MENU UNIQUE : LA RÉGRESSION…

Ne subsiste au menu, par conséquent, que la plus brutale des régressions sociales… Des dépenses publiques, en principe destinées à limiter l’injustice, qui se voient destinées à la tronçonneuse, au prétexte qu’elles coûteraient un « pognon de dingue » au budget de l’État (alors qu’elles ne pèsent qu’un tout petit pour cent de la richesse nationale)… Des banlieues, que l’on refuse dorénavant de faire bénéficier de plans de soutien audacieux (ce dont témoigne le rejet méprisant du rapport Borloo, quoi que l’on puisse penser de nombre des mesures qui y étaient suggérées), au motif qu’il leur faut se sortir elles-mêmes d’affaire en recourant à l’initiative individuelle, et alors qu’il s’agit de l’un des problèmes d’inégalités les plus brûlants de notre Hexagone… Un projet de loi sur le logement, dit Elan, qui promet, lorsqu’il sera adopté, de dégrader les conditions de vie des ménages populaires, puisqu’il y est question, entre autres, de déstructurer l’habitat social, de vendre des HLM pour compenser le désengagement de l’État, de fragiliser le statut des locataires… L’étranglement programmé des collectivités locales, au nom de la baisse décrétée indispensable de leurs budgets et en vertu de la restructuration administrative de la France autour de gigantesques métropoles et de super-Régions, ce qui annonce le creusement des fractures sociales et territoriales, sans parler de l’atrophie d’une vie démocratique déjà mal en point… Des services publics, que l’on s’ingénie simultanément à démanteler et à privatiser, tandis que les derniers outils d’intervention économique et de souveraineté de la puissance publique sont désignés au bradage… Une jeunesse scolarisée, à laquelle il serait possible d’assurer le meilleur enseignement, et que l’on devrait chercher à orienter vers des qualifications de haut niveau avec à l’arrivée des emplois adaptés aux potentialités de la révolution scientifique et technique en cours, mais que l’on sacrifie, avec Parcoursup notamment (un quart des postulants se retrouve toujours sans affectation, à l’heure où ces lignes sont écrites), sur l’autel d’une sélection malthusienne recoupant une authentique ségrégation sociale, dont se trouveront au premier chef victimes les enfants des quartiers déshérités et des établissements « mal cotés »… Une loi, ayant prétendument pour objet de réformer l’entreprise, et que l’on aura joliment dénommée « Pacte » (comme pour suggérer que chacun y gagnera, patron et salarié), qui, prochainement débattue au Parlement, va réduire davantage les droits sociaux dans les PME, faire perdre à la collectivité des centaines de milliers d’euros de cotisation et, surtout, pousser les feux de la financiarisation sous l’argutie qu’il serait nécessaire de simplifier l’accès des entrepreneurs aux marchés financiers…

Le plat de résistance des prochains mois apparaît la casse de la protection sociale dans l’ensemble de ses dimensions. Elle vient nous confirmer que le résident de l’Élysée se trouve mû par une obsession à laquelle il n’entend pas déroger : en finir avec tout ce qui survit de l’héritage du Conseil national de la Résistance, selon le vœu si souvent exprimé par le Medef et les technocrates sans visage qui, à la tête de l’Union européenne, ont reçu mandat d’ouvrir à la finance tout ce qui pourrait être source de nouveaux profits. Il faut, sous ce rapport, s’attendre à ce que les dispositions en gestation sur le système de santé, l’hôpital public, la Sécurité sociale, l’indemnisation des chômeurs liée à la réorganisation de la formation professionnelle visent à satisfaire les appétits d’un marché que l’on veut par tous les moyens dégager de toute recherche de l’intérêt général, au nom duquel on avait jusqu’alors préservé un peu de cohésion sociale. Avec pour point d’orgue la fameuse « réforme des retraites », à l’occasion de laquelle, en complément de la liquidation des « régimes spéciaux », l’instauration d’une cotisation par points viendra se substituer à la « répartition » en vigueur. Ce qui portera un coup fatal aux dispositions qui permirent si longtemps de corriger un peu les inégalités de situation. Et ce qui ouvrira davantage la voie à des mécanismes de capitalisation dont les fonds de pension seront les heureux bénéficiaires, consacrant du même coup la sécession des plus aisés, ceux qui disposent des moyens de s’assurer une cessation d’activité confortable.

JUPITER À L’ASSAUT DE LA RÉPUBLIQUE 

Cette visée, à la cohérence indéniable, a un corollaire : la disparition de tout ce qui pourrait contrevenir aux intentions du Prince. La République, moins en ses formes instituées qu’en ses principes revendiqués (l’égalité, la solidarité, la souveraineté du peuple), aura toujours soulevé l’ire des puissants. À chaque fois qu’ils en auront eu la possibilité, il se seront employés à l’abattre ou, du moins, à n’en laisser subsister que des formes édulcorées. D’où, à la fois, ces innombrables tentatives pour l’expurger de ces règles et valeurs qui en auront fait un défi de chaque instant aux privilégiés, et ce recours régulier à ces opérations bonapartistes devenues, comme le percevait si justement Marx, « la religion de la bourgeoisie française ». Quoiqu’il se voulût en rupture avec « l’interprétation marxiste » en la matière, Vincent Peillon se trouve néanmoins fondé à mettre en cause une « tradition libérale et anti-rousseauiste (qui) a cherché à incarner le républicanisme à travers des figures qui ne furent pas républicaines, ou qui le furent tardivement et, le moins qu’on puisse dire, modérément. C’est du côté des libéraux, partisans de la monarchie constitutionnelle, des doctrinaires, ou des républicains de la dernière heure, qu’elle est allée chercher les figures du républicanisme » (in Liberté, Égalité, Fraternité, Sur le républicanisme français, Le Seuil 2018).

On le sait, notre V° République, née du putsch des généraux d’Alger sur lesquels Charles de Gaulle se sera appuyé pour s’emparer des commandes, en porte jusqu’à nos jours l’empreinte. Elle nous aura légué une monarchie présidentielle et un ordre institutionnel reposant sur un recours constant à l’exception (le « coup d’État permanent », si bien analysé par François Mitterrand dès 1964), l’objectif étant de mettre l’exécutif et les centres névralgiques du pouvoir à l’abri de la contestation citoyenne et de l’instabilité où risque toujours de verser la démocratie, ce système où par définition rien n’est prédéterminé.

C’est au terme d’un autre coup de force, financier celui-là, perpétré dans une parfaite légalité mais à la faveur d’une désintégration des équilibres politiques anciens, ce qui aura privé de facto les électeurs de toute solution alternative face à l’extrême droite, que notre nouveau Roi-Soleil se sera hissé à la magistrature suprême. Il est donc compréhensible qu’il s’efforçât maintenant de stabiliser son quinquennat en dynamitant, autant que faire se peut, les contrepoids démocratiques et instruments de résistance sociale dont ses prédécesseurs n’avaient pas pu (ou pas su…) se débarrasser. Il est tout autant dans la logique des choses que sa vision du monde, autant que le processus dont il est issu, le conduisent à gouverner la France comme une entreprise (la fameuse « start-up nation »). Il s’installe ainsi dans le rôle du « boss » ne dépendant que de ses actionnaires, le Conseil des ministres se trouvant ravalé au rang de simple comité exécutif (le « comex », dont on se plaît à parler dans le business et la finance) aux ordres, tandis que l’Assemblée nationale (devant laquelle le gouvernement est théoriquement responsable, à en croire la Constitution) se voit relégué au rang de chambre d’enregistrement des désidératas élyséens.

Il existe, de ce point de vue, une grande continuité entre la contre-révolution libérale, qui définit le macronisme, et la gestion des affaires que vient de révéler l’affaire Benalla. De la détermination à plier la France aux exigences du capital, à la privatisation systématique des politiques publiques… De la liquidation de l’œuvre de justice à laquelle s’était attachée la Résistance, à la mise sous tutelle de ce pilier de la citoyenneté que sont les collectivités territoriales (à commencer par les communes)… De la guerre livrée aux pauvres, à l’asphyxie sournoise d’une série de libertés fondamentales… Du mépris exprimé pour un syndicalisme auparavant tenu pour un maillon essentiel de la démocratie sociale, à l’obsession d’écarter les « corps intermédiaires » de toute voix au chapitre… D’une réforme institutionnelle destinée à accroître la toute-puissance-présidentielle au détriment du Parlement et des élus, à l’enfermement aristocratique d’un clan élyséen estimant n’avoir jamais à répondre de ses actes… C’est bel et bien la République qui se retrouve dans le collimateur, dans ses dimensions protectrices des populations autant que dans ses procédures délibératives. Emmanuel Macron, dont la campagne pour la présidentielle fut émaillée de références appuyées et nostalgiques à l’absolutisme royal, apparaît de plus en plus comme l’un de ces républicains d’opportunité plus que de conviction qu’évoque Vincent Peillon.

Tout cela a un prix, et notre sémillant souverain vient juste d’en faire l’expérience. Il se retrouve seul, avec sa cour pour seul appui, à devoir essuyer toutes les tempêtes, privé de ces paratonnerres – Premier ministre et membres du gouvernement en tête – à l’abri desquels les autres présidents avaient coutume de se réfugier. Son parti, formé à la hâte pour remporter la présidentielle puis les législatives, ne dispose d’aucun véritable enracinement dans les territoires et les collectivités. Il ne doit sa confortable majorité au Palais-Bourbon qu’à un mode de scrutin ayant scandaleusement déformé le score de ses candidats, lesquels ne pesaient, dans un contexte d’abstention record, que 15,39% des électeurs inscrits lors du premier tour des législatives. Les réseaux d’influence qu’il a commencé de tisser se révèlent fragilisés par sa politique autoritaire autant qu’austéritaire et dérégulatrice, qui a dressé contre lui une très grande partie des élus locaux (on en aura eu un aperçu lorsque leurs associations ont boycotté la récente Conférence nationale des territoires), et même tout un secteur de l’appareil de l’État (on voit aujourd’hui se creuser le fossé entre les corps policiers et leur autorité de tutelle, après avoir assisté, l’an passé, au choc avec la haute hiérarchie militaire).

Dans mon papier du 4 juillet sur les enseignements de Mai 68, je citais Raymond Aron analysant les raisons pour lesquelles le pouvoir gaulliste était, à l’époque, en train de sombrer : « Le régime (…) a supprimé toutes les soupapes de sûreté. Il a réduit ou supprimé le dialogue avec le Parlement, les partis, les syndicats. La France souffre de la faiblesse de tous les corps intermédiaires » (in La Révolution introuvable, Fayard 1968). Très loin de moi l’idée de comparer l’état présent des choses à la secousse quinquagénaire, sauf pour souligner qu’il avait fallu dix ans avant que l’on en arrive à cette béance. Macron, lui, n’aura mis qu’un an pour faire le vide autour de lui…

UN PROJET À CONTRE-TEMPS

Tel n’est cependant pas, loin de là, le seul facteur de faiblesse de la Macronie. Si, un an après son élection, Manu Premier doit se débattre avec une configuration ne ressemblant guère au monde enchanté qu’il s’était évertué à promettre aux Français, c’est également qu’il se sera lourdement trompé à propos du moment que nous traversons.

Il pensait trouver dans la reprise mondiale amorcée ces dernières années l’alibi de la purge infligée au pays, imaginait que la léthargie populaire engendrée par la défaite politique du printemps 2017 allait se prolonger, et croyait que la relance de la construction européenne (à son initiative et dans le sillage d’un « couple » franco-allemand rééquilibré) le doterait d’un statut extérieur à même de conforter son crédit intérieur. Rien ne se sera passé comme prévu. Aveuglé sans doute par sa confiance inoxydable en les vertus du marché s’organisant sans entraves, il n’aura en effet pas su prendre la mesure d’une nouvelle donne : avec la crise financière de 2007-2008, le cycle du néolibéralisme triomphant se sera retourné.

De plus en plus nombreux sont ceux qui en arrivent à une identique conclusion : tandis qu’une catastrophe écologique aux implications majeures pour l’existence humaine se profile, les conditions sont en train de se réunir d’une grave crise de l’économie globalisée et le spectre d’un nouveau krach financier, à l’effet de souffle bien plus puissant que celui de 2007-2008, hante les marchés et les investisseurs. Dans ce cadre, le déclin de l’hégémonie – politique, économique, monétaire, et même militaire – des États-Unis, contre lequel l’administration Trump cherche désespérément à lutter au moyen de politiques protectionnistes et du retour à un unilatéralisme aussi belliqueux qu’aventuriste, encourage une montée des enchères à l’échelle de la planète entière. L’enjeu n’en est rien d’autre que la redéfinition des rapports de force entre puissances, ensembles géopolitiques et firmes transnationales, avec à la clé l’affrontement sans merci des égoïsmes de toute nature.

Si une récession n’est pas encore à l’ordre du jour, la tendance se révèle bel et bien au ralentissement de l’activité. Olivier Blanchard, ancien chef économiste du Fonds monétaire international se montre, sur ce plan, plutôt alarmiste : « À court terme, le principal risque porte sur l’investissement. Face au comportement aussi imprévisible d’un dirigeant comme Donald Trump, la décision la plus rationnelle que les entreprises sont susceptibles de prendre est d’attendre. Au niveau macro-économique, cela peut se traduire par une baisse de l’investissement de 1 ou 2 points de PIB (…). À moyen terme, les conséquences sont bien plus préoccupantes, au regard de ce que cela pourrait signifier pour l’avenir et les relations internationales » (Le Monde, 10 juillet 2018).

Dans la mesure où, simultanément, ladite mondialisation est ressentie par les peuples comme un déchirement des tissus économiques, un vecteur de chômage de masse et de précarité dévastatrice, un défi insupportable à la dignité humaine, une désintégration des solidarités conquises de longue date, une destruction des souverainetés nationales et citoyennes… À partir du moment où le « nouveau monde », prophétiquement convoqué pour ramener le progrès grâce à la « main invisible » des mécanismes marchands, s’avère de plus en plus synonyme de naufrage industriel pour un pays comme le nôtre (bien peu commentée, hélas, une récente étude de la Banque de France aura fait ressortir qu’entre 2001 et 2007, sur six ans donc, les importations chinoises nous auront coûté 280 000 emplois)… Dès lors que, hors l’Union européenne en tout cas, l’aveuglement libre-échangiste cède peu à peu le pas à l’apparition d’innombrables barrières douanières, tandis que le fanatisme idéologique consistant à tout vouloir privatiser recule pour laisser place à un certain retour de l’État dans l’économie... Et comme « l’embellie économique », tant vantée ici, a dans cette configuration pris fin (si l’on en croit l’Insee, la « croissance » hexagonale devrait cette année plafonner à 1,7%, contre 2,3% l’an dernier, avec un recul des investissements, donc des créations d’emplois qui devraient péniblement atteindre 183 000 en décembre contre 340 000 en 2017)... C’est toute la rhétorique de notre ancien banquier de chez Rothschild qui se met à tourner à vide.

Autant dire que la fable des « premiers de cordée », déjà quelque peu révisée au gré des discours de son concepteur, ne pourra plus venir justifier les avantages accordés aux plus riches, pas plus que la destruction systématisée des acquis des plus fragiles. L’économiste Philippe Frémeaux utilise, de ce point de vue, la bonne image : « La formule paraît peu pertinente – pour dire les choses gentiment – dans un monde économique où les ‘’premiers de cordée’’ ont le plus souvent ceintures, bretelles et parachutes dorés et n’hésitent pas, pour monter plus vite, à couper la corde qui les relie aux salariés quand la nécessité s’en fait sentir » (in Après Macron, Les Petits Matins 2017).

DANSE SUR UN VOLCAN SOCIAL

Parce que le peuple travailleur va, dès lors, se retrouver face à un chômage ne connaissant aucune vraie décrue, à une austérité qui deviendra nécessairement plus brutale dès la prochaine loi de finance – si, du moins, les gouvernants confirment leur obnubilation de la baisse des déficits pour demeurer dans les clous du pacte budgétaire européen –, aux amputations de crédits pour tous les services publics et aux diminutions des dotations des collectivités, à la baisse du pouvoir d’achat résultant des dispositions affectant la CSG des retraités ou les mécanismes d’aides sociales (il aura chuté de 0,6% au premier trimestre de cette année), il y a fort à parier que le bloc social des supporters du monarque tendra à se réduire toujours plus.

Dans une nation que sa passion pour l’égalité et la justice aura toujours rendu rétive aux contre-réformes libérales, les choix présidentiels ne sont pas près de rencontrer l’approbation majoritaire de l’opinion. Bien avant que les activités minables d’un apprenti-barbouze ne viennent miner (sans doute inexorablement) l’autorité morale de celui qui se targuait hier de vouloir restaurer la grandeur de sa fonction, les sondages attestaient que les Français avaient peu d’illusions sur la ligne suivie au sommet de l’État.

Selon l’enquête annuelle réalisée sur les « fractures françaises » par Ipsos Sopra-Steria, seuls 38% d’entre eux croient encore que « plus il y a de riches et plus cela profite à l’ensemble de la population ». Il s’en trouve même 52% pour considérer qu’il importe de « renforcer la protection des salariés » (taux en hausse de quatre points sur un an, ce qui en dit long sur l’approbation, que l’on nous décrivait massive, de la loi Pénicaud démantelant le code du travail). Et si, traduction d’années de matraquage idéologique et de déroute du social-libéralisme, un doute se fait jour sur le maintien « de vraies différences entre la gauche et la droite », près de deux Français sur trois se retrouvent à penser que « pour établir la justice sociale, il faudrait prendre aux riches pour donner aux pauvres ». Ce qui constitue, rien moins, que le point d’entrée pour l’adhésion à une politique de progressiste…

Probablement, Monsieur Macron nourrit-il deux calculs : que l’échec des cheminots à obtenir le retrait de la loi ferroviaire rendra plus difficiles les ripostes aux attaques à venir, notamment sur le terrain crucial de la protection sociale, et qu’il avivera les divisions syndicales ; et que le temps finira par effacer les dérives de son mode d’exercice du pouvoir. Cet aveuglement, très « jupitérien », risque de lui coûter cher. Pas davantage qu’il ne sera parvenu à dresser l’opinion contre les grévistes de la SNCF, il ne pourra faire oublier ce que le comportement clanique de ses affidés dit de ses entreprises (d’autant que, dorénavant, les « réseaux sociaux » ont raison de la tendance naturelle des grands médias à complaire aux dirigeants en place).

Les faits venant régulièrement battre en brèche son discours, et le sentiment d’injustice ne cessant de gagner des secteurs nouveaux de la population, l’intéressé n’est nullement assuré d’éviter de nouvelles épreuves de force, voire des explosions de colère qu’il lui sera de moins en moins aisé de maîtriser, même s’il se réjouit pour l’instant d’avoir porté un coup sérieux au mouvement syndical. Il serait bien avisé d’entendre l’avertissement lancé par l’ex-économiste en chef du FMI, déjà cité : « D’une certaine façon, les élites politiques et économiques sont coupables de ne pas s’être assez préoccupées de la montée des inégalités. Elles ont trop fait confiance au capitalisme et au ‘’consensus de Washington’’, selon lequel le marché serait toujours bon. Mais ses effets collatéraux n’ont pas été corrigés par la redistribution ou l’aide à la reconversion pour les salariés, par exemple. L’ouverture totale des économies, sur le marché des biens comme sur le marché des capitaux, n’est peut-être pas la meilleure des options : si l’on ne s’en préoccupe pas, les populistes le feront, avec les conséquences que l’on sait. » À bon entendeur…

LA CRISE MAJEURE DE L’EUROPE LIBÉRALE

Le présent occupant du Trône avait, au surplus, bâti sa campagne du second tour de la présidentielle autour de l’opposition entre « ouverts » et « fermés », tenants d’une mondialisation décrétée heureuse et partisans vilipendés du repli. Quelques mois plus tard, dans son célèbre discours de la Sorbonne, prononcé le 26 septembre 2017, il s’était cru autorisé à doubler la mise, en préconisant l’accélération de l’intégration fédéraliste des pays de l’Union européenne, au nom d’une improbable souveraineté communautaire, avec budget supposé pouvoir porter des projets ambitieux, instauration d’un fonds monétaire européen, création d’un parlement et d’un ministre des Finances de la zone euro etc.

Sauf que, éclairant les limites atteintes par le néolibéralisme, et corrélativement à la crise de la globalisation capitaliste, l’UE sera entrée dans une période durable de turbulences aiguës. L’instabilité secouant nombre de ses États aura déjà provoqué un Brexit convulsif en Grande-Bretagne, engendré la montée en puissance de courants ethno-autoritaires (pour ne pas dire, parfois, carrément néofascistes) et même leur arrivée aux affaires dans plusieurs pays (à l’image, dernièrement, de l’Italie), conduit à la mise en cause de la légendaire stabilité de sa puissance dominante, l’Allemagne, en proie au resurgissement d’une extrême droite à l’influence conquérante. Des phénomènes qui seront venus donner la mesure des vices fondateurs d’une construction.

Dès lors que ceux qui la conduisent n’auront eu de cesse de récuser la mise en place de dispositifs de solidarité intracommunautaires pour préserver un carcan ordolibéral et austéritaire auquel il est interdit à quiconque de déroger ; parce que l’appréciation continu de l’euro aura eu des implications désastreuses pour certaines économies nationales et leurs balances commerciales (celles du Sud, tout particulièrement) ; comme les attentes des peuples et leurs exigences de souveraineté auront été sacrifiés aux intérêts des classes dirigeantes les plus puissantes du continent… la tendance à la dissociation des trajectoires de ses membres aura été poussée à son paroxysme. Une tendance qu’aura parfaitement illustré l’affrontement dernièrement cristallisé autour de la question de l’accueil des réfugiés fuyant la misère, les chaos guerriers, les conséquences du dérèglement climatique.

De sorte que l’on peut maintenant considérer que l’ensemble européen, autant que l’espace régi en son sein par la monnaie unique, sous les formes qu’on lui connaissait jusqu’alors, ont vécu. Qu’aucune solution de rechange ne se dégage pour l’heure, et que les gouvernements pouvant être tentés par une sortie en soient dissuadés par la menace des dynamiques spéculatives auxquelles ils pourraient s’exposer en prenant le large, ne sauraient obérer le constat. Les efforts de notre juvénile Prince pour prendre la tête de la coalition des Vingt-Sept s’en retrouvent hypothéqués d’autant. Le rendez-vous des élections européennes de l’an prochain s’annonce, pour cette raison, à haut risque pour son parti…

SON UNIQUE FORCE ? NOS FAIBLESSES…

Je me résume. Le président de la République, qui est le maître de toutes les décisions dans nos institutions, à l’exception naturellement des temps de cohabitation, entre à son tour dans cette phase de tumultes intenses qu’auront connu tous ses prédécesseurs, sans exception. La crise hexagonale, qu’il prétendait régler en remodelant à la hussarde l’ordre politique et social, se poursuit, et elle vient même de connaître un rebond inattendu à la faveur de la révélation de ses méthodes opaques de direction du pays. Son choix d’une déréglementation à tout-va, se heurtant aux immenses bouleversements en cours de la situation mondiale, ne peuvent plus trouver d’alibi dans une perspective d’amélioration future des conditions d’existence du grand nombre. Il doit, au demeurant, affronter un retour du conflit social, auquel il lui sera de moins en moins possible de répondre par la suffisance et les coups de menton.

Sa seule force, au fond, lui vient de la faiblesse de ses adversaires. Du séisme électoral de 2017, l’ex-FN devenu Rassemblement national est sorti politiquement affaibli, la campagne du second tour de la présidentielle ayant mis en évidence sa difficulté à se comporter en force de pouvoir, même si chaque sondage montre que son socle de sympathie n’est absolument pas entamé. La droite traditionnelle s’avère fracturée idéologiquement, à la recherche d’un projet susceptible de la distinguer du bloc au pouvoir, et en quête d’un nouveau leadership. Quant à la gauche, elle n’est pas sortie de ses profondes divisions et de sa désintégration, aucune de ses composantes n’étant en mesure d’incarner à elle seule une offre à vocation majoritaire.

Le syndicalisme, de son côté, après avoir essuyé tant de défaites au fil de la décennie écoulée, se retrouve devant un considérable chantier : de son unité à reforger ; de son implantation à reconstruire dans un salariat auquel chômage et précarité ont fait perdre la conscience de sa force ; de ses instruments de combat à réorganiser ; de son plan d’action à repenser… Comme l’ont montré les derniers mois, il s’agit pour lui de faire converger les mobilisations à partir de revendications pouvant unifier des secteurs entrant en résistance à partir d’exigences qui leur sont spécifiques.

Attention ! C’est une situation éminemment incertaine que nous allons affronter. Trop longtemps contrainte, ayant vu l’action collective échouer à obtenir des satisfactions au moins partielles, privée pour l’instant de débouché crédible à gauche, l’exaspération populaire pourrait, si l’on n’y prend pas suffisamment garde, se frayer des chemins imprévus. Au risque de se voir dévoyer par des formations aventurières, peu visibles pour l’heure mais toujours promptes à saisir l’occasion de souffler sur les braises des égarements et des replis. Rien, absolument rien, ne nous prémunit par conséquent de dérives semblables à celles qu’ont connues nos voisins. Ce pourrait être le grand défi de l’an II du quinquennat macronien.

Il est, de ce point de vue, de la plus extrême urgence qu’une gauche en ordre de bataille se réinstalle dans le paysage mental de nos concitoyens. Rien ne sortira des tentations hégémoniques servant de stratégie à certains. Rien ne surgira d’incantations, d’appels désincarnés à la généralisation des luttes ou d’exhortations au « dégagisme », qui viendraient se substituer à la reconstruction méthodique par laquelle le monde du travail, dans sa grande diversité, saura triompher de ses doutes quant à sa capacité de faire reculer ses adversaires. Rien ne se fera hors du rassemblement des énergies disponibles, sur une ligne claire de refus de la casse des conquêtes de notre peuple et du partage de plus en plus inégal de la richesse, dans la perspective d’un nouveau modèle de développement, socialement juste et écologiquement soutenable. Du PCF aux secteurs socialistes qui veulent s’extraire de la décomposition où les a amenés le hollandisme et qui refusent la mort que sanctionnerait leur compromission avec la présidence des ultrariches, en passant par la « France insoumise » ainsi que par ces centaines de milliers d’hommes et de femmes qui se désespèrent de ne plus trouver d’écho à leurs préoccupations sur le champ politique !

