1. DE L’ÉTAT DE LA FRANCE

Si chacun, au sein de notre convergence, s’accorde aisément à considérer que la tendance générale prévalant dans notre pays se révèle des plus négatives, la lecture de certains textes, ou de certaines déclarations, pourrait amener à la conclusion que, désormais, tout doit continuer comme avant. C’est-à-dire sans que l’on se disposât à partir d’une orientation nouvelle, susceptible de nous aider à relever des défis monumentaux, sans que l’on changeât le logiciel qui s’est insidieusement imposé à nous ces derniers temps.

Or, la crise française, telle que la séquence électorale de ce printemps en a révélé les dimensions imbriquées, n’est pas simplement une crise politique et institutionnelle d’importance, ni même une crise de régime annonçant l’entrée de l’Hexagone dans la zone des tempêtes. Elle est, avant tout, une crise de décomposition et d’effondrement. Décomposition d’un système politique, des modes de domination qui en assuraient la pérennité et lui conféraient une légitimité aux yeux de la majorité du peuple, de la communauté citoyenne que la République est censée garantir et que trois décennies de contre-révolution libérale ont assez largement mis en charpie. Effondrement concomitant d’institutions jusqu’alors réputées inoxydables et qui s’avèrent à présent en bout de course, autant que des partis qui, dans le jeu bipolaire institué par la V° République, géraient la succession des alternances à la tête du pays.

Dans l’histoire, de semblables crises ont pu trouver des issues à gauche. Sauf qu’aujourd’hui, en France, la gauche, le camp progressiste plus généralement, les forces du mouvement social doivent affronter les dévastations provoquées par les lourdes défaites essuyées tout au long de la période écoulée. Défaites sociales et politiques, bien sûr, aucune des grandes confrontations ayant polarisé la société depuis une vingtaine d’années (des mouvements populaires de 2003 et 2010 en défense du droit à la retraite, à la bataille référendaire de 2005 contre le traité constitutionnel européen) n’étant parvenue à arrêter la machine à détruire les conquêtes héritées de la Résistance ou encore les principes égalitaires de notre construction républicaine. Mais aussi défaites culturelles et idéologiques, dont on vient de percevoir l’importance à travers la difficulté de la mobilisation des cheminots, ou de celle des intermittents du spectacle, à faire percevoir à l’opinion que l’enjeu en était le service public autant que le droit à la culture, autrement dit la préservation de biens communs fondamentaux.

C’est donc à droite que se cherche une sortie de cette crise française. Voire même très à droite, dès lors qu’au recul général que subit la gauche, intervient en miroir une désagrégation de l’UMP qui favorise l’ascension du Front national. Autrement dit, d’un parti plongeant ses racines dans le terreau des fascismes européens et que sa démagogie sociale autorise à se rapprocher du pouvoir, dans le contexte de désorientation qui obscurcit, de scrutin en scrutin, l’horizon de nos concitoyens.

Faire preuve de lucidité est, par conséquent, le premier des devoirs. Surtout si l’on affiche l’ambition de faire renaître un espoir à gauche. Impossible, pour dire les choses franchement, de s’abandonner à la légèreté d’analyses, pour ne pas dire à la désinvolture d’attitudes, qui prétendent se garder du « catastrophisme »

Ainsi ai-je lu, ici ou là, de la part d’amis de notre constellation militante, que le vote d’extrême droite n’aurait pas atteint son étiage du 25 mai sans l’abstention d’une majorité du corps électoral. Ce qui est vrai, à ceci près que l’impossibilité d’obtenir des électeurs qu’ils reviennent aux urnes, alors que leur abstention profitait de toute évidence au national-lepénisme, est en soi le symptôme d’un mal qui va s’aggravant. Je pourrais encore évoquer d’autres propos, qui s’évertuent à ne voir dans les suffrages frontistes que la reproduction du rejet de l’immigration caractérisant le vote d’extrême droite depuis le milieu des années 1980. Certes, les sondages mettent cette motivation en tête des raisons conduisant à soutenir le Front national, mais en rester là conduit à ignorer que ce dernier a su rendre crédible son projet de « préférence nationale », en réponse au sentiment de précarité et de déclassement qu’éprouvent des millions d’hommes et de femmes issus du salariat ou des classes populaires. Et je ne parle même pas de cette obstination, chez certains, à réduire l’objectif du Front de gauche au dépassement du Parti socialiste, comme si notre premier problème ne consistait pas à conjurer la dislocation qui guette la gauche dans son entièreté.

