Comment laisser passer ? Depuis que je suis revenu du congrès du Parti de gauche à Bordeaux, auquel j’étais invité comme les porte-parole de toutes les composantes du Front de gauche, je vois gonfler et s’envenimer les accusations d’antisémitisme portées à l’encontre de mon ami Jean-Luc Mélenchon. À supposer que le propos de ce dernier concernant Pierre Moscovici, tel qu’il avait pu être rapporté à chaud par la presse, ait pu comporter une maladresse, ce qui n’était nullement le cas, le rétablissement dans son exactitude de la phrase incriminée eût dû mettre immédiatement un terme à la polémique. Voire amener les regrets des apprentis procureurs qui l’avaient initiée…

Il n’en aura rien été. Non seulement les Harlem Désir, David Assouline ou Manuel Valls – sans parler du ministre des Finances lui-même – n’auront rien retiré d’attaques infâmantes allant jusqu’à évoquer l’idéologie de Mein Kampf, mais ils auront été suivis par d’autres, de tous les bords politiques. Ainsi ai-je entendu un éditorialiste de renom, du Figaro pour ne pas le nommer, comparer nos démonstrations à la prose des feuilles collaborationnistes de l’Occupation. Preuve que la réalité des faits ne compte plus lorsqu’il s’agit de trouver le premier prétexte venu pour salir et discréditer une parole qui dérange... dès lors qu’elle s’attaque à la dictature de la finance et à l’attitude scélérate des dirigeants de l’Eurogroupe à propos de Chypre.

L’affaire est grave. Très grave, même. Non, évidemment, parce qu’une phalange de dirigeants socialistes a critiqué notre ancien candidat à l’élection présidentielle. C’est leur droit. Au sein même du Front de gauche, chacun sait qu’il nous arrive plus d’une fois d’exprimer les nuances ou désaccords qui peuvent parfois nous distinguer. Dans le cas présent, il ne s’agit cependant pas du libre exercice de la confrontation entre partis. Mais d’une entreprise dangereuse d’un triple point de vue.

D’abord, en s’employant à jeter l’opprobre sur la deuxième composante de la gauche qu'est devenu le Front de gauche - car c'est à lui, dans son ensemble, que l'on s'en prend -, au moyen d’une assimilation ignominieuse, on crée dans le camp progressiste et dans le pays une atmosphère pestilentielle, qui ne pourra profiter qu’aux pires adversaires de la démocratie. Ensuite, en jouant cyniquement avec l’accusation d’antisémitisme, on aboutit à la banaliser, alors précisément que se développent partout en Europe la xénophobie, le racisme, la haine des Juifs ou la détestation des musulmans et plus généralement des minorités. Enfin, en usant de procédés scandaleux, on interdit tout débat au sein de la gauche et on répand, du même coup, le poison de la division en son sein… pour le seul bénéfice de ses adversaires les plus acharnés.

Cette escalade survient, au demeurant, au moment où la crise de la construction libérale de l’Europe rebondit à partir des exigences imposées aux Chypriotes, où l’austérité est partout mis en accusation par les populations, où les renoncements de François Hollande et de son gouvernement débouchent sur un tel échec que la fracture ne cesse de se creuser avec le peuple, où la déception de ce dernier et son exaspération viennent de permettre au Front national de réaliser une poussée spectaculaire au second tour de la législative partielle de l’Oise. C’est de cela que les dirigeants du Parti socialiste devraient sans faux-fuyants accepter de discuter devant le pays. Plutôt que de se livrer à des manœuvres aussi détestables que dérapantes. Et c’est pourquoi je renouvelle à Jean-Luc mon amitié et ma solidarité.