« GUERRE DE MOUVEMENT » ET « GUERRE DE POSITION »

D’aucuns, à l’instar de Jean-Luc Mélenchon, paraissent croire le moment arrivé d’inciter à la « guerre de mouvement », ou encore à la « guerre permanente » : « Nous ne pouvons pas entrer dans une guerre de position, où l’objectif est d’user l’adversaire. On finit par s’installer, on ne bouge plus, et on devient comme le PS ou Pierre Laurent » (cité par Le Monde du 2 mars). La figure tutélaire de la « France insoumise », outre ses piques venimeuses à l’encontre des communistes, tente d’asseoir son orientation présente en reprenant à son compte des concepts utilisés par Antonio Gramsci lorsque, de sa prison mussolinienne, il mettait en garde ses camarades contre l’aventurisme les guettant. Elle n’en commet pas moins, volonté de tordre les textes à son avantage ou méconnaissance des débats de cette époque, une très lourde erreur d’analyse et… un contresens théorique.

Erreur d’analyse, parce que notre camp doit surtout faire face aux attaques de ses adversaires. Il lui faut donc, dans le cours même de la confrontation sociale et à la faveur de l’expérience collective qu’elle favorisera, reprendre confiance en ses forces, reconstituer son unité autour des revendications correspondant à l’intérêt commun de celles et ceux qui ont tout à perdre d’un nouvel échec, reconstruire les divers instruments du combat de classe. Contresens, parce que le plus éminent des dirigeants et penseurs du communisme italien n’imaginait nullement, en parlant d’une « guerre de position », amener ses camarades à « ne plus bouger ». Il les incitait, à l’inverse, à faire preuve « d’exceptionnelles qualités de patience et d’invention » (in Cahiers de prison, Gallimard 1983), afin de décocher au bon moment le « coup de poing dans l’œil » pouvant déstabiliser les forces adverses (cité par Alfonso Leonetti, Notes sur Gramsci, EDI 1974). Et de préconiser, dans la foulée, la défense de propositions politiques sur lesquelles une majorité du peuple pouvait se retrouver. D’ailleurs, toujours dans cet entre-deux guerres si lourd de dangers, un Léon Trotsky dont nul « Insoumis » ne viendra, j’imagine, contester la détermination révolutionnaire, pourfendait « la théorie fausse d’offensives ininterrompues conduite par l’avant-garde du prolétariat comme nouvelle méthode de combat » (in L’Internationale communiste après Lénine, PUF 1979).

Pour en revenir à notre printemps 2018, croit-on vraiment que les flamboyantes exhortations à « la guerre permanente » aideront si peu que ce soit le syndicalisme à surmonter les conséquences du long affaiblissement du monde du travail et de la division s’étant creusée entre travailleurs du public et du privé ? Que font, sinon imaginer une stratégie de moyen terme, les fédérations de cheminots et de fonctionnaires lorsqu’elles recherchent, étape après étape, à consolider leur unité dans l’action ? Quelle autre ambition les syndicats de la SNCF affichent-ils lorsque, pour déjouer l’isolement où l’on cherche à les piéger, ils préfèrent bâtir leur mouvement sur la durée, avec le mot d’ordre d’une grève de deux jours sur cinq, jusqu’en juin (ce que Laurent Brun, le secrétaire général de la CGT-Cheminots expose avec lucidité et cohérence dans L’Humanité du 19 mars : « Quand on lance un mot d’ordre de grève reconductible, les collègues cherchent à se préserver au niveau financier et décident plus ou moins de manière individuelle des reprises du travail partielles. (…) Concrètement, le 3 avril, les cheminots voteront la reconduite du mouvement pour le lendemain. Et le 4 avril, ils voteront pour reconduire la grève le 8 avril et ainsi de suite... (…) Ce qui est sûr, c’est que les cheminots sont très mobilisés et qu’il faut à tout prix éviter ce qui peut être de nature à affaiblir cette mobilisation, comme une rupture de l’unité syndicale ») ? Et à quoi d’autre tend la confédération CGT en rendant publique, de concert avec sa branche cheminote, une contre-réforme de l’entreprise, afin de moderniser, renforcer, redéployer le service public du rail ?