2. DE LA CRISE HISTORIQUE DE LA GAUCHE

On le sait, Manuel Valls a eu ces mots terribles, à l’occasion du dernier conseil national du PS : « La gauche peut mourir. » Le pire, c’est qu’il a raison… Même si c’est la politique qu’il applique, de concert avec le Prince qui l’a nommé à Matignon, qui en est responsable, et que vouloir que la gauche fît bloc autour de son gouvernement ne fait que proposer un suicide collectif à cette dernière.

Des consultations de mars et mai, il ressort plusieurs tendances lourdes qui, en se conjuguant, risquent d’amener pour longtemps notre camp, en toutes ses familles, à la marginalisation politique et électorale. Les choix de François Hollande ont frappé de sidération, profondément atomisé, totalement déboussolé un peuple de gauche qui avait investi son vote de 2012 d’une immense espérance de changement. Ils ont, du même coup, amplifié la dégradation du rapport des forces entre capital et travail dans la société française, accéléré les tendances désagrégatrices à l’œuvre depuis des années, acculé les forces progressistes à la défensive face à un adversaire à l’initiative sur tous les terrains.

C’est la raison pour laquelle il était trompeur de s’obstiner à affirmer, tout au long des deux dernières années, que la poussée du Front de gauche au premier tour de la de la présidentielle allait se traduire par une « révolution citoyenne » censée aborder la France après avoir balayé l’Amérique latine puis l’autre rive de la Méditerranée. Et, plus encore, de clamer que la gauche anti-austérité se trouvait en position d’assumer la relève d’un social-libéralisme à la faillite aussi patente qu’inéluctable. La double séquence électorale de cette année atteste que, dans une période de recul comme celle que nous affrontons, l’effondrement d’une social-démocratie ayant renoncé à toute politique en faveur du monde du travail entraînait, sauf circonstances très exceptionnelles, celui du reste de la gauche.

En mars, le PS n’a pas simplement perdu le contrôle de quelque 150 villes, il a vu s ‘évanouir la moitié de ses élus locaux, ce qui représente une amputation considérable de cet ancrage territorial qui faisait la spécificité de la social-démocratie hexagonale depuis ses origines (contrairement au Labour britannique ou au SPD allemand, qui se construisirent à partir d’un lien organique au mouvement syndical). Du fait de la prépondérance acquise par les socialistes depuis le congrès d’Épinay, qui leur a permis de dominer les plus importantes communes et les principales communautés territoriales, c’est fort logiquement toute la gauche qui a reculé avec eux. La perspective d’un nouveau et encore plus violent coup de torchon aux consultations départementales et régionales annoncées pour l’an prochain risque, en conséquence, de laisser toute la gauche exsangue. Qu’un nouveau 21 Avril, survenant à l’issue du premier tour de la future présidentielle, et qui se révélerait bien pire que celui de 2002 en raison du poids de l’extrême droite, pourrait alors plonger, non dans une banale défaite, mais dans une authentique débâcle.

La conclusion s’impose d’elle-même. Il s’agit désormais de relever, reconstruire, refonder la gauche. La relever, en la sortant de sa tétanie présente. La reconstruire en faisant en sorte qu’une majorité d’entre elle prenne au plus vite conscience du danger et sache rompre avec la doxa austéritaire et néolibérale qui la détruit. La refonder, sur un nouveau projet émancipateur et sur de nouvelles pratiques politiques lui rouvrant enfin le chemin d’un peuple auquel elle ne délivre présentement plus aucun message d’espoir.

