Pour beaucoup d’entre nous, je le sais, il était plus qu’une grande figure du Parti communiste, ayant accompagné celui-ci dans ses heures les plus glorieuses autant que dans ses vicissitudes des soixante-dix dernières années, il était un ami. J’ai donc été particulièrement éprouvé à l’annonce de la disparition d’Henri Malberg, ce 13 juillet, à l’âge de 87 ans. Que sa famille, ses proches, soient assurés de mon amitié en ce moment douloureux.

Henri était, comme il le disait lui-même, de la « génération Libération ». Enfant d’une famille juive polonaise, baigné de cette culture yiddish qu’entretint longtemps en France une active presse ouvrière (à commencer par le journal communiste Naïe Presse, qui paraît toujours aujourd’hui, mais sous son nom francisé de La Presse nouvelle), ayant échappé par miracle à la rafle du Vel-d’Hiv, rescapé de la Shoah grâce au refuge qu’il avait trouvé comme tant d’autres enfants dans un village de la France profonde, fier de ses racines bellevilloises, c’est tout naturellement qu’il avait trouvé, dans la Jeunesse communiste, l’écho de ses aspirations à la justice et à l’émancipation humaine. Il y retrouva d’autres jeunes gens, à peine plus âgés, quoiqu’ils n’aient pas pour leur part échappé à la déportation, tel Henri Krasucki.

Il ne devait jamais cesser d’agir dans la grande famille communiste, au point d’en devenir un responsable de premier plan : secrétaire de Waldeck Rochet lorsque celui-ci succéda à Maurice Thorez à la tête du parti ; dirigeant de la fédération de Paris dont il devint le secrétaire, en 1978, à l’occasion de l’une des premières grandes crises ayant secoué le PCF, après la rupture de l’Union de la gauche ; membre du comité central ; conseiller de Paris ; directeur de France nouvelle et Regards

Jusqu’à son dernier souffle, Henri fut un combattant. En 2014 encore, il publiait un passionnant livre d’entretiens, éloquemment intitulé Incorrigiblement communiste (aux Éditions de l’Atelier). Il y défendait sa fidélité, jusqu’au bout conservée, à l’idéal dont il n’hésitait pas à revisiter, avec lucidité, les fautes ou errements. Parlant de la révolution, il relevait : « Tout me fait beaucoup réfléchir, non seulement sur l’importance des combats sociaux, politiques et démocratiques, mais également sur le besoin d’un mouvement populaire croyant en lui-même, fort dans la durée, articulé à toutes les formes démocratiques : élections, institutions, y compris le rôle des gouvernements et de l’État. C’est en articulant le combat social et le combat politique, en affrontant les contradictions que la transformation met à l’ordre du jour par la profondeur de la crise du capitalisme, que l’on peut changer la société. Par conséquent, dans des pays comme la France, on ne peut pas penser la révolution comme un moment unique, un coup d’épaule, mais comme les transformations révolutionnaires d’une période. Une période qui articule les conquêtes pour rendre la société plus juste, plus humaine, plus intelligente. On peut ici reparler de la belle devise de la République. »

M’adressant un exemplaire de cette importante contribution, Henri avait souhaité que nous puissions échanger à son propos. Sa santé déclinante ne nous a pas permis de concrétiser ce projet. De générations différentes, ayant l’un et l’autre suivi des parcours qui nous avaient durablement opposés (dans un passé pas si lointain, je l’avais certainement considéré comme un « stalinien », et lui avait dû me percevoir comme l’un de ces « trotskystes » qui menèrent longtemps la vie dure à son parti), nous n’étions pas des intimes, mais nous avions à la longue construit des liens d’estime réciproque et d’amitié. J’en veux pour preuve la dédicace qui accompagnait l’envoi d'Incorrigiblement communiste : « Très amicalement Cher Christian. Ceci est mon regard. J’en accepte les limites. D’autres regards sont possibles. Naturellement. Au plaisir de se revoir et de se côtoyer. Henri. »

De longues années durant, nous nous étions seulement croisés, de loin en loin, lui responsable communiste et élu parisien, moi dirigeant national de la LCR. Notre vraie rencontre, dans l’action, s’était produite, étonnamment, à l’occasion de la campagne unitaire qui s’organisait afin que les membres du groupe Action directe n’aient plus à subir un régime d’exception : ayant purgé leurs peines, et bien que nous nous sentions bien peu d’affinités avec leurs analyses politiques, nous demandions qu’ils soient traités dans le strict respect du droit, comme n’importe quel justiciable. En compagnie de Catherine Vieu-Charrier, il s’occupait alors, au parti, des questions de justice, si ma mémoire est bonne. Dès lors, nous n’avions plus cessé de nous parler, de nous rencontrer, de nous téléphoner, voir d’échanger nos points de vue par SMS.

