Foin de cette langue de bois qui, croyant éviter les problèmes, ne fait que désespérer les nôtres ! La lucidité sur les obstacles que nous pouvons rencontrer ne signifie nullement rendre les armes, encore moins « donner le point » à ceux que nous affrontons, alors que la bataille fait toujours rage. Elle permet, au contraire, d’identifier nos faiblesses pour mieux se concentrer sur celles de l’adversaire. Il est d’autant plus indispensable de se livrer à l’exercice que droite et macronistes viennent, à l’unisson, de ratifier le « pacte ferroviaire » au Sénat, déclenchant une intense campagne médiatique sur l’inutilité prétendue de la grève à la SNCF…

De toute évidence, après plus de deux mois d’une intensité rare, les mobilisations sociales ont atteint un palier. Alors que la colère s’accroît parmi les victimes d’une politique exclusivement tournée vers les puissants (à l’image de la toute récente évocation ministérielle d’une grande purge dans les dispositifs d’aide sociale, que le Canard enchaîné vient d’estimer à sept milliards), la journée unitaire appelée dans la fonction publique le 22 mai n’a pas enregistré la progression attendue du nombre de manifestants, en comparaison de celle du mois de mars. À leur tour, les manifestations convoquées un peu partout le 26 mai, à l’appel pourtant d’un large front d’organisations syndicales, de structures associatives et de partis, sont demeurées très éloignées de la « marée populaire » visée. Certes, il y aura eu du monde dans les défilés, le symbole d’une alliance inédite depuis longtemps aura marqué les esprits, les aires sympathisantes des organisations auront massivement répondu présentes (ce fut le cas, en particulier, pour le Parti communiste qui aura réuni d’importants cortèges). Mais le résultat n’aura pas été de nature à dynamiser l’affrontement social.

Est-ce à dire que le minuscule clan aux affaires se trouverait sur le point de l’emporter ? Certainement pas ! Bien sûr, il ne manque pas de beaux esprits pour nous assommer de ces formules selon lesquelles « la vigueur et l’ampleur du ‘’mouvement populaire’’ s’étiolent au fil des semaines » (point de vue exprimé, par exemple, par le chroniqueur Gérard Courtois, dans Le Monde du 30 mai). Sauf que, en dépit de ces pronostics gourmands, les cheminots tiennent bon (les variations des séquences de mobilisation se révèlent inévitables, du fait des amputations de salaires auxquelles consentent les grévistes), l’unité syndicale ne s’est délitée ni à la SNCF ni chez les fonctionnaires (bien que les gouvernants n’aient pas lésiné dans leurs tentatives en ce sens), le mécontentement grandit dans une santé sinistrée par les logiques de rentabilisation et de coupes claires dans les budgets, la question d’une journée interprofessionnelle vient d’être remise à l’ordre du jour par le congrès de Force ouvrière.

La bataille du rail, que l’on se félicite en haut lieu d’avoir gagnée, n’est pas sans avoir d’ores et déjà marqué des points non négligeables. Elle a contraint les sénateurs à inclure dans la loi « l’incessibilité » des actions de la SNCF et obligé le gouvernement, qui s’y dérobait, à reprendre une partie de la dette que l’État avait sans vergogne transféré à l’entreprise. La grève a ouvert devant le pays le débat sur le devenir du ferroviaire hexagonal, lequel ne sera nullement réglé lorsque les Assemblées, dans quelques jours, seront allées au bout de la procédure d’adoption du projet de loi. Elle a, au-delà, posé devant la collectivité la question de la défense et du redéploiement indispensables du service public à la française. Et elle a agi comme un impitoyable révélateur de l’injustice féroce caractérisant les décisions de Jupiter. Cela explique que le mouvement ne soit nullement isolé : quoique les usagers en aient éprouvé d’indéniables désagréments, les plus « mauvais » des sondages lui accordent 42% de soutien, attestant que l’opinion est si interpellée par l’enjeu de cette très longue confrontation qu’elle se retrouve polarisée par moitiés. Dit autrement, les cheminots savent qu’ils ne se battent pas en vain.