Ce qui implique, pour le Front de gauche, de tourner résolument la page des phraséologies gauchisantes ou des postures de dénonciation, lesquelles ne font qu’étendre le sentiment d’impuissance chez nos concitoyens, pour porter une offre de renouveau en direction de toute la gauche. Nous en sommes encore loin, lorsque j’entends, pour ne prendre que cet exemple, certains de nos partenaires asséner qu’il ne faut d’aucune manière paraître entretenir une relation avec les « partis du système », ce qui désigne principalement, à leurs yeux, le Parti socialiste. Difficile, dans ces conditions, de nouer quelque dialogue que ce soit avec les militants, les responsables ou les courants anti-austérité dudit parti. On confond ici la nécessaire indépendance envers la politique du gouvernement et l’impérieux devoir de s’adresser au peuple socialiste, celui qui permit la victoire de François Hollande en 2012 et alla ensuite, aux élections législatives ayant suivi la présidentielle, jusqu’à préférer les candidats du PS à ceux que nous présentions.

Nous n’avons rien à gagner à nous dérober à une attitude offensive destinée à bouleverser la configuration de la gauche, la redresser et la revitaliser, pour lui préférer une surenchère « anti-système » que l’extrême droite a largement préemptée et qui lui permet de dévoyer la colère impuissante qui monte de notre société. À prendre le risque de ce qui deviendra inévitablement de l’immobilisme, nous rendrions rapidement inenvisageable la construction d’une alternative majoritaire…

3. DE L’OFFRE POLITIQUE QUE DEVRAIT PORTER LE FRONT DE GAUCHE

Cela m’amène, tout naturellement, à la dimension capitale du projet politique à faire surgir. Si c’est bien d’une débâcle que notre camp s’avère menacé, si l’on n’évitera cette catastrophe qu’en défendant une perspective crédible répondant à l’intérêt bien compris de toute la gauche et plus globalement du mouvement ouvrier, il convient impérativement de chercher la jonction avec le refus grandissant qui s’exprime, jusque dans l’aire d’influence socialiste, contre le « pacte de responsabilité » et l’austérité budgétaire. Non simplement parce que nous serions à l’affût de dissensions de nature à élargir notre propre espace politique, mais parce que rien n’est plus urgent que de donner à voir que la majeure partie de la gauche est en train de se détacher des choix mortifères du président de la République et de son Premier ministre.

Cette majorité en « contre », qui s’est d’abord manifesté dans le refus des écologistes d’intégrer l’équipe Valls, avant que n’apparaissent les députés dits frondeurs et qu’ils ne commencent à livrer une bataille pied-à-pied contre les options gouvernementales, peut et doit devenir au plus vite devenir une majorité rassemblée sur les grands axes d’une autre politique. Chacun, bien sûr, peut estimer que l’objectif reste parfaitement utopique. Ce n’est pas mon point de vue.

À simplement observer les propositions fusant actuellement de toutes les sensibilités en désaccord avec le ralliement du pouvoir au libéralisme, on aboutit à l’incontournable constat qu’un véritable pacte anti-austérité pourrait demain voir le jour. De la relance au moyen de grands investissements d’avenir comme de la transition écologique pour créer des centaines de milliers d’emplois et engager la réindustrialisation de la France, à la réforme fiscale qui autoriserait enfin la mise à contribution des revenus financiers et des activités spéculatives… De la récupération par la puissance publique du contrôle du crédit que les banques raréfient au moment où les petites et moyennes entreprises en ont le plus besoin, à la redynamisation de la consommation des ménages grâce à l’augmentation du pouvoir d’achat des salariés et des retraités… De la sortie décidément indispensable d’un traité budgétaire européen qui enfonce les économies dans la dépression et creuse l’endettement des États alors qu’il prétend le résorber, à la prise de conscience grandissante que l’on ne peut plus demeurer dans le cadre d’une V° République discréditant l’action politique par son présidentialisme délétère… Il devient possible de mettre la dyarchie exécutive en minorité à gauche, de réhabiliter la chose publique aux yeux de millions de citoyens, de réconcilier la gauche avec le peuple, donc de transformer profondément le climat politique et social du notre Hexagone. Il suffit, à cet effet, que des énergies encore dispersées se conjuguent pour défendre ces points comme la base d’action d’un autre gouvernement, décidé à s’affranchir des préceptes du libéralisme.

