UN BASCULEMENT CIVILISATIONNEL

Le nouvel occupant du Château aimerait, c’est manifeste, que l’on attribuât ses succès fulgurants à son génie. Il se révèle plutôt le produit de conditions exceptionnelles.

Nous affrontons, sous l’égide de la globalisation, de gigantesques bouleversements internationaux : hyperfinanciarisation de l’économie ; profonde mutation de l’ordre productif, encore accélérée par l’avènement de ce capitalisme numérique si bien symbolisé par les Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon) ; mise en cause des réalités nationales, sous l’impact de cette révolution surgie du système lui-même ; course généralisée au moins-disant social ou environnemental ; transfert de la réalité des pouvoirs, des États vers des institutions opaques agissant au seul service des marchés ; standardisation et homogénéisation des modes de vie en fonction de normes importées d’outre-Atlantique ; substitution d’un individualisme consumériste aux solidarités construites de très longue date… Ils n’auront pas uniquement modifié les rapports de l’Homme à son travail et à l’Autre, ils auront généré angoisses, paniques identitaires et quêtes de sens.

C’est dans ce contexte que le globe aura fini par entrer dans un temps d’incertitudes, de convulsions, de chaos. La crise de 2007-2008, il y a tout juste dix ans, en annonçant de futurs krachs encore plus dévastateurs, aura mis en évidence le renoncement des gouvernements, ramenés au rôle de sauveteurs de banques menacées par leurs propres turpitudes, à réguler si peu que ce soit la finance. Dans le même temps, on aura vu les concurrences s’exacerber pour le partage des marchés… Les rapports de force se redéfinir à chaud entre puissances et ensembles géopolitiques… Les gains de productivité, sans cesse accrus par la robotisation, être toujours davantage ponctionnés par les actionnaires des grands groupes, au prix de la désindustrialisation croissante des pays développés… Les nationalismes et les tensions guerrières faire leur grand retour un peu partout, sans que la communauté internationale n’y apporte la moindre solution… Les désintégrations étatiques et les replis communautaires se multiplier… Le totalitarisme jihadiste surgir de cet environnement éruptif, et se manifester sous la forme d’un terrorisme global...

Conséquences des inquiétudes ce faisant générées, comme du sentiment d’impuissance ressenti par les peuples, c’est l’efficience du politique et la réalité des souverainetés citoyennes, bref le principe démocratique en son essence, qui s’en seront trouvés ébranlés, pour ne pas dire délégitimés. Quoi que l’on pensât de leurs options « souverainistes », Natacha Polony et le Comité Orwell pointent le nœud du problème : « Les démocraties occidentales ont bel et bien commencé à s’affaisser sur elles-mêmes. Avec la délégitimation profonde de la notion de bien commun, le relativisme profond des valeurs et le règne sans partage du bon plaisir individuel, l’effondrement du niveau culturel et éducatif, la paupérisation d’une fraction croissante de la population, la montée des haines et des incompréhensions, c’est la concorde qui est minée de l’intérieur. (…) La démocratie est notamment menacée par l’alliance redoutable des marchés financiers et des nouvelles technologies… » (in Bienvenue dans le pire des mondes, Plon 2016).

À partir d’autres considérants, Edgar Morin en déduit un enjeu majeur : « Partout, deux barbaries se conjuguent, la vieille barbarie de la haine, du mépris, de la cruauté, et la barbarie glacée du calcul qui veut contrôler tout ce qui est humain. Partout, y compris en Europe, la régression politique a fait naître des post-démocraties autoritaires, que le mot ‘’populisme’’ qualifie très mal… » (Le Monde, 30 avril 2017). La naissance de ces « post-démocraties autoritaires » aura été facilitée par l’incapacité de la gauche, et plus généralement du mouvement ouvrier, à relever des défis d’une si considérable ampleur.

Affaibli par les défaites majeures sur lesquelles se sera achevé le XX° siècle, ébranlé par la perte de crédit des idéaux du socialisme et du communisme, divisé par la conversion des sommets de la social-démocratie et d’une partie du syndicalisme à la doxa néolibérale, acculé par l’enchaînement vertigineux de batailles sociales perdues, éprouvé par ses propres renoncements idéologiques et par son impuissance à réinvestir le terrain des idées, notre camp aura fini par ne plus apparaître, à des millions d’hommes et de femmes, porteur d’une alternative politique et d’un projet de société crédibles. Concluant leur remarquable ouvrage consacré à la finance frauduleuse, Alain et Éric Bocquet le relèvent très justement : « Nous avons sans doute mal perçu une certaine rotation du monde et tardé à sortir de la simple dialectique des rapports entre le capital et le travail. Nous n’avions pas assez exploré cette mutation de la finance au cours des trente dernières années. Ce n’était pas notre culture » (in Sans domicile fisc, Cherche-Midi 2016).