Ce n’est pas l’état général de l’opinion qui les démentira… Ainsi est-il toujours instructif de regarder de près les études réalisées par Ipsos et le Cevipof, car elles portent sur plusieurs milliers de personnes. Sa vague 18, conduite pour la période s’étendant du 25 avril au 2 mai et reposant sur 13 540 interrogés, établit un indice de satisfaction envers l’action gouvernementale allant de 0 à 3. Elle fait ressortir que la moitié des enquêtés se positionne à O, et qu’il s’en trouve 68% pour ne pas dépasser le 1. Ce qui ramène à un tout petit 18% le nombre des enthousiastes fidèles du Prince (le niveau 3). Le clivage de classe, une nouvelle fois vérifié par cette analyse, est particulièrement éclairant. Ce sont les « catégories supérieures » qui forment les gros bataillons des supporters du pouvoir, tandis que les classes travailleuses et populaires affichent la nette conviction que les orientations imposées à la nation ne les favorisent d’aucune manière.

Voilà qui nous replace, une fois encore, devant la complexité de la conjoncture. Il ne suffit pas qu’une terrible angoisse taraude nos concitoyens, et qu’une rage sourde agite un nombre grandissant de catégories, pour que cela se traduise automatiquement en essor et convergence des luttes. Avant qu’ils ne se lancent à l’assaut d’un ennemi affichant son mépris souverain pour leurs attentes, les salariés doivent se convaincre que des victoires sont possibles. C’est à la levée de cette hypothèque que notre camp social et politique doit, avant tout, consacrer ses efforts.

Force est, à cet égard, de procéder à un bilan soigné de la journée du 26 mai. Si elle a, positivement, contribué à décloisonner les actions des forces sociales et des organisations politiques, sa conception n’était de toute évidence pas adaptée. C’était faire preuve de précipitation que de vouloir catalyser l’opposition populaire au macronisme en ramassant sur un texte très général toutes les questions qui la constituent, donc sans prendre en compte la fragmentation des exaspérations, et sans adosser prioritairement l’initiative aux mouvements sociaux cristallisant aujourd’hui le bras-de-fer avec le régime. D’autant que les formations appelantes n’apparaissaient pas en situation de s’accorder, a minima, sur quelques propositions, dans le but de convaincre très largement que d’autres choix sont envisageables pour mettre un coup d’arrêt à la régression.

Pour cette raison, il s’avère quelque peu décalé d’écrire, comme vient de le faire Jean-Luc Mélenchon, à propos du 26 mai : « Le goût de ce type de rassemblement politico-social s’est découvert, il ne se perdra pas de sitôt. (…) Notre conviction, à ‘’La France insoumise ‘’, est qu’il n’existe pas d’autres parcours possible que la construction patiente de cette nouvelle majorité populaire par la formation d’une nouvelle conscience collective. Le travail a un objectif. J’ai parlé de Front populaire. » Désigner, dès à présent, à un processus qui ne l’a pas décidé, la perspective de la conquête du pouvoir, fût-ce à travers l’évocation toujours prometteuse d’un nouveau Front populaire, revient à ignorer totalement les nécessités d’une reconstruction pas-à-pas des moyens d’un combat efficace. Et ce, d’autant que la posture de la figure tutélaire de la « France insoumise » dissimule mal une volonté d’hégémonie sur un mouvement dont est, du même coup, évacué la diversité des motivations et des aspirations.

Pratiquer cette sorte de « saute-moutons » avec des conflits encore éclatés et d’une infinie complexité n’est certainement pas la réponse adéquate. C’est plutôt à leur soutien, à la consolidation du rapport des forces en leur faveur, à l’entrée en lice de nouvelles catégories de travailleurs à partir des plates-formes revendicatives pouvant le mieux les unir, que la gauche doit avoir le souci de concourir. Quelques semaines à peine nous séparent maintenant des congés d’été. Elles demandent une conduite tout en finesse.

Des rendez-vous sont programmés : le 9 juin à Paris, pour la marche sur l’Élysée des habitants des Hauts-de-France et de Normandie initiée par les fédérations communistes de ces régions ; le 12 juin, qui sera une nouvelle « journée sans cheminots » ; et le 14 juin, derrière les retraités qui manifesteront contre la hausse de la CSG. Il importe, en premier lieu, d’en assurer le plein succès.

Chacun doit, au demeurant, en revenir à un constat d’évidence : les organisations syndicales se retrouvent plus que jamais en première ligne du bras-de-fer engagé. C’est, dès lors, derrière elles et en appui à leurs exigences comme à leurs fronts unitaires, que les partis doivent se placer. Sans chercher à les supplanter, et sans tenter de dissoudre leurs spécificités dans des constructions qui ne procèderaient pas de la dynamique des confrontations...

L’apport des formations politiques au mouvement populaire viendra, dans ce cadre, de leurs capacités à nourrir la détermination des secteurs mobilisés de propositions audacieuses. En clair, de mesures tout à la fois réalistes, en ce qu’elles peuvent être appréciées comme porteuses de succès, et radicales, dans leur souci d’aller à la racine du mal inégalitaire qui ronge notre société. Le temps me paraîtrait, par surcroît, venu de soumettre à la plus large discussion le plan d’urgence qu’appelle la gravité des destructions à l’œuvre du néolibéralisme.

Ni programme pour une révolution sociale et écologique du XXI° siècle, ni programme de gouvernement à proprement parler, l’un et l’autre n’étant manifestement pas à l’ordre du jour, ledit plan d’urgence devrait concentrer en quelques points les grandes exigences que fait surgir le choc entre le capital et le travail, afin de commencer à dégager le chemin pour une alternative. À mes yeux, je l’ai souvent écrit ici, c’est au Parti communiste, fort de sa riche implantation et de l’expérience que lui apporte l’engagement de ses militantes et militants sur le terrain, qu’il revient d’initier une telle démarche et de s’adresser à toutes les forces disposées à s’atteler à un tel travail, que celles-ci agissent sur le théâtre politique ou qu’elles soient des composantes du mouvement social, dans le respect de l’indépendance de chacune.

Il ne faudrait évidemment pas oublier, la bataille n’en étant qu’à ses débuts, qu’il s’imposera toujours davantage d’y favoriser l’implication de millions d’hommes et de femmes, par-delà les secteurs en lutte. Chacun des terrains de confrontation en perspective relève en effet, autant que ceux d’aujourd’hui, non de demandes catégorielles mais de l’intérêt général. Il eût sans doute été possible d’aboutir, dès ce printemps, à une votation auto-organisée sur le ferroviaire public français, ou plus généralement sur l’avenir de nos services publics. Le soutien populaire apporté ce faisant aux mobilisations eût indubitablement contribué à placer sur la défensive un pouvoir dont les choix s’avèrent minoritaires dans le pays. Hélas, les conditions d’un large accord sur ce point n’étaient manifestement pas réunies. La nécessité d’une large participation citoyenne ne s’en reposera pas moins très rapidement, sans que les journées de manifestations ne suffisent seules à y répondre, et il ne faudra pas louper le coche une seconde fois.

Je me résume. Une nouvelle phase s’ouvre. Quoi qu’en disent les perroquets relayant servilement les désidératas du monarque élyséen, ce début d’été ne sonne l’heure de la retraite ni à la SNCF, ni du côté des agents de l’État. Une expérience s’est accumulée au long de ces derniers mois. L’action des cheminots sur une si longue période, événement rare dans l’histoire sociale de la France, a mis bien sûr en lumière l’âpreté et les difficultés du combat à mener pour contraindre l’adversaire au recul. Mais elle a également révélé l’inanité des tractations auxquelles certains se sont livrés, illustré le cynisme de gouvernants manifestant leur conscience aiguë des intérêts de leur classe, donc démontré à quel point l’action était incontournable. Celles et ceux que l’on ne cesse de fragiliser sont légions, de ces jeunes ayant subi l’insupportable ségrégation de « Parcoursup », aux personnels des hôpitaux ou des Ehpad, sans parler des habitants des quartiers populaires ou des salariés du privé en butte aux plans de licenciements. Il importe donc de se préparer au rebond de l’épreuve de force, et de concevoir cette dernière sur la durée. En ouvrant, à cette fin, une vaste réflexion collective sur les enseignements de ce printemps, comme sur la stratégie à suivre demain.