Pour signifier que la formation d’une nouvelle majorité sur ces bases ne saurait avoir d’autre préalable que la volonté de libérer le pays du carcan de l’austérité, nous avons, à la Gauche unitaire, parler d’une alliance « rose-vert-rouge ». On nous a vertement répliqué que nous serions dans « l’incantation », expression par exemple utilisée par Pierre Khalfa sur son blog. Très bien ! Dans ces conditions, que faire d’autre ? La rhétorique classique de l’extrême gauche, celle à laquelle nos partenaires d’Ensemble paraissent vouloir se cramponner, apparaît à l’inverse relever du mirage. Ne consiste-t-elle pas à attendre, pour qu’une perspective surgisse, que le mouvement social vînt s’en mêler et redistribuer les cartes sur le théâtre politique ? On peut bien, comme le font ces camarades, déformer la réalité, survaloriser les résistances, insister sur le caractère prometteur de ces espaces de radicalité que sont les luttes contre l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ou la ferme des Mille-Vaches, rien n’y fera. Toutes les mobilisations marquent le pas, faute d’un horizon politique atteignable qui les aiderait à arracher des victoires.

J’entends également, dans cette famille politique, exprimer l’idée qu’il faudrait se contenter, au stade actuel, d’accumuler des forces pour une future réorganisation de la gauche. L’une des figures de ce parti, Samy Johsua, vient dans cet esprit d’écrire que « l’essentiel réside dans le surgissement de ceux ‘’d’en bas’’ sur la scène où se joue leur sort », ajoutant que « la solution effective ne viendra pour l’essentiel d’aucune des sphères ‘’politiques’’ actuelles ». J’ai déjà vu cette conception mise en application. C’était à la fin de la LCR puis au lancement du NPA. On y théorisait (déjà !) le contournement du « mouvement ouvrier organisé », on y disait que rien de sérieux ne viendrait du champ politique constitué, on y attendait qu’une génération militante portée par l’expérience de ses luttes vînt porter une nouvelle gauche radicale sur les fonts baptismaux. Cela a amené Olivier Besancenot à son inexistence présente…

Il me faut encore dire un mot de la formule qui fonde l’approche de nos partenaires du Parti de gauche. Le dernier conseil national de celui-ci a adopté une résolution indiquant qu’il convenait d’« approfondir la discussion avec les organisations et groupes de gauche qui rompent avec la politique du gouvernement, sans permettre qu’elle soit le moyen d’une nouvelle mystification ni celui d’un arrangement avec la direction socialiste ou le gouvernement ». La contradiction, que chacun relèvera, entre les deux parties de la phrase (on reconnaît que des organisations ou groupes de gauche rompent avec la politique du gouvernement, ce qui n’est tout de même pas rien, mais on laisse dans le même temps entendre qu’ils pourraient représenter le vecteur d’une nouvelle mystification…), ne doit rien à une simple maladresse de rédaction. Elle vise manifestement à induire d’emblée que les dialogues qui viennent à peine de s’ébaucher entre la gauche anti-austérité et des personnalités ou courants socialistes ne trouveront probablement pas de débouché, dès l’instant où les intéressés n’entendent pour l’heure pas faire leurs adieux à un parti dont ils se considèrent l’émanation légitime. Je le dis franchement, il n’y a que paralysie, impuissance, enfermement dans une posture de marginalité à attendre d’une telle vision des choses.