FAIRE BOUGER LES LIGNES DANS L’OPINION

Cette conduite tout en finesse de l’action, qui déplaît sans doute aux tenants de méthodes d’emblée plus radicales, possède à mes yeux l’inestimable vertu de poser, sans brûler inconsidérément les étapes, les jalons du passage de la juxtaposition des luttes à leur indispensable convergence. Les foules considérables réunies ce 22 mars expriment très précisément la réalité de la colère sociale. Si elles ont commencé à soulever la chape de plomb de l’impuissance si longtemps ressentie par le monde salarié, elles ne dissipent pas encore le doute, solidement installé dans les têtes, sur la possibilité d’inverser la tendance.

Tout va, à présent, se jouer sur la capacité du mouvement populaire, non seulement de préserver une cohésion toujours fragile et que le pouvoir ne manquera de vouloir briser en attisant les dissensions en son sein, mais aussi de regrouper derrière lui la majorité du pays. L’opinion se montre hésitante, elle-même percutée par l’inexistence de projet alternatif crédible à celui auquel Jupiter veut assujettir la France, à l’unisson de ce qui se passe à l’échelle de toute l’Union européenne. Sa perméabilité aux campagnes médiatiques présentant notre modèle républicain comme une survivance désuète de « l’ancien monde » le dispute à son attachement à des services publics la protégeant de la généralisation de logiques marchandes à la violence insoutenable pour la dignité humaine.

C’est, par conséquent, une double bataille qu’il nous incombe de livrer : sociale, par l’affermissement du rapport de force et l’articulation des divers terrains d’affrontement à un libéralisme destructeur de droits et de vie, autant que culturelle, en gagnant nos concitoyens à l’idée que c’est l’intérêt général qui se trouve en cause. Non simplement la préservation du statut de cheminots que l’on prétend égoïstes, ou du « statu quo » incessamment dénoncé dans la fonction publique, mais la capacité de la puissance publique de soustraire aux appétits de la finance et des actionnaires les secteurs d’activité qui répondent à des besoins vitaux de la population. Non la satisfaction de revendications particulières, que les néolibéraux feignent démagogiquement d’opposer à la précarisation généralisée frappant le salariat, mais le souci de l’égalité entre territoires et citoyens (ce que recouvre, entre autres, le refus de voir fermer des milliers de kilomètres de lignes ferroviaires de proximité).

Échappant un bref instant à son tropisme macronien pourtant particulièrement enfiévré, Le Monde du 23 mars vient de reproduire le célèbre discours prononcé par Pierre Bourdieu, au plus fort du conflit de novembre-décembre 1995 contre le « plan Juppé ». Fieffé service qu’il nous a rendu là, tant le sociologue y décrivait un enjeu de civilisation, qui n’a cessé, depuis, de grandir : « La crise d’aujourd’hui est une chance historique, pour la France et sans doute aussi pour tous ceux, chaque jour plus nombreux, qui, en Europe et ailleurs dans le monde, refusent la nouvelle alternative : libéralisme ou barbarie. Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants, et tant d’autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations, par les réflexions innombrables qu’ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s’efforce en vain d’étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu’insuffisants : comment restituer aux premiers intéressés, c’est-à-dire à chacun de nous, la définition éclairée et raisonnable de l’avenir des services publics, la santé, l’éducation, les transports, etc., en liaison notamment avec ceux qui, dans les autres pays d’Europe, sont exposés aux mêmes menaces ? Comment réinventer l’école de la République, en refusant la mise en place progressive, au niveau de l’enseignement supérieur, d’une éducation à deux vitesses, symbolisée par l’opposition entre les grandes écoles et les facultés ? Et l’on peut poser la même question à propos de la santé ou des transports. Comment lutter contre la précarisation qui frappe tous les personnels des services publics et qui entraîne des formes de dépendance et de soumission particulièrement funestes dans les entreprises de diffusion culturelle (radio, télévision ou journalisme), par l’effet de censure qu’elles exercent, ou même dans l’enseignement ? »

Les mots n’ont pas pris une ride, d’autant que, dans le même texte, Bourdieu appelait à « briser le monopole de l’orthodoxie technocratique sur les moyens de diffusion ». Les « réseaux sociaux » actuels ont considérablement élargi, par-delà leur fonctionnement souvent pervers, les possibilités d’y parvenir. Pourquoi ne pas, dès maintenant, lancer un appel citoyen à soutenir le combat des cheminots (et des agents de l’État, du secteur hospitalier ou des institutions locales), parce que celui-ci est le meilleur atout dont dispose la collectivité pour refonder un service public à la hauteur des défis du XXI° siècle, en développer la qualité, en élargir les missions, en imaginer la relation nouvelle aux usagers ? Après tout, c’est une initiative de ce type, avec son million de signataires, qui avait fait basculer le pays du côté des manifestants et grévistes de 2016 contre les ordonnances de Monsieur Valls et de Madame El Khomry…

DE NOUVEAU, SUR LES RAPPORTS PARTIS-SYNDICATS…

C’est, à ce point de la réflexion, qu’il convient d’aborder sans détours l’épineux débat sur le rapport entre syndicats et partis politiques. Il vient d’être relancé par Jean-Luc Mélenchon – je ne recherche nullement la polémique avec lui, mais il est des propos de sa part qui ne peuvent être laissés sans répliques –, reprenant la vision qui avait jeté tant de trouble à l’occasion de la mobilisation de l’automne 2017 contre la loi travail de Madame Pénicaud. Sur son blog, il écrit : « La stratégie de relève de notre ancien monde se joue donc sur plusieurs tableaux. Ils ne sont pas de même nature. Sur le plan électoral, tout est dit. L’abstention massive et le dégoût civique ultradominant obligent à une clarté de cristal dans le positionnement. Pas de tambouille. Pour ce qui concerne la relation à la société, c’est une autre affaire. Tout ce qui peut socialement remobiliser est bon. Le premier objectif vise à construire des combats communs sur le terrain. C’est-à-dire à regrouper tout ce qui peut l’être pour des mobilisations qui homogénéisent la société elle-même dans un esprit de résistance pour ses droits. Ici le Mouvement (il est là question de la « France insoumise », c’est moi qui le précise) appuie, aide, soutient et ne devra jamais hésiter à se joindre à tous les groupements pour cela. Pour autant son action ne saurait être une simple répétition des mots d’ordre syndicaux. Dans la lutte des cheminots par exemple, il assumera la responsabilité de mobiliser pour sa part les usagers du rail, les secteurs de la société qui ne sont pas directement mobilisables par l’action syndicale. La stratégie de moyen terme pour nous est celle qui a permis à la Guyane de produire le fameux document ‘’accord Guyane’’ qui a fédéré la société guyanaise dans toutes ses composantes par et dans la lutte sociale. »

Si l’on suit bien sa pensée, l’ancien candidat considère que son score de la dernière présidentielle a complètement bouleversé la donne, politique autant que sociale : il n’est plus pour lui question d’unité entre forces politiques, laquelle est renvoyée à de la vulgaire « tambouille » ; il apporte son soutien, bien sûr, à l’action syndicale, mais en revendiquant, pour son organisation, la mission d’agir en surplomb des mobilisations, afin de prendre la tête de « toutes les composantes » de la société.

Dit autrement, le syndicalisme se voit assigné un rôle au fond assez corporatiste, celui d’organiser la résistance des secteurs qu’il influence (limités, si l’on comprend le raisonnement, comme si le salariat ne formait pas l’immense majorité du peuple), ce que complète une vision très hiérarchique de la relation qu’il lui faudrait dorénavant entretenir avec la formation politique dont Jean-Luc Mélenchon porte les couleurs. On croyait ce genre de prétentions tombé aux oubliettes de l’histoire, tant elle fit de dégâts tout au long du siècle passé. Mais la voici qui resurgit, reproduisant la tentation délétère de subordonner l’action sociale à la visée d’un parti emporté par sa quête d’hégémonie. On comprend mieux, dès lors, les injonctions de nouveau adressées aux confédérations afin qu’elles se rallient à l’analyse mélenchonienne des exigences du moment, ou la mauvaise humeur manifestée par les dirigeants de la « FI » devant l’appel cosigné, en vue de la journée du 22 mars, par onze formations de gauche.