L’INTELLIGENCE DU CAPITAL

Après 2008, à gauche et jusque parmi les formations défendant une perspective de transformation radicale de la société, on aura sous-estimé l’aptitude du capital à prendre très vite la mesure des dangers qu’induisait la secousse spéculative venant de se produire. Sur fond de déstabilisation de la construction libérale de l’Europe, dans de nombreux pays, on aura ainsi assisté à l’ébranlement des systèmes politiques installés, à une rupture grandissante entre les populations et leurs représentants, à la déréliction des partis que l’on avait pris l’habitude de voir se succéder aux manettes, à l’irruption d’aventuriers et de forces démagogiques, à l’essor de droites ethnicistes et d’extrêmes droites xénophobes.

Du Brexit outre-Manche à une présidentielle autrichienne ayant vu l’effondrement simultané des conservateurs et des sociaux-démocrates au profit d’un parti néofasciste, de la décomposition de la vie publique italienne plaçant au premier plan le mouvement démagogue de Beppe Grillo à l’apparition inattendue d’une formation anti-étrangers bousculant Angela Merkel en Allemagne, sans parler de la victoire de Syriza en Grèce, les alertes n’auront cessé de se multiplier. Jusqu’à ce que la victoire de Donald Trump, aux États-Unis, ne vienne marquer l’entrée de la planète, et singulièrement du monde capitaliste développé, dans la zone des tempêtes…

La fin bourbeuse du quinquennat de François Hollande assortie de l’usure paroxystique des institutions gaulliennes, la désintégration des deux partis d’alternance discrédités par les orientations libérales les faisant se rejoindre aux yeux des citoyens, la sourde colère montant du pays et gonflant régulièrement les voiles du lepénisme créaient un risque d’ « accident démocratique » majeur. Par-delà la personnalité des compétiteurs « républicain » et socialiste de la présidentielle, les « primaires » avaient surtout agi comme des révélateurs du décalage, intenable sur la durée, entre les règles politiques en vigueur et la réalité d’un pays s’interrogeant sur sa place dans le nouvel ordre international, sur son avenir, et sur ce qui définissait son unité nationale. Une ambiance qui n’était pas sans rappeler l’agonie des III° et IV° République, et qu’alimentaient les échecs respectifs de la droite et de la gauche dites de gouvernement à asseoir durablement leurs gestions, lorsqu’elles remportaient les élections, sur des alliances sociales suffisamment larges.

Dès l’an passé, Marcel Gauchet aura formulé le bon diagnostic, en considérant que les Français « se résignent mal à ce qu’ils ressentent comme une diminution et qu’ils ont le sentiment d’être dépourvus d’instruments d’action pour contrer ce mouvement de déclin. D’abord, en raison de la perception tout à fait nouvelle de l’Europe comme une ratière. Elle se présente comme un piège où nous sommes désormais coincés et dont il est très difficile de sortir. Aucune marge de manœuvre politique ne semble être à la disposition des citoyens, ni même exister de ce côté-là. D’autre part, ils ont le sentiment de ne pas pouvoir compter sur leur personnel politique, quel qu’il soit, pour les tirer de là. Cette perception crée du pessimisme en ce qu’il alimente l’impression que nous sommes sans bras ni jambes, sans aucun relais politique » (in Comprendre le malheur français, Stock 2016).

D’un concours de circonstances, celui né de la désignation de François Fillon avant qu’il ne se vît rattrapé par sa relation singulière à l’argent, qui se sera conjugué avec la dislocation d’un Parti socialiste n’ayant pu résister aux effets délétères de la présidence Hollande, une large frange de l’oligarchie possédante aura su se saisir, afin de concrétiser un très vieux rêve : prendre directement en mains les destinées de l’Hexagone.

Venus de l’univers de la banque, de divers fonds d’investissement engagés sur les marchés internationaux ou de la French Tech, des secteurs de pointe du capital financier pour le dire autrement, on aura alors vu une série de personnalités se mettre « en marche » afin de faire souffler le vent d’une véritable « révolution » politique sur notre pays. Peu de temps avant que le futur vainqueur de la présidentielle ne dévoile ses ambitions, en 2016, un Mathieu Laine, intellectuel libéral et businessman à Londres, résumait sur Twitter l’opération se préparant : « Notre système est à bout de souffle, il est temps de mettre la société civile au cœur du débat et la France en mouvement. » Emmanuel Macron ayant déclaré sa candidature, on ne devait alors plus cesser d’assister à l’arrivée, dans son équipe de campagne, de fondés de pouvoir des plus grands groupes et établissements bancaires…

LES DESSOUS D’UNE RÉVOLUTION PROCLAMÉE

Monsieur Macron s’avérait la personnalité idoine pour donner le coup de balai souhaité par les élites. Son passé d’énarque, de rapporteur général adjoint de la commission Attali, de banquier d’affaires chez Rothschild, de secrétaire général adjoint de l’Élysée et de ministre des Finances le dotait du riche carnet d’adresses indispensable pour obtenir l’appui des milieux d’influence, autant que d’un appareil médiatico-sondagier contrôlé par quelques géants multinationaux. Sa jeunesse le désignait pour profiter de l’aspiration montante au renouvellement de la politique (ce mouvement que, avec le sens du raccourci qui le caractérise, Jean-Luc Mélenchon aura baptisé « dégagisme ») et pour déployer une démagogie sans bornes, bien qu’il fût lui-même le pur produit de l’aristocratie de l’argent. Son agilité intellectuelle, autant que les multiples sources auxquelles il s’était abreuvé tout au long de son parcours, l’autorisaient à brouiller allègrement tous les repères et à décréter la mort du clivage droite-gauche.

Il ne lui restait qu’à « tuer » le président en exercice, auquel il devait pourtant son entrée en politique (et dont il était l’incontestable héritier), ce qui fut fait dans les règles de l’art machiavélien, ainsi que le journaliste François Bazin vient opportunément de le montrer (in Rien ne s’est passé comme prévu, Robert-Laffont 2017). Et à précipiter l’écroulement des partis jusqu’alors prééminents, ce qui ne fut guère difficile, ceux-ci ayant choisi de se suicider dans le cours de la campagne.

Le projet que l’impétrant se sera alors mis à dessiner, par petites touches, répond à trois grands objectifs. D’abord, sous prétexte de « modernisation » et de « déblocage » de la société, il s’agit d’offrir à la classe dirigeante les moyens d’assumer sans complexe sa volonté de convertir définitivement la France, en dépit de l’attachement de cette dernière au principe d’égalité hérité de sa Grande Révolution, aux normes mondialisées de la déréglementation néolibérale. Le programme décliné ces derniers jours par le Premier ministre et sa ministre du Travail en donne l’exacte mesure : la destruction des protections codifiées par le droit du travail s’opérera en parfaite cohérence avec les contre-réformes d’ores et déjà annoncées de l’assurance-chômage, du système de retraite par répartition, ou encore de la formation professionnelle.

Tout cela supposant, et c’est en cela que le capital aura bel et bien pris l’initiative d’une véritable révolution, de s’affranchir d’une conception républicaine au cœur de laquelle la loi doit en toute circonstance prévaloir sur le contrat usuel, en fonction de sa mission protectrice de l’intérêt général, afin de lui substituer cette « République contractuelle » défendue par le nouveau président dans son discours du Congrès, à Versailles. Les droits collectifs seront, dans ce cadre, appelés à s’effacer derrière les capacités de chacun à trouver le chemin de son « inclusion »…

Ensuite, c’est à la réunification des différentes factions d’une bourgeoisie dont la campagne présidentielle aura fait éclater les divisions, que le camp des vainqueurs veut s’atteler, à partir d’un nouvel équilibre politico-institutionnel. Le capitalisme français est censé en retirer de nouveaux moyens d’affronter les lourds défis d’un monde se reconfigurant à grande vitesse et de compétitions s’aiguisant constamment. L’omniprésence du résident de l’Élysée sur la scène internationale, comme son évidente ambition de parvenir à un certain rééquilibrage de l’axe franco-allemand, ne se trouvent à cet égard pas seulement inspirées par un souci de communication en direction de l’opinion. Elles rejoignent, dans la visée de replacer l’Union européenne au cœur des confrontations mondiales en cours, le texte que la Commission de Bruxelles aura rendu public le 10 mai dernier.

