Voilà, déjà, une chose de faite… Ce 7 mai, avec à peine 34% des suffrages exprimés, loin de ce que lui laissaient espérer les sondages, Madame Le Pen aura essuyé une très lourde défaite. Celles et ceux qui, à l’instar de l’auteur de ces lignes, n’auront pas ménagé leur peine pour convaincre largement que la cheffe de file de l’extrême droite devait réaliser la performance la plus réduite possible, peuvent et doivent s’en féliciter. Reste que rien n’est réglé pour notre pays, qui se débat dans une crise sans précédent de son ordre politique et institutionnel, de son identité républicaine, de son modèle social, de son mode de développement économique, de son assise industrielle, de son vivre-ensemble.

Que chacun, avant de s’en retourner avec délectation aux tambouilles de la petite politique, prenne bien la mesure de ce que nous disent les chiffres. En dépit de son échec, la présidente du Front national aura réuni sur son nom rien moins que onze millions de voix. Un score historique pour sa tradition politique, qui lui permet de revendiquer le leadership de l’opposition « antisystème », objectif qui transparaissait de l'annonce des transformations futures de son parti, afin qu’il pût désormais conclure des alliances en bonne et due forme avec d’autres formations du camp réactionnaire. Le calcul n’est pas dénué de fondements : si le vote Macron aura trouvé son ressort dans la volonté de défendre la démocratie contre la tentation du néofascisme, le choix du bulletin Le Pen aura en revanche exprimé, non une simple volonté protestataire, mais l’adhésion à un projet d’anéantissement de la République, de repli nationaliste, d’exacerbation des haines et des divisions au sein de la société française.

Les seize millions d’abstentionnistes et de votes blancs ou nuls, chiffre record pour un tel scrutin dans notre V° République, disent bien à cet égard que l’issue de cette présidentielle eût pu être bien différente si, à gauche notamment, tant d’énergies n’avaient pas convergé pour convaincre électrices et électeurs de ne pas céder à la séduction du pire.

Monsieur Macron commettrait donc une lourde erreur s’il venait à confondre l’ampleur exceptionnelle de son score du second tour avec une approbation massive des dispositions les plus régressives de son programme néolibéral. C’est pourtant ce à quoi vont inévitablement le pousser ses amis de la finance, lesquels auront depuis le début supporté une opération inédite de conquête du pouvoir contre les partis d’alternance, et voudront sans tarder en retirer les bénéfices. D’ailleurs, quoiqu’il eût commencé par afficher une certaine modestie une fois sa victoire acquise, sa prestation monarchique grotesque de l’esplanade du Louvre aura, ensuite, laissé percer son intention de passer outre les résistances du corps social à sa politique.

Nous voici, au moins, avertis. Contre une nouvelle et gravissime désarticulation des protections collectives garanties par le code du travail, contre la méthode autoritaire de gouvernement que manifeste le recours annoncé aux ordonnances, contre la baisse massive de la dépense publique synonyme de saignée aggravée des services publics, contre l’attaque en vue de la retraite par répartition, contre une répartition des richesses avantageant toujours davantage rentiers et gros actionnaires, l’heure est au regroupement des forces en vue d’un combat de classe décisif.

Le 23 avril avait, de ce point de vue, révélé la profondeur des fractures sociales et territoriales caractéristiques de la crise française présente. Ce second tour aura, à son tour, confirmé la gravité de la situation, en voyant le vote Le Pen l’emporter, de manière parfois impressionnante, dans nombre de villes de cette « France périphérique » en butte depuis trop longtemps au chômage de masse, à la désertification industrielle, à la précarité, à la peur de l’avenir, à l’inexistence de débouchés pour les secteurs concernés de la jeunesse, au retrait de la puissance publique.

D’aucuns auront vu, dans les deux tours de la présidentielle, un « vote de classe », le choc de « deux France » de moins en moins conciliables. Pour n’être pas fausse, l’image reste cependant trop imprécise pour que l’on s’en satisfasse. Car si toute une partie du pays, vivant dans les métropoles ou résidant dans des régions bénéficiant de retombées positives de leur insertion dans l’économie globalisée, résiste avec acharnement à l’extrême droite, on ne saurait en déduire son assimilation à une grande bourgeoisie affairiste s’accaparant avidement toutes les richesses.

Simplement, le nouvel âge du capitalisme n’aura, au fil des dernières décennies, cessé de creuser les oppositions entre classes et catégories sociales qui eussent dû, logiquement, trouver un intérêt commun à dépasser des mécanismes toujours plus féroces d’exploitation, de domination et d’étouffement de la démocratie. Ce qui aura amené à cet étiolement des solidarités autant que des comportements citoyens hérités du long combat pour la République et le socialisme dans notre pays, à cette montée irrépressible d’un sentiment de relégation parmi les perdants de la mondialisation, à cet essor dramatiques des réflexes de repli sur soi et de détestation de l’Autre. C’est dire que vient, plus que jamais, à l’ordre du jour la reconstruction d’un bloc populaire majoritaire, se reconnaissant dans un projet audacieux de transformation sociale et écologique. Il n’est pas d’autre méthode pour faire durablement refluer le national-lepénisme et rouvrir un chemin d’espoir à notre peuple.

Chacun l’aura compris, se trouve ici posée l’épineuse question de l’avenir de la gauche. Non, soulignons-le, dans un lointain avenir, mais dès les législatives des 11 et 18 juin. Car rien, rigoureusement rien, n’est joué pour ce scrutin. Interrogés par les sondeurs, les Français disent ne pas vouloir accorder de majorité absolue au nouveau locataire de l’Élysée. Et la poussée du vote Mélenchon, le 23 avril, dégage un potentiel qui pourrait permettre la conquête de très nombreuses circonscriptions, et même d’envoyer une nouvelle majorité de gauche au Palais-Bourbon

Bien que tout fût ouvert, nous entrons néanmoins un moment de reconfiguration générale du jeu politique hexagonal. Il pourrait voir notre camp revenir marginalisé dans la future Assemblée. Ainsi, si le programme d’Emmanuel Macron aura obtenu moins du quart des suffrages exprimés au premier tour de la présidentielle, celui qui donne l’exacte mesure des rapports de force dans le pays, le dénouement du 7 mai promet à son mouvement, grâce au mode de scrutin en vigueur, une dynamique qui, dans les urnes, pourrait le doter d’un puissant groupe parlementaire. La droite, quant à elle, conserve un enracinement de terrain qui l’autorise à convoiter une forte représentation dans le prochain hémicycle, représentation grâce à laquelle elle pourrait peser sur les choix du nouveau tenant du titre, surtout si c’est un édile des « Républicains » qui se voit offert les clés de Matignon, comme la rumeur le laisse supposer. Le Parti socialiste, pour sa part, se révèle en voie d’implosion, son aile sociale-libérale assumée entendant profiter du contexte pour accoucher de la recomposition au centre dont elle rêve depuis longtemps, tandis que sa gauche affronte le redoutable défi de la redéfinition d’une perspective progressiste crédible. Sans oublier la force démultipliée de l’extrême droite, qui met à sa portée plusieurs dizaines de circonscriptions. Que, dans ce contexte bousculé, la gauche demeure balkanisée, avec pas moins d’une demi-douzaine de candidatures par circonscription et une barre éliminatoire fixée à 12,5% des inscrits pour l'accès au second tour, et elle se verra éliminée dans plusieurs centaines de cas. Tel est l’enjeu.

L’appel de Pierre Laurent au parti de Jean-Luc Mélenchon, comme à toutes les forces qui auront supporté sa candidature, traduit par conséquent un grand esprit de responsabilité. Tout comme celui de Benoît Hamon, qui vient d’exhorter toute la gauche n’entendant pas se rallier aux recettes libérales de Monsieur Macron de s’unir autour d’une plate-forme en quelques points, mérite également d’être salué. « France insoumise », le Parti communiste, « Ensemble », les citoyens engagés dans le Front de gauche, les socialistes et écologistes voulant rester fidèles à leurs valeurs pourraient, en s’alliant dans la clarté, favoriser le retour de la gauche au premier plan, après son effacement de l’entre-deux tours présidentiel.

Hélas, à l’heure où ces lignes sont écrites, il apparaît que la machine à perdre se sera remise en marche. En proie à une dérive hégémoniste hallucinante au vu de la gravité du moment, et ignorant la pluralité des formations qui concoururent à son succès du 23 avril, Jean-Luc Mélenchon aura brutalement rejeté l’accord national de répartition des circonscriptions que lui proposait le PCF. Quant aux socialistes et aux écologistes, leur souci d’unité se heurte tout à la fois à la brièveté des délais que le dépôt légal des candidatures impose aux candidats, autant qu’aux paramètres contradictoires de l’action qu’il leur faut conduire à l’échelon local, et l’on peut pour ce motif craindre que cela n’aboutisse qu’à un nombre réduit d’ententes.

C’est, dès lors, au pays, au peuple de gauche, aux citoyens soucieux de ne pas laisser les mains libres à l’exécutif, de reprendre la parole. Ils auront, les 11 et 18 juin, la possibilité de faire entendre leur volonté de rassemblement, celle qui amenait une majorité d’entre eux à souhaiter une candidature commune à la présidentielle, et leur attachement à une gauche renouvelée et se battant à leurs côtés. Ils le pourront en choisissant des candidats clairement engagés en faveur de la reconstruction unitaire de la gauche, plaçant la question sociale – et plus particulièrement les droits des travailleurs aujourd’hui menacés – au cœur de leur programme, défendant la vision éthique d’une politique se déployant au plus près des citoyens. Je ne vois guère que les candidats et candidates investis par les communistes pour répondre à ce cahier des charges.

Moins de cinq semaines nous séparent du premier tour des législatives. Elles seront aussi décisives que la campagne qui s’est achevée dimanche dernier.