« SOUVERAINETÉ » ? POUR LES ACTIONNAIRES, INCONTESTABLEMENT

Or, au fil du show médiatique dont la Sorbonne aura été le théâtre, le 26 septembre, notre sémillant Prince se sera contenté de disserter sur une « transition écologique efficace et équitable », une coopération militaire s’effectuant « en complément de l’Otan », une lutte antiterroriste conjointe, le besoin d’une coordination interétatique affrontant l’essor des phénomènes migratoires, ou bien un Erasmus des lycéens. Il aura évoqué, presque incidemment, l’imposition du chiffre d’affaires des multinationales du numérique, la taxation des transactions financières pour soutenir une « aide publique au développement », et la création d’une « agence de l’innovation de rupture ». On aura compris, à demi-mots puisqu’il aura évité tout ce qui eût pu gêner la formation d’une nouvelle coalition outre-Rhin, qu’il souhaitait un super-ministre européen chargé des politiques économiques et budgétaires et une intégration franco-allemande « appliquant les mêmes règles à nos entreprises, du droit des affaires au droit des faillites » (entendez, au vu du rapport des forces, l’adaptation du modèle français aux normes en vigueur chez nos voisins).

Mais il se sera bien gardé de mettre sur la table ces questions autrement cruciales que sont la sortie d’une austérité plombant toute relance économique du continent, la mutualisation de la dette des États ou son rééchelonnement, la mise à contribution des pays ayant profité de l’euro fort pour réaliser de considérables excédents, la réorientation des moyens de la Banque centrale européenne en direction de la réindustrialisation solidaire de l’Europe et de la création des millions d’emplois non précaires qu'autoriserait la transition écologique, ou la mise en place de mécanismes aptes à protéger filières et marchés européens des effets ravageurs de concurrences commerciales déchaînées comme du dumping social et fiscal généralisé.

Autant dire que, dans le discours de la Sorbonne, en guise de « souveraineté européenne », Monsieur Macron nous aura principalement dépeint un vaste ensemble ouvert à tous les vents d’une compétition implacable pour la conquête des marchés, soumis au laisser-faire libéral et livré aux appétits d’actionnaires s’intéressant moins aux destinées des pays où leurs firmes sont installées qu’à la distribution en hausse régulière de leurs dividendes. Si, d’ailleurs, on en avait attendu la démonstration, ses décisions concernant des fleurons de notre industrie la fournirait.

L’INDUSTRIE À L’ENCAN, ENCORE ET TOUJOURS

Car c’est précisément en vertu de ladite « souveraineté européenne » à édifier, qu’il aura, coup sur coup, décidé du sort de deux des derniers bastions de l’industrie tricolore. On aura vu, d’une part, les chantiers navals de Saint-Nazaire livrés à leur concurrent Fincantieri, au moyen d’un mécanisme retors conçu pour que l’État français se dessaisisse de 1% du capital qu’il détient et permette, du même coup, à l’Italien de « diriger les destinées de l’entreprise », comme l’aura d’ailleurs franchement reconnu le président de la République. Et on aura assisté, d’autre part, au passage d’Alstom sous le contrôle de l’Allemand Siemens.

Pour rassurer une opinion légitimement inquiète devant la perte d’un secteur aussi stratégique que le ferroviaire, dont Alstom demeurait le symbole après que sa branche énergie ait été abandonnée à General Electric en 2014, le conglomérat munichois se sera bien engagé à ne pas s’approprier plus de 50% du capital pendant quatre ans, et à préserver l’emploi dans cette firme sur la même période. Sauf que, simultanément, alors que l’on sait depuis longtemps que l’actionnaire Bouygues entend se retirer d’Alstom, la puissance publique aura renoncé à monter à son capital à hauteur de 20%, comme cela avait pourtant été prévu sous le quinquennat précédent. Autant dire que nous sommes bel et bien en présence d’une filouterie : rien n’empêchera Siemens, avant même qu’il ne devînt majoritaire, d’agir à sa guise durant les quatre prochaines années, les autres détenteurs du capital se présentant en état de total éclatement face à lui et l’État s’étant, de lui-même, rendu impuissant.

Selon Monsieur Macron, ces décisions auraient été rendues inévitables par l’aiguisement des confrontations économiques internationales, seuls des champions industriels continentaux étant en mesure de les affronter. À ceci près, l’expérience l’aura amplement démontré, qu’un actionnaire ne possède d’autre patrie et n’a d’autre centre d’intérêt que son portefeuille. Aussi, ce qui nous est présenté comme une réponse à l’agressivité chinoise ou nord-américaine peut-il tout à fait s’achever, à terme, par le basculement des nouveaux groupes fusionnés dans l’escarcelle d’un des mastodontes internationaux auxquels on dit vouloir faire barrage. Quant à la garantie théoriquement donnée, tant à STX qu’à Alstom, d’une pérennisation des emplois, souvenons-nous de ce qu’il est advenu de la cession de la branche énergie de ce dernier groupe à General Electric, pour savoir ce que valent ce genre de promesses : elle devait se traduire par la création de mille emplois, mais ce sont déjà 1200 postes qui auront été supprimