Qui ne le sent ? Le mouvement social aborde, dans sa confrontation avec le pouvoir, un moment d’une grande complexité. En dépit de l’intransigeance à laquelle ils se heurtent, des tentatives éhontées de diviser le front syndical, d’un odieux matraquage médiatique destiné à dresser la population contre les grévistes, les cheminots tiennent bon. Au grand dam de ces commentateurs en vogue qui passent leur temps à chercher des signes d’essoufflement dans les variations, tout à fait normales, des taux de participation aux journées de l’intersyndicale. Pour autant, au-delà des agents du rail, nous en sommes toujours à une juxtaposition des conflits, non encore à une convergence des luttes.

Rien de surprenant à cela. Le mécontentement grandit dans l’Hexagone, face aux retombées désastreuses de la politique inégalitaire mise en œuvre au sommet de l’État. Les mobilisations sectorielles se multiplient, comme jamais depuis longtemps. L’appel interprofessionnel initié par la seule CGT, tardivement rejoint par Solidaires, le 19 avril, en a été l’intéressant révélateur. S’il ne pouvait revêtir une ampleur comparable aux initiatives, largement unitaires, du 22 mars à la SNCF et dans la fonction publique, il a néanmoins mis en visibilité la colère s’amplifiant parmi les travailleurs de l’État ou les personnels de la santé, l’entrée dans l’action des électriciens et des gaziers, sans parler des hommes et des femmes de la RATP, l’âpreté de l’affrontement des salariés d’Air France avec leur direction, le refus des licenciements dans le commerce et plus largement le secteur privé, les frémissements apparaissant dans l’Éducation nationale, la révolte s’approfondissant chez les retraités confrontés à l’amputation de leur pouvoir d’achat, le début de retour des chômeurs dans l’arène sociale, la reconduction de grèves étudiantes dans plusieurs établissements…

Reste qu’après tant d’années de reculs et d’échecs, tous ces mouvements ne peuvent se fédérer rapidement. Affichant des revendications différentes – portant sur l’emploi, le pouvoir d’achat, la défense du service public, les statuts garantissant ce dernier, les conditions de travail, le refus de la ségrégation sociale à l’école ou à l’université –, ils ont besoin de temps pour parvenir à une conscience commune de leur complémentarité. D’autant que l’unité syndicale, en cours de reconstitution au niveau de plusieurs branches et secteurs professionnels, demeure fort fragile. Les dissensions persistent à l’échelon national et représentent un lourd obstacle à l’élaboration de la plate-forme qui offrirait un début de cohérence aux diverses mobilisations. Surtout, le monde du travail doit retrouver confiance en sa force, et se forger la conviction collective qu’il lui est de nouveau possible de remporter des victoires.

Les petits marquis aux commandes n’ignorent évidemment rien des contradictions de la situation. Ils n’en observent pas moins avec inquiétude ces sondages attestant que le président de la République a échoué à convaincre les Français, à l’occasion de ses dernières prestations télévisuelles (une majorité très nette d’entre eux marque, par exemple, sa défiance envers les orientations de notre monarque sur les services publics, ses choix vis-à-vis des zones rurales et péri-urbaines, ses justifications de la hausse de la CSG à l’encontre des retraités, et il se trouve désormais minoritaire sur la casse du code du travail avec les ordonnances de Madame Pénicaud). Ils ne sont pas davantage dupes des résultats des enquêtes concluant à l’impopularité de la grève cheminote : qu’en dépit des difficultés que celle-ci occasionne pour les usagers, il se trouve entre 43% et 47% des personnes interrogées pour la soutenir de semaine en semaine, constitue le signe que le pays sent confusément qu’une défaite du mouvement marquerait une nouvelle détérioration du transport ferroviaire et un approfondissement de fractures territoriales déjà insupportables, donc une dégradation de ses conditions d’existence. Au-delà de toutes leurs rodomontades, ils perçoivent lucidement que jamais l’opposition entre gagnants et perdants de la globalisation ne s’est faite aussi forte, phénomène qui se double du retour en force du clivage entre gauche et droite (l’ensemble des composantes de cette dernière s’étant, à l’Assemblée nationale, retrouvées dans l’approbation du projet de privatisation de la SNCF).

Et puis, il n’est pas anodin que les luttes, singulièrement celle des cheminots, aient commencé à produire de significatifs « bougers » idéologiques. Je fais, par exemple, allusion à la tribune récemment publiée par les responsables de la Fédération pour la nature et l’Homme. Alors que Jupiter a exigé de son ministre Hulot qu’il se porte à la rescousse de sa collègue des Transports, la très technocratique Madame Borne, ils viennent d’interpeller vertement son discours austéritaire et libre-concurrentiel, lui rappelant l’enjeu écologique de la nouvelle bataille du rail : « Le ferroviaire n’est pas l’ennemi de la finance publique, il est l’un de nos meilleurs alliés pour mener une transition écologique économiquement efficace, socialement juste et territorialement équitable » (Le Journal du dimanche, 15 avril 2018).

Point n’est besoin de chercher ailleurs les raisons pour lesquelles, en haut lieu, on veut aller vite, passer en force, amener les Français à se résigner à leur sort. On y a, en effet, parfaitement compris qu’une course de vitesse était engagée et, qu’à laisser aux mobilisations le temps de se consolider, le gouvernement pourrait perdre la partie. Aussi accélère-t-on le rythme des contre-réformes, affiche-t-on la plus odieuse arrogance face à des agents persistant à croire en l’intérêt général, ne laisse-t-on aucun « grain à moudre » aux directions syndicales les plus enclines à composer, annonce-t-on sans crier gare la filialisation du fret SNCF, encourage-t-on le PDG d’Air France à organiser un référendum d’entreprise dans le but de soulever les non-grévistes contre les syndicats, organise-t-on la fuite d’un rapport préconisant de « supprimer les subventions et la taxe sur les salaires qui permettent de financer les organisations syndicales », lance-t-on les cohortes policières à l’assaut des facultés occupées…

Sur les quelques semaines à venir, va se jouer la configuration du pays dans le futur. Nul n’a, par conséquent, le droit à l’erreur dans le camp progressiste. Les proclamations tonitruantes, les postures aussi avantageuses que gratuites, les calculs à courte vue se révèlent contre-productives, pour ne pas dire carrément dangereuses. Il convient plutôt de bâtir l’épreuve de force sur la durée, d’ériger le mur d’une solidarité agissante autour de cheminots grâce auxquels un début de dynamique sociale a pu se faire jour, d’enraciner les luttes en les dotant des objectifs revendicatifs et des échéanciers aptes à rassembler le plus largement possible, de jeter des ponts entre les secteurs entrant en action sans ignorer leurs différences et leurs rythmes spécifiques, de travailler à faire émerger les objectifs politiques pouvant le mieux faire sens pour une majorité de notre peuple.

Bref, pour paraphraser Philippe Martinez, il importe de faire du « cousu main ». De relever les défis d’une construction revendicative qui pût combiner les aspirations particulières des diverses fractions du salariat et le besoin de créer entre elles du commun. De rendre complémentaires les responsabilités des organisations syndicales, auxquelles il revient de conduire la confrontation sociale vers des victoires qui redonneront au plus grand nombre le goût de la bataille, et les propositions portées par les forces politiques afin de convaincre l’opinion qu’il existe d’autres choix possibles que la soumission aux règles de la mondialisation financiarisée.

C’est, dès lors, une confluence sociale et politique d’un nouveau type qu’il faut faire émerger. Confluence qui s’inscrive dans le prolongement du mouvement en cours, et ne prétende en aucun cas s’imposer à lui. Qui recherche les coopérations entre sphères sociale et politique, dans le respect des missions comme de l’indépendance de chacune. Qui permette aux organisations de travailleurs d’alimenter le débat public du fruit de leur expérience, et aux partis de nourrir le mouvement populaire de propositions aussi réalistes qu’ambitieuses. Qui récuse la volonté hégémonique qui pourrait naître du côté partisan, autant que le repli des forces sociales derrière la ligne Maginot illusoire de l’ignorance du politique. Qui s’emploie, à l’inverse de ces impasses, à refonder une confiance mutuelle entre les uns et les autres.

Autant dire que je n’ai pas changé d’avis à propos de la « fête à Macron », que le député « insoumis » François Ruffin et l’universitaire Frédéric Lordon se proposent de célébrer le 5 mai. Cette initiative n’apparaît justifiée ni par la nécessité de faire descendre dans la rue des manifestants empêchés de se mettre en grève – le 1° Mai, quelques jours auparavant, de par son caractère férié, le permet tout autant, et il aura l’immense mérite d’être initié par un début d’union syndicale –, ni par une visée qui rassemblerait plus largement – la convergence des colères contre l’équipe aux affaires est un mot d’ordre trop frustre pour faire avancer l’alternative politique dont l’inexistence se fait aujourd’hui si cruellement sentir. En se plaçant dans un rapport d’extériorité à un mouvement social aux enjeux d’avenir cruciaux mais à la réalité multiforme, et en cherchant à plaquer sur lui leur ligne protestataire et « dégagiste », Ruffin et Lordon prennent même des risques inconsidérés : celui de réveiller de très vieilles méfiances, par leur mépris assumé pour les concertations unitaires ; de télescoper les stratégies syndicales ; de paraître (à tort ou à raison) se défier de celles et ceux qui se retrouvent en première ligne du front social ; de contribuer à brouiller, dans la perception des citoyens, la signification profonde du combat cheminot ; de rouvrir des fractures qui commençaient progressivement à se combler au sein des secteurs en lutte.

Foin de polémiques toutefois. C’est autour de la question du service public, de son redéploiement et de sa modernisation, de la nouvelle relation à nouer avec ses usagers, des moyens de le financer par la réorientation notamment du système bancaire français et européen, que peut à cette étape s’ébaucher une véritable confluence sociale et politique. C’est à partir d’elle qu’il semble envisageable de relancer l’interpellation de l’opinion et de faire de celle-ci un acteur de premier plan de la reconstruction d’un rapport de force face au clan macronien. Et c’est également sur ce terrain que le cadre réunissant présentement douze formations de gauche se trouvera en mesure de démontrer sa fonctionnalité.

Comme le propose le Parti communiste français, une votation citoyenne, auto-organisée sur l’ensemble du territoire national, voyant syndicalistes, associatifs et militants politiques agir de concert, pourrait offrir à des millions d’hommes et de femmes l’occasion d’exprimer leur attachement à l’un des piliers fondateurs de notre République, notre service public à la française, tout en manifestant leur aspiration à recouvrer une expression démocratique souveraine, plus bafouée que jamais depuis un an. Mettons sans délai cette idée en discussion, prenons tous les moyens de la concrétiser, recouvrons notre sens de l’initiative en nous préservant des manœuvres délétères, n’ayons pour seule préoccupation que de contribuer au succès du mouvement qui se lève… et nous pourrons changer la donne.