J’en suis encore plus convaincu après avoir lu le post que Jean-Luc Mélenchon a récemment consacré, sur son blog, à la rencontre du Front de gauche avec Europe écologie-Les Verts. On le sait, mettant sur la table des propositions destinées à être soumises à l’équipe gouvernementale, la direction écologiste suggère une initiative qui s’étendrait jusqu’au Parti socialiste. Pour justifier le refus de son parti de participer à toute réunion à laquelle le PS participerait en tant que tel, Jean-Luc est amené à porter une appréciation particulièrement négative sur l’aboutissement de l’action des « frondeurs » de l’Assemblée nationale. : « Que se passera-t-il ? À mon avis ? Rien. Ils ne feront rien de ce qui compte. » Qu’importe, à lire ce propos, que ces députés se soient courageusement battus sur leurs amendements dans l’Hémicycle, que la tension apparaisse maintenant maximale entre eux et les représentants du gouvernement, qu’ils soient implicitement menacés d’expulsion de leur groupe parlementaire avant que n’ait pu se construire un rapport de force politique dans la gauche, que leurs votes puissent pour ce motif se révéler hésitants. Tout se passe comme si notre ex-candidat de 2012 voulait à tout prix nier que la fracture ne cesse de se creuser entre le couple Hollande-Valls et un ample pan de sa majorité, afin d’installer l’idée, sans plus de démonstration, que le Front de gauche n’aurait que du temps à perdre en cherchant à faire bouger les lignes à gauche, à réunir toutes les forces souhaitant ouvrir à la France un nouveau chemin. D’où la sentence sans appel dont il complète l’appréciation évoquée précédemment : « Le but de notre travail n’est pas de fédérer des partis mais le peuple lui-même. Le système n’a pas peur de la gauche ! Le système a peur du peuple. » À la lecture de ces lignes, dont je respecte la cohérence mais dont je redoute qu’elles nous cantonnent définitivement dans l’isolement, chacun comprendra que je sois a priori méfiant lorsque l’on prétend résumer notre stratégie à la construction d’un « front du peuple », dont on ne définirait clairement ni ce qui le fonde, ni les alliances qu’il recouvre.

On voit bien qu’il nous faut continuer à discuter, réfléchir et, autant que possible, progresser collectivement à la lumière de l’expérience. Sans jamais chercher à ensevelir des différences sérieuses d’appréciation et d’orientation sous un unanimisme de façade qui se briserait à la première épreuve, affaiblissant un peu plus notre coalition… qui n’en a pas vraiment besoin. C’est la raison pour laquelle, dans le communiqué sorti des deux réunions de juin de la coordination du Front de gauche, nous n’avons pas, à la Gauche unitaire, souhaité que l’on ignore des débats qui sont encore loin d’être tranchés, en vertu de « l’ambition majoritaire » qui souderait toujours ses diverses composantes.

4. DE L’UNITÉ À GAUCHE, ENCORE ET TOUJOURS…

Au fond, tout ceci nous ramène à un débat traversant les gauches européennes et le mouvement ouvrier depuis… des décennies. Je suis de celles et ceux qui considèrent que la classe des travailleurs, les salariés, le peuple, la jeunesse, bref toutes celles et tous ceux qui ont un intérêt commun à la rupture avec le libéralisme et le productivisme, ne trouvent le chemin de grandes avancées qu’en surmontant les divisions qui les paralysent face à un adversaire sachant généralement demeurer uni sur l’essentiel. En certains moments exceptionnels, ceux de poussées révolutionnaires, l’unité peut se construire dans le creuset de l’auto-organisation populaire. Sinon, le problème se résume à la manière de faire converger les forces vives de notre camp social et politique, en parvenant à dépasser les frontières qui séparent entre eux ses principaux courants. La condition pour atteindre cet objectif est, toutefois, de fonder l’unité, non sur le plus petit dénominateur commun, mais sur un contenu collant au plus près à l’intérêt du plus grand nombre.