C’est ainsi qu’il avait attiré mon attention, en 2012, sur l’ultime partie de l’itinéraire intellectuel et politique de Léo Figuères, dont il venait de préfacer le dernier ouvrage, De Trotsky aux trotskysmes (édité par Le Temps des cerises). Dans la période qui suivit Mai 68, alors que « gauchistes » et communistes « orthodoxes » se livraient un combat acharné, Léo Figuères avait publié un petit ouvrage donnant bien le ton de l’époque : Le Trotskysme, cet antiléninisme. Au soir de sa vie, il revenait sur la place de Léon Trotsky dans l’Octobre russe et sur le rôle ultérieur des militants qui se revendiquaient de ses combats contre le stalinisme. Sans atermoiements, et sans taire pour autant ses critiques à leur endroit, il les réhabilitait en les désignant désormais comme « un courant politique particulier du mouvement révolutionnaire à l’échelle française et internationale ». Que cet homme, ayant occupé les plus hautes fonctions au PCF (dans la Résistance et les Assemblées après la Libération, au sein du secrétariat du comité central, en tant que directeur de sa revue théorique, et également comme maire de Malakoff plus de trente années durant), ait voulu, de manière aussi nette, revenir sur la tragédie dont tous les composants de la « roche communiste » sont les héritiers, revêtait une très grande importance, qui n’avait pas échappé à Henri. D’autant que le moment où avait été conçu l’ouvrage voyait aussi le Front de gauche se constituer et intégrer, aux côtés du PCF et du parti de Jean-Luc Mélenchon, un segment de la LCR, en l’occurrence Gauche unitaire.

Précisément, lorsque cette dernière décida de converger avec le PCF, confrontés que nous étions à l’échec se profilant du Front de gauche et conséquence logique de points de vue de plus en plus proches, Henri m’avait adressé ce texto, que je conserve soigneusement dans mon smartphone : « Je suis très ému de votre choix. Et heureux. A bientôt. Henri. » Dans la dernière période, nous avions nourri le projet de dîner, dès que son état le permettrait. La vie en a décidé autrement. L’un de ses derniers messages portait, en mai 2016, sur un article que je venais de publier dans L’Humanité : « Super ton papier dans L’Huma d’hier. Tu fais plaisir. » Inutile de dire que, venant de lui, je ressentis ces paroles comme un encouragement.

En un moment où la gauche est en ruines et à reconstruire entièrement, Henri va terriblement nous manquer. Lorsque l’on en voit tant se laisser aller à décréter l’obsolescence du clivage gauche-droite, ou se montrer enclins à limiter leur champ de vision à une petite gauche radicale, ou s’enfermer dans les harangues et les anathèmes contre quiconque pensent différemment d’eux, ou expliquer qu’est dépassée la bataille pour l’unité de notre camp social et politique, sa forte voix aurait immanquablement rappelé qu’il ne faut jamais oublier les leçons de l’histoire. Et qu’un Parti communiste, au clair sur ses idées et offensif sur ses objectifs, doit se concevoir comme l’aile marchante du rassemblement majoritaire indispensable pour que notre peuple recouvre l’espoir.

Interrogé sur le Programme commun et la manière dont un François Mitterrand s’en était servi pour affaiblir le PCF, il indiquait, à ses intervieweurs d’Incorrigiblement communiste : « C’est vrai, nous étions, et nous sommes toujours obnubilés par l’unité et le rassemblement. L’unité est capitale car, sans elle, jamais de grandes mobilisations populaires n’ont eu lieu et jamais des succès importants n’ont été remportés. C’est vrai pour l’unité syndicale. La difficulté, c’est qu’il faut s’entendre entre gens d’opinions différentes et dégager des objectifs et des moyens de lutte communs. Cela ne réussit pas toujours et se rompt parfois. Pourtant, cela a toujours fait du bien aux travailleurs, au peuple et à notre pays. C’est ce qui a produit ce que l’on nomme ‘’l’exception française’’. Mais l’unité, c’est toujours un débat et un combat politique où chacun – communistes compris – est devant ses responsabilités et le jugement du peuple. Il faut chaque fois créer la mobilisation des esprits et des volontés. Le Parti communiste, puisqu’il veut servir le monde du travail, la démocratie et le peuple, ne renoncera jamais à une politique unitaire. Et d’ailleurs, chaque fois qu’il s’est replié, cela ne lui a été pardonné ni par ses militants ni par ceux qui lui font confiance. (…) Ce n’est donc pas la bataille pour l’unité qui a nui au Parti communiste français mais un mouvement politique général lié au recul de l’idée communiste des années soixante-dix-quatre-vingt et à l’offensive du capitalisme mondialisé. Bien entendu, la difficulté aujourd’hui réside dans le découragement provoqué par la politique de François Hollande et d’une partie des dirigeants socialistes. Mais justement, pour y faire face, il faut créer un puissant mouvement unitaire qui inclue la masse des personnes qui ont espéré le changement et voté socialiste en ce sens. Il faut rendre majoritaires les réformes nécessaires et travailler à une nouvelle alliance de toutes les forces de gauche et progressistes. »

Celles et ceux qui me font l’amitié de me suivre ici ont déjà lu, sous ma plume, des considérants de cet ordre. C’est sans doute pour cela qu’Henri et moi nous devinions, fusse intuitivement, tant de points de convergence. Pour tout cela, merci Henri !