Enfin, pour remédier à la rétraction régulière de la base sociale des partis de gouvernement, s’affirme l’idée de faire émerger une alliance réunissant, autour de la finance, les dirigeants d’entreprise et les professions indépendantes, les cadres supérieurs, les créateurs de start-up, les couches moyennes urbaines intégrées aux processus de la globalisation, et l’élite que l’ubérisation de l’économie pourrait faire émerger des classes et quartiers populaires. L’apologie du « modèle californien », l’exaltation constante de la révolution numérique et de la mobilité individuelle, l’identification du nouveau régime à un « libéralisme culturel » le différenciant des rigidités de la droite conservatrice traditionnelle en matière de mœurs constituent un ersatz de ciment idéologique, au service du projet de société qui s’esquisse.

La chercheuse Monique Dagnaud décrit parfaitement ce souci de bâtir un nouvel imaginaire : « Pour ceux qui ont le sentiment que nos modèles sociaux subissent un épuisement, que les nouvelles générations en tireront moins profit que les générations vieillissantes, qu’il vaut mieux se faire confiance à soi-même et à ses semblables qu’à des institutions engourdies par les bureaucraties, que l’entreprise peut être un lieu d’initiatives, de coopération et d’épanouissement, pour ceux-là le modèle californien marque sa séduction et livre un espoir » (in Le Modèle californien, Odile Jacob 2016).

UN NOUVEAU MODE DE DIRECTION POLITIQUE DE LA FRANCE

Il restait, évidemment, pour répondre à cette visée globale, à bouleverser les structures partidaires. Il fallait, plus particulièrement, démantibuler la formation servant de poutre-maîtresse à la droite, devenue un obstacle à la redistribution des cartes attendue de l’opération, et achever la destruction d’un PS que trop de liens rattachaient encore à l’histoire du mouvement ouvrier. Objectifs atteints avec la constitution de « La République en marche », parti construit ex nihilo, tout entier voué à la promotion du monarque élyséen, apte à recycler quelques vieilles gloires de la vie publique pour palier son manque d’enracinement dans les territoires, et ne se reconnaissant aucun autre corpus théorique que l’empirisme auquel prétend traditionnellement le libéralisme.

Il convenait, tout autant, de transformer radicalement le mode de direction politique du pays. C’est ce à quoi répond l’hyperprésidentialisation à laquelle nous assistons depuis le 7 mai (les tirades macroniennes de la campagne présidentielle, en faveur d’un retour à la « verticalité » du pouvoir, de « l’exigence d’incarnation » de ce dernier, ou de la réhabilitation de la « figure du roi » n’avaient, à cet égard, pas été prononcées au hasard).

Une présidentialisation aux relents impériaux, qui se double de l’effacement d’un gouvernement dont les grandes figures politiques auront disparu (les « affaires » touchant le Modem y ayant opportunément aidé, en facilitant l’élimination des amis de Monsieur Bayrou), de la caporalisation d’une Assemblée nationale qu’accentueront davantage les transformations institutionnelles évoquées devant le Congrès le 3 juillet (avec, par exemple, la diminution du nombre de parlementaires ou la prétendue simplification des procédures délibératives, allant jusqu’à l’adoption de certaines lois par les commissions de la Chambre), et de la relégation des « corps intermédiaires ».

Arrêtons-nous un instant sur cet aspect des choses, finalement très significatif bien qu’il n’ait pratiquement pas été relevé. De toute évidence, pour Emmanuel Macron, la démocratie sociale n’est plus conçue comme l’un des piliers fondamentaux du pacte républicain. Tous ses prédécesseurs avaient dû, bon gré mal gré, y reconnaître l’un des legs intouchables du Conseil national de la Résistance, le programme de celui-ci ayant méticuleusement redéfini les relations sociales dans la République rétablie après l’épisode vichyste. Dorénavant, il est seulement assigné aux syndicats la mission de réguler les « relations de travail dans la branche et l’entreprise », ce qui aboutit du même coup à leur dénier toute place parmi « les détenteurs de l’intérêt général »).

Complément logique de cette conception de la politique, la technostructure occupe une place encore plus prépondérante que par le passé dans le dispositif gouvernemental. Au point que le président de la République aura lui-même placé ses représentants dans les cabinets ministériels, comme pour signifier à quel point elle devait être désormais considérée comme une autorité de tutelle. Les lobbystes prolifèrent simultanément dans l’entourage des ministres autant que dans le groupe majoritaire du Palais-Bourbon, assurant la relation directe des gouvernants avec les milieux d’affaire. Et l’on sera allé jusqu’à décider de recourir aux techniques du management d’entreprise pour contrôler les éminences ministérielles comme leurs équipes, et évaluer leurs performances.