Ce n’est pas par dogmatisme, parce que mes lectures de jeunesse des travaux de Léon Trotsky sur le « front unique » obscurciraient chez moi le besoin d’imaginer des concepts mieux adaptés au XXI° siècle – on m’en a déjà accusé –, mais par réalisme, que je suis amené à considérer que c’est présentement le défi de l’unité qu’il nous incombe de relever. Parce que, dans un contexte défensif comme celui d’aujourd’hui, une gauche de combat n’a aucune chance de reprendre l’offensive si toutes les forces voulant échapper au naufrage dont les menace la soumission au néolibéralisme ne parviennent pas à conjuguer leurs efforts. Parce que c’est le pire qui nous guette, si les postulats de haine, d’exclusion, de destruction de l’identité républicaine de la France l’emportaient. Parce que la ligne mise en œuvre au sommet de l’État depuis deux ans a pour effet de creuser les divisions au sein de la gauche comme du syndicalisme. Parce que cette politique n’a maintenant plus de majorité à gauche et que, dans le propre parti du président de la République, monte en puissance l’aspiration à un changement de cap. Parce que, par-delà les formes dont on l’habille, la théorie de « deux gauches » repliées sur elles-mêmes et irréductiblement opposées l’une à l’autre représente la meilleure aide que l’on pût apporter à un exécutif à la peine jusque dans sa propre famille de pensée ; elle est même le pire obstacle que nous puissions placer en travers d’une recomposition qui se cherche.

C’est ce que me conduit, avec mes camarades de GU, à proposer que le Front de gauche se fît porteur d’une proposition de rassemblement de la gauche sur une base de rupture avec la politique de « l’offre » et le dogme de l’équilibre budgétaire à tout prix. Non point, comme d’aucuns le croient, ou plus précisément feignent de le croire, pour protéger François Hollande et Manuel Valls, mais au contraire pour les isoler de cette majorité du peuple et du camp progressiste qui ne se reconnaît pas dans leur action calamiteuse. Donc, pour que la gauche apparût de nouveau comme le répondant de ces millions d’hommes et de femmes sortis désespérés de la trahison de leurs attentes. Renouer avec lesdites attentes est la condition d’une sortie de la paralysie, c’est le moyen de briser la chaîne des défaites à répétition.

Sur ce plan encore, bien des choses restent à clarifier au Front de gauche. Tout récemment, un dirigeant d’Ensemble m’expliquait que s’opposer à la politique de l’exécutif revenait à diviser la gauche. Si combattre une orientation qui divise profondément les nôtres, le camp du travail et du progrès social, doit nous amener à revendiquer la division, alors, disons-le franchement, nous livrons un combat perdu d’avance. De même, le refus déterminé de nos camarades du Parti de gauche d’envisager, simplement d’envisager, de s’asseoir à la table d’un quelconque dialogue avec le Parti socialiste, grâce auquel chacun confronterait ses positions, nous entraîne à notre tour dans une spirale infernale : celle qui, en nous amenant à nous saisir volontairement du Mistigri du sectarisme, nous ferait prendre notre part à une catastrophe qui se rapproche.

J’ai été très long. Je me résume donc. Le Front de gauche s’est fracassé, aux municipales et, plus encore, aux européennes, dans la mesure où il s’est écarté de sa visée originelle : défendre une perspective pour toute la gauche, en battant au sein de celle-ci les tenants d’un social-libéralisme sans avenir. Il demeure une force militante dont le potentiel peut être décisif. Son échec lui impose néanmoins une remise à plat sans concessions ni atermoiements. Il exige de lui qu’il renonce à l’illusion de pouvoir, isolément, se poser en recours à gauche. Il lui faut plutôt se concevoir comme l’aile marchante de cette gauche, sa force motrice. Sa relance est à ce prix, et c’est dans cet esprit que je me suis attelé, avant que les congés n’éparpillent militantes et militants, à mettre noir sur blanc ma contribution à cette indispensable réflexion collective.