RELEVER LA GAUCHE

Il est une leçon à retenir de la motion de censure déposée, ce 31 juillet, par tous les groupes de gauche de l’Assemblée nationale. C’est qu’il n’aura fallu qu’un an pour que le clivage entre gauche et droite, que d’aucuns eussent voulu dépasser, reprenne tout son sens face à une majorité décidée à ne satisfaire que la finance et sa propre ivresse de toute-puissance. Si les députés socialistes, non sans hésitations, auront à propos de l’affaire Benalla retrouvé le chemin de l’honneur, c’est qu’ils ne pouvaient ignorer à quel point les militants de leur parti et, plus largement, le peuple de gauche, veulent que se dissipe enfin une confusion délétère. Voilà l’un des bonnes nouvelles de cette dernière année…

La route ne sera pas simple à emprunter. Je tiens néanmoins qu’il est un parti disposant de la capacité d’agir en aile marchante de la relève d’une gauche digne de ce nom. C’est celui auquel j’adhère, le Parti communiste français. Non qu’il ne sorte d’un très grave affaiblissement à la suite de la séquence électorale du printemps 2017. Reste qu’il est le seul, dans notre camp politique et social, à posséder la continuité historique offrant la possibilité de prendre le recul nécessaire, un tissu militant fort de l’engagement de dizaines de milliers d’hommes et de femmes, une implantation de terrain et un réseau d’élus sans équivalent, le lien avec les forces vives du mouvement social. Ce que sera venu confirmer, me semble-t-il, le mandat confié à André Chassaigne, le président du groupe de la Gauche démocrate et républicaine, pour défendre au nom de toute la gauche la motion de censure devant les députés.

La question que les communistes auront à résoudre, et qui sera au centre des discussions de leur congrès extraordinaire de novembre, ne relève ni d’un choix d’alliances à privilégier, ni de mécanos organisationnels à imaginer pour les convergences du futur. Elle porte sur l’esprit d’initiative qu’il leur faut reconquérir et, en particulier, sur la proposition programmatique qu’il leur incombe de porter devant le pays et au service de la refondation d’une perspective hautement ambitieuse. Une offre qui, récusant l’impasse du propagandisme abstrait et partant à l’inverse des aspirations montant des mobilisations autant que de la société, démontre qu’une nouvelle politique est non seulement nécessaire, mais parfaitement possible à mettre en œuvre, pourvu que l’on s’en donne les moyens.

Redistribution des richesses et prise du pouvoir sur la finance, pour relancer les services publics, réindustrialiser le pays, initier la conversion écologique de l’économie ; instauration d’une sécurité emploi-formation et d’une « maison commune » des régimes de retraite les rendant plus solidaires et égalitaires, afin de retrouver le chemin du progrès social ; plan de relance et de développement des territoires, pour mettre fin à leur mise en concurrence comme aux fractures dont ils sont le théâtre, et revitaliser à partir d’eux la démocratie ; refondation républicaine de la France, pour en finir avec la dérive absolutiste sans fin de nos institutions et redonner tout son sens à la citoyenneté ; affirmation d’une nouvelle perspective pour l’Europe dans l’objectif de la sortir de sa crise, par la négociation d’un nouveau traité dans le respect de la souveraineté de ses peuples comme de ses nations, et par la réorientation de ses politiques et institutions dans le sens des besoins sociaux ; défense d’une logique de non-alignement, de paix, de développement et de démocratie, pour permettre à la France de retrouver un rôle conforme à son histoire en prenant la tête du combat pour un monde de justice et de solidarité : c’est à partir des grands axes d’un plan d’urgence qu’il deviendra possible de dynamiser les mobilisations, d’aider les travailleurs et le peuple à trouver le chemin de la contre-offensive indispensable, de dessiner les premiers contours d’une alternative.

Je reviendrai sur cette dernière dimension. En attendant, ce post sera le dernier mis en ligne avant la rentrée de la fin août. À moins, bien sûr, que des événements d’importance m’amènent à revenir au clavier. Bon repos à chacune et chacun d’entre vous, si vous avez l’occasion d’en prendre.