignant à blanc toute une nation et son peuple…

L’ami Alexis Tsipras n’a jamais manqué une occasion de récuser les tentations du gauchisme étriqué et du sectarisme à courte vue. À la fin du mois de décembre, résumant la démarche qui avait permis à sa formation de se retrouver au seuil d’une victoire dans les urnes, il s’exprimait en ces termes dans les colonnes du quotidien Avgi : « Pendant la durée de la crise, nous avons gagné la confiance de la société parce que nous avons échappé au cadre étroit d’un comportement arrogant mais aussi du sectarisme. Nous avons parlé d’une large majorité sociale et politique en temps opportun. (Nous avons parlé) d’une nouvelle coalition de pouvoir. (…) Aujourd’hui, c’est l’heure pour la traduire en acte, l’approfondir et gagner la victoire en constituant une large alliance électorale aux bases solides d’un programme. »

C’est une semblable ligne de conduite qui devrait, par conséquent, nous inspirer. Ce qui suppose, évidemment, de récuser l’impasse d’une posture d’extrême gauche se complaisant dans l’impuissance de la proclamation de son « opposition » aux socialistes. Pour se tourner vers l’ensemble d’une gauche qui en vient progressivement à se détacher d’une action gouvernementale dont il apparaît chaque jour qu’elle conduit le pays à la catastrophe… Pour nouer une relation loyale, d’échange et de collaboration, avec toutes les formations ou courants qui cherchent le chemin d’une alternative à la politique de « l’offre » et à la rigueur budgétaire… Pour saisir au rebond, par exemple, ce que viennent de suggérer les socialistes de « Vive la gauche ! » dans le cadre de la préparation du congrès de Poitiers, à savoir l’engagement d’un processus destiné à jeter les bases d’un nouveau « contrat majoritaire », afin d’offrir à la gauche l’occasion de retrouver le chemin du peuple… Pour jeter les bases, dit autrement, d’une autre majorité et d’un nouveau gouvernement, rose-vert-rouge …

RECTIFIER TANT QU’IL EN EST ENCORE TEMPS…

J’en termine. Vous l’imaginez, cofondateur d’une entente qui se fixait comme ambition de révolutionner la politique française et de conquérir une majorité du pays à partir d’une perspective transformatrice audacieuse, ce n’est pas sans tristesse qu’il me faut constater qu’elle se retrouve en situation d’échec. Un échec qui pourrait mettre en question son existence même, dans une période où la gauche dans son ensemble se trouve menacée de dislocation. D’autant que les élections qui concluront l’année pourraient conduire à un authentique tête-à-queue si se reproduisait l’indifférence irresponsable, que j’ai précédemment dénoncée, devant l’offensive susceptible de faire basculer à droite – voire à l’extrême droite – une majorité de Régions.

Pour dire les choses encore plus crument, le Front de gauche pourrait-il survivre à une pareille issue, qui achèverait de déchirer le tissu d’implantation territoriale de la gauche, s’il s’était une nouvelle fois dérobé, comme il le fit aux départementales, à l’action pour conjurer un nouveau désastre et rassembler le plus largement à gauche autour de politiques publiques répondant aux besoins du plus grand nombre ? Compte tenu d’un mode de scrutin très différent de celui de mars dernier, lui resterait-il seulement une représentation digne de ce nom dans les futurs Conseils régionaux (et ce, alors que ceux-ci disposeront de compétences considérablement accrues), s’il persistait à ne pas vouloir afficher l’objectif de garder à gauche le plus grand nombre possible des collectivités concernées ?

C’est un débat d’orientation sans tabous ni faux-semblants que j’appelle donc de mes vœux. Où les problèmes ne soient pas évacués sous le tapis, comme cela fut trop souvent le cas ces derniers temps, et où les rectifications puissent procéder d’une analyse partagée de la situation et de ses enjeux. Sans que l’on cherchât à noyer cette clarification indispensable au moyen de mesures organisationnelles s’affichant sans doute très volontaristes, mais en vérité incapables de prendre la mesure d’un péril grandissant. En évitant de se précipiter dans des raccourcis ne pouvant régler aucun problème de fond, dès lors qu’ils n’élargiraient en rien l’assise de notre construction. Je fais, par exemple, allusion à ces Chantiers d’espoir qui viennent de donner lieu, le 11 avril, à des rencontres de dimensions plutôt modestes. Des initiatives de cette sorte se révèlent très utiles dans un contexte où il importe de multiplier les cadres de débat pour faire face à une morosité génératrice de découragement. Ils n’en ouvrent pas, pour autant, de dynamique de renouvellement programmatique et militant de nature à bouleverser la donne à gauche.

Chacun connaît la maxime : « Errare humanum est, perseverare diabolicum. » Il est même des moments où l’on n’a plus le droit, ni le temps, de persister dans l’erreur !