LE DERNIER EN DATE DES ASSAUTS « MODERNISTES »

Il n’est pas abusif de rattacher cette entreprise à celle du courant « moderniste » qui aura cherché, dès le milieu des années 1950, à rationaliser le capitalisme français. Son action aura débouché sur l’instauration de la V° République, mais on l’aura vu, tout au long des six décennies écoulées, inspirer une série d’opérations politiques, avec pour figures marquantes un Pierre Mendes France, un Jean-Jacques Servan-Schreiber, un Jacques Chaban-Delmas, un Raymond Barre ou, plus récemment, un François Bayrou.

On l’aura, tout particulièrement, vu agir à la tête du Parti socialiste où, dès avant 1981, derrière un Jacques Delors ou un Michel Rocard, puis ultérieurement un François Hollande, il aura conduit une intense bataille idéologique en faveur de l’adaptation de la social-démocratie française aux exigences du nouveau capitalisme et de l’abandon de ses traditionnelles références keynésiennes. Qu’il ne fût jamais parvenu à s’imposer auprès d’une base militante et électorale restant largement attachée à l’idéal d’une République égalitaire (le « non » d’une majorité de sympathisants socialistes au projet de Constitution européenne, en 2005, en porte témoignage), ne l’aura pas empêché de jouer un rôle politique décisif à l’occasion des alternances de 1981, 1997 ou 2012. Cette longue page de l’histoire de la gauche française est en train de se tourner, les tenants de la « réforme » néolibérale voyant triompher leurs vues en dehors de la formation où ils déployaient jusqu’alors leur action. Ce qui explique qu’ils quittent maintenant, en cohortes serrées, la « vieille maison » dont ils auront échoué à faire un centre gauche rompant ses amarres socialistes, pour se rallier en toute hâte au parti du nouveau président.

L’agonie en cours du parti d’Épinay s’explique largement par cette contradiction, jamais résolue : les attentes réunissant toujours la plus grande partie du « peuple de gauche », y compris dans sa variante socialiste et incluant un grand nombre de ses cadres et élus, n’auront cessé de se heurter au credo psalmodié par une large partie de la nomenklatura de la rue de Solferino. Pour cette dernière, il était impératif d’en finir avec les diverses variantes d’union de la gauche, décrétées obsolètes, pour leur substituer le rassemblement des « sages de tous les camps » (dont on trouve, déjà, l’évocation dans l’ouvrage de Philippe Alexandre et Jacques Delors, En Sortir ou pas, Grasset 1983). Il n’est donc pas surprenant que l’on ait vu, dans le cours de la campagne présidentielle, nombre de ses représentants s’employer à torpiller le candidat de leur parti, pour mieux favoriser l’ascension du marcheur Macron, dont le dessein correspondait parfaitement aux leurs.

Bruno Amable et Stefano Palombarini dépeignent, avec une grande justesse, les conceptions développées de longue date par les réformateurs proclamés de la France : « La modernisation de l’économie n’était considérée possible qu’en présence d’un État actif, seul acteur capable d’une vision à long terme, mais dont le rôle devait être défini et conçu en partenariat avec l’initiative privée. D’une part, les pouvoirs de l’administration technocratique devaient être renforcées. (…) D’autre part, il n’était guère question de laisser les attentes des citoyens et les demandes de protection d’intérêts particuliers conditionner trop directement la stratégie de développement : les pouvoirs du Parlement devaient donc être réduits » (in L’Illusion d’un bloc bourgeois. Alliances sociales et avenir du modèle français, Raisons d’agir 2016). Nous y sommes, pleinement…

QUAND CÉSAR EST LE RECOURS DU NOUVEAU CAPITALISME…

Il serait maintenant bien superficiel de créditer, comme il le voudrait, Monsieur Macron d’un banal retour au fonctionnement originel de la République gaullienne. Certes, la posture monarchique du chef de l’État, la concentration des leviers de décision au Château et entre les mains de la haute administration, la prétention présidentielle à parler directement au peuple par-dessus les partis et les Assemblées présentent d’indéniables similitudes avec la pratique du « coup d’État permanent », si bien décortiquée par François Mitterrand dans les années qui suivirent 1958. À ceci près que la Constitution, révisée en 1962 pour consacrer l’élection du premier magistrat au suffrage universel, avait instauré un régime que les spécialistes se seront, par la suite, accordé à qualifier de « semi parlementaire » : dans le cadre d’une vie politique bipolarisée, le Palais-Bourbon et les partis conservaient partiellement leur rôle d’intermédiaire avec les citoyens. Si, sous de Gaulle, les majorités parlementaires se comportaient en « godillots », le parti présidentiel, lui, demeurait le cadre où s’opérait l’ajustement des équilibres au sein du bloc au pouvoir, et il ne tarda d’ailleurs pas, le Général disparu, à voir s’affronter clans et factions porteurs de propositions divergentes.