Que l’on me pardonne de parler cru, mais tout cela se révèle éminemment négatif. Pour le développement de la mobilisation, alors qu’elle doit surmonter tant de difficultés héritées de la période antérieure… Pour la légitimité que revendique à juste titre le syndicalisme dans l’affrontement qui débute, alors que l’exécutif s’acharne précisément à éliminer ce qu’il désigne comme des « corps intermédiaires » freinant l’entrée de la France dans la « modernité » supposée du règne sans partage des « premiers de cordée »… Pour l’union de toutes celles et tous ceux qui, tout en étant les victimes de la même entreprise régressive, n’entendent renoncer ni à leurs affinités syndicales, ni à leurs opinions politiques, ni à leurs formes particulières d’engagement dans la recherche du bien commun.

Plutôt que de venir perturber les efforts de ceux qui se retrouvent en première ligne du choc qui se dessine, mieux vaudrait travailler à une confluence sociale et politique d’un nouveau type, dans le respect de l’indépendance et du rôle de chacun. C’est aux syndicats de prendre la tête de l’épreuve de force et d’en définir les modalités, puisque les salariés qu’ils représentent vont en fournir les gros bataillons. Quant aux partis, il leur incombe d’apporter leur plein soutien aux mobilisations, d’en étendre l’impact dans l’opinion, de renforcer leur dynamique au moyen de propositions démontrant que l’implacable loi des marchés financiers n’est pas un horizon indépassable et que d’autres solutions peuvent voir le jour.

Il serait, à cet égard, opportun, qu’après s’être exprimé solidairement contre les ordonnances de Monsieur Macron, les partis impliqués vérifient entre eux la possibilité d’une expression commune autour de mesures destinées à relever le service public et à convaincre les citoyens de leur bien-fondé. Sans chercher à se substituer au mouvement syndical, et sans vouloir installer une quelconque prééminence à son égard, mais en s’enrichissant plutôt de ses apports pour élaborer une autre politique.

LA CHARTE D’AMIENS N’EST PAS LE PROBLÈME

Cela m’amène à une dernière remarque. À l’appui de ses démonstrations, et à chaque fois qu’il en trouve l’occasion, Jean-Luc Mélenchon dénonce en des termes particulièrement virulents la Charte d’Amiens, adoptée par la CGT des origines en son congrès de 1906. Ce document provoqua, il est vrai, de sévères débats et polémiques dans le mouvement ouvrier français, et je n’entends pas les aborder dans ce post. Cela dit, rien dans ses préconisations n’est de nature à interdire la confluence sociale et politique que j’ai précédemment évoquée, sans que quiconque n’ait à abdiquer de son identité.

La Charte, qui demeure une référence pour notre syndicalisme, préconise en effet une « double besogne » : « Dans l’œuvre revendicative quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d’améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l’augmentation des salaires, etc. Mais cette besogne n’est qu’un côté de l’œuvre du syndicalisme ; il prépare l’émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l’expropriation capitaliste… »

Cette conception d’une « double besogne », pour peu que l’on tire du côté des partis un trait définitif sur les tentatives d’instrumentalisation qui existèrent si longtemps, serait de nature à retrouver un rapport décomplexé entre les diverses composantes du camp du progrès. À favoriser les synergies et les complémentarités, en lieu et place des ignorances mutuelles délétères, des compétitions destructrices, des querelles de préséance aberrantes. À affermir de ce fait et élargir la ligne de front, au gré des rendez-vous unitaires qui seront convoqués par les organisations de travailleurs. À entraîner une large majorité populaire dans la bataille vitale qui débute, en recherchant, sous les formes les plus diverses et à tous les niveaux de la société, un partenariat avec les forces syndicales, parce que les réflexions propres de celles-ci et ce qu’elles tirent de leur expérience pratique sont une source d’enrichissement fécond pour tous. À réunir, ce faisant, les conditions de la victoire.

J’en termine sur ce dernier point. C’est bien une confrontation décisive qui va mobiliser toutes nos énergies. Elle nous appelle à approfondir, sans perdre de temps, la réflexion d’ores et déjà engagée sur sa construction et ses objectifs. Parce que c’est, me semble-t-il, la condition de la mise en échec du petit clan qui en a pris l’initiative et… de notre propre contre-offensive dans la foulée. Cette note entend, très modestement, y contribuer.