Rien de tel présentement, de sorte que l’on doive plutôt parler d’un véritable changement de régime, quoique la Loi fondamentale demeurât, pour le moment du moins, inchangée. À bien y regarder, plus qu’une rémanence du bonapartisme, qui s’est toujours installé dans notre Hexagone grâce à la recherche d’une relation directe avec un secteur au moins des catégories populaires (ce qui n’existe pas pour un macronisme dont les candidats à la députation n’auront été plébiscités que par 15,39 % du corps électoral au premier tour du scrutin législatif), c’est à une tentative césariste que nous semblons avoir affaire. Antonio Gramsci en définissait bien les ressorts dans la politique contemporaine.

Dans ses célèbres « Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne », le grand penseur italien écrivait : « On peut dire que le césarisme exprime une situation où les forces qui s’opposent s’équilibrent de manière catastrophique, c’est-à-dire qu’elles s’équilibrent de telle sorte que la poursuite de la lutte ne peut avoir une conclusion que dans la destruction réciproque ». Approfondissant sa réflexion, Gramsci prenait grand soin de souligner que le césarisme, « dans le monde moderne », peut parfaitement voir le jour « sans qu’il faille recourir à une action militaire de grand style, type César ou 18 Brumaire ». Et il insistait sur le fait, à ses yeux primordial, que « la phase catastrophique peut se présenter par suite d’une déficience politique ‘’momentanée’’ de la force dominante traditionnelle, et non à cause d’une déficience organique nécessairement insurmontable » (in Gramsci dans le texte, Éditions sociales 1977).

À suivre, par conséquent, Gramsci, le recours à ce type de solution exceptionnelle, s’imposant pour sortir d’un état d’instabilité aigu, peut parfaitement s’appliquer à la France de 2017. Et, plus précisément, correspondre à ce qui anime, de nos jours, les thuriféraires du « modèle californien ». L'un d'eux, Patri Friedman, petit-fils du pape du néolibéralisme, ne manque par exemple jamais de souligner que « le gouvernement est une industrie inefficace et la démocratie inadaptée » (voir, sur ce point, Marc Dugain et Christophe Labbé, L’Homme nu. La dictature invisible du numérique, Robert-Laffont/Plon 2016).

Cette dépréciation de la politique, qui vertèbre la rhétorique macroniste et cherche sa justification dans l’éloge d’une « société civile » à laquelle on prête toutes les vertus, trouve ici sa pleine cohérence. Comme s’expliquent les premières manifestations d’autoritarisme, les actes symboliques destinées à signifier au pays où réside l’autorité suprême, et… le durcissement répressif que suggère le souhait d’inclure dans le droit commun les dispositions d’exception relevant de l’état d’urgence.

N’EST PAS JUPITER QUI VEUT

Tout à l’entretien du mythe qu’il se sera hasardé lui-même à évoquer, Jupiter de retour sur l’Olympe, planant comme l’aigle au-dessus des Hommes et maîtrisant la foudre, Emmanuel Macron risque fort de très vite retomber sur Terre, en rencontrant les limites de ce qui aura fait jusqu’ici son succès. Une communication aussi omniprésente qu’écrasant le paysage médiatique, relayant ad nauseam discours boursouflés et postures avantageuses, n’y pourra rien.

Ainsi, la promesse présidentielle d’un recul du chômage va-t-elle se heurter à l’impitoyable vérité des faits. La dérégulation libérale de l’économie, avec ce hors-d’œuvre que constitue le démantèlement de ce qui charpentait jusqu’à présent le code du travail, n’aura jamais, et nulle part, favorisé la création d’emplois stables et durables. Au contraire, en facilitant les licenciements, et en confortant de cette manière les stratégies de profitabilité des actionnaires des grands groupes, lesquels ont de facto un droit de vie et de mort sur un grand nombre de petites et moyennes entreprises, elle accentuera la précarité du travail. Le constat ressort d’ailleurs d’une très récente étude réalisée par l’Organisation internationale du travail dans 111 pays : la casse du contrat de travail entraîne une augmentation du taux de chômage et une diminution simultanée du taux d’emploi. 

Tous les économistes sérieux le savent, et le disent, si le chômage n’a cessé de croître dans notre pays, c’est paradoxalement que la productivité du travail y est nettement plus forte que chez beaucoup de nos voisins (avec une productivité équivalente à celle de l’Allemagne, et avec le même produit intérieur brut, il y aurait eu besoin de 2 960 000 emplois supplémentaires en France). C’est que le libre-échangisme sans bornes soumet nos productions à cette terrible concurrence d’où provient le déséquilibre de notre balance commerciale. C’est que les orientations austéritaires exigées de toute l’Union européenne, pour satisfaire au dogme du « déficit zéro », freinent les investissements comme elles hypothèquent toute relance. C’est aussi que, du fait de la résistance du corps social, tous les gouvernements passés n’ont pu recourir à la création massive de ces « mini-jobs » qui, ailleurs, ont conduit à la diminution purement statistique du nombre des demandeurs d’emploi.

En d’autres termes, la politique économique exposée par le chef de l’État et son Premier ministre n’apportera aucune solution aux problèmes de compétitivité de l’économie française. D’autant que l’ubérisation et l’automation verront les gains de productivité, que ces transformations technologiques vont nécessairement engendrer, aspirés par les actionnaires des géants multinationaux, lesquels amplifieront du même coup destructions d’emplois, fermetures ou concentrations d’entreprises, délocalisations. Faut-il vraiment rappeler, aux Saint-Jean-Bouche-d’Or de la majorité gouvernante, que différentes études américaines aboutissent à une identique conclusion : dans les vingt prochaines années, les algorithmes et la nouvelle robotique auront pratiquement détruit… 50% des emplois actuels ? Pour s’y préparer, a-t-on entendu tomber des lèvres du nouveau « maître des horloges » l’annonce d’un plan d’investissement massif dans les filières d’avenir, afin de réindustrialiser nos territoires et relocaliser l’économie ?

Le miroir aux alouettes de la « modernité » heureuse se brisera d’autant plus rapidement que s’annoncent de nouveaux krachs, encore plus dévastateurs que celui de 2007-2008. Qui osera nier cette évidence, lorsque la planète vit au gré des humeurs des marchés financiers, et que le pouvoir dont ceux-ci disposent jusque sur les banques centrales conduit ces dernières à pratiquer le quantative banking, consistant à racheter des dettes publiques pour les stocker dans leur bilan ? Lorsque, en moins de dix ans, la dette mondiale a augmenté de 57 000 milliards de dollars, pour atteindre 200 000 milliards, ce qui équivaut à trois fois le PIB mondial ? Lorsque les produits dérivés, cette infernale source de spéculation, équivaut dorénavant à dix fois le PIB mondial, soit 600 trillions de dollars ? Lorsque le shadow banking, ce mécanisme échappant à toute régulation, concerne maintenant 38% de la finance mondiale ? Lorsque la dette privée, celle que l’on masque soigneusement en détournant l’attention du public vers l’endettement des États, enfle jusqu’à voir les entreprises soumises à 50 000 milliards de dettes, dont pas moins de 10 000 viendront à échéance dans les trois ans ?

Le Prince se retrouvera alors nu… Et privé de ces paratonnerres que formaient, par le passé, des gouvernements et des majorités parlementaires disposant d’existences propres, aussi limitées aient-elles été… Quand tant de Français ne prennent même plus la peine de se déplacer aux isoloirs lors de consultations qui vont déterminer leur futur, jusqu’à représenter 57% du corps électoral au second tour des dernières législatives, on ne saurait y percevoir seulement un immense rejet des mécanismes institutionnels en place.

En l’occurrence, la fracture civique épouse les contours de cette autre, fondamentale à tous égards, qui sépare ceux qui se conçoivent encore un avenir dans l’univers anxiogène de la mondialisation capitaliste, de ceux qui ne se sentent plus « rien », selon la récente expression éloquente de Monsieur Macron. C’est, du même coup, le court-circuit social qui se rapproche à grandes enjambées. « Nous dansons sur un volcan », aura osé Édouard Philippe à l’occasion de sa prestation devant les députés. Sauf que ledit volcan n’est pas principalement celui de la dette publique, mais celui d’inégalités croissantes et d’injustices de moins en moins supportables, et il peut sans crier gare entrer en éruption. Le pari d’offrir une assise sociale majoritaire à l’équipe dirigeante est, de ce point de vue, encore très loin de sa concrétisation.

UNE SOCIAL-DÉMOCRATIE MODERNISÉE ? VRAIMENT ?

Cela m’amène à une dernière réflexion. Nombre de commentateurs auront cru, ou voulu croire, au lendemain du 7 mai, que le tombeur de Madame Le Pen serait au fond appelé à remplacer le PS, en mettant ses pas dans ceux d’une social-démocratie rénovée dont Tony Blair ou Gerhard Schröder seraient les grandes figures. Même chez des tenants d’une gauche transformatrice, j’ai entendu formuler cette hypothèse.

Quoique je ne me sois jamais reconnu dans cette famille de pensée, de social-démocratie, on ne trouve cependant guère de trace dans le projet qui s’ébauche. Le nouveau titulaire de la fonction suprême ne remise-t-il pas l’idée de redistribution des richesses au rang de ces archaïsmes pour lesquels il professe un royal mépris ? N’affiche-t-il pas l’intention d’enterrer définitivement le modèle d’État social qui, en France, avait fondé la reconstruction républicaine des lendemains de l’Occupation, et partout en Europe, accouché de cette fameuse recherche du « compromis social », censée procurer des avancées tangibles au monde du travail ? Que subsiste-t-il, d’ailleurs, dudit « compromis social » lorsque, dans le Discours du Trône, à Versailles, autant que dans les annonces primo-ministérielles, on efface cyniquement toutes les promesses ayant pu séduire une fraction des classes moyennes salariées ?

N’est-ce pas plutôt une impitoyable logique de classe qui se dessine, quand on ne met plus l’accent que sur les coupes drastiques dans les dépenses publiques, avec pour effet inévitable de garroter davantage nos services publics et les collectivités locales ? Ou sur la hausse de la fiscalité indirecte, qui va notamment entraîner une altération du revenu des personnes les plus fragiles ou des retraités les moins bien pensionnés ? Ou sur la suppression de l’ISF pour les détenteurs du capital, qui se doublera de l’abaissement du taux d’imposition des sociétés ? Ou sur cet acte gratuit, purement idéologique, que représente le rétablissement du « jour de carence » pour les fonctionnaires ? Ou sur cette punition infligée, cette fois, à ces salariés soumis à de dures conditions de travail, auxquels on entend retirer l’un des maigres (et bien insatisfaisants) acquis des dernières années, le « compte pénibilité », à seule fin de satisfaire l’une des principales revendications du Medef ?

Il n’est, naturellement, pas contestable que la Blitzkrieg macronienne aura été permise par la trajectoire imprimée au précédent quinquennat. Ni que l’action gouvernementale actuelle parachève la politique de « l’offre » conduite ces cinq dernières années à la tête de la France. Ni que les inspirateurs de la nouvelle formation présidentielle rêvent d’occuper durablement un espace similaire à celui sur lequel s’est construit le Parti démocrate en Italie, grâce à la désintégration de la gauche dans ce pays. Pour autant, inscrire cette opération politique dans le sillage de l’un des grands courants qui aura structuré la gauche européenne durant des décennies serait lui rendre un immense service. En lui permettant de détourner le sens des mots et d’entretenir la plus pernicieuses des confusions.

César profite, pour l’heure, d’un contexte où la voie lui est totalement dégagée par le champ de ruines auquel ressemble la vie politique et, plus encore, par le délabrement de notre camp, trop affaibli pour être le correspondant dont aurait besoin la protestation populaire. Malgré tout son talent, et l’on aurait tort de le sous-estimer, il pourrait cependant finir comme l’un de ces potentats sourds à la souffrance du peuple, dont le publiciste Leroy-Beaulieu disait, au XIX° siècle, qu’« il ne traite pas la France comme une victime ou une conquête ; mais il la traite volontiers comme une écolière. Il se constitue le pédagogue du pays (…). Il le met sous tutelle, il se croit investi du droit de lui apprendre, à ce grand pays, ce qu’il doit vouloir, savoir et faire ».

Toute notre histoire en fait foi : l’ivresse de la puissance (l’ubris dont se méfiaient tant les philosophes athéniens), l’explosion démesurée de l’ego, l'omnipotence illusoire d’un magicien prétendant guérir jusqu’aux écrouelles finissent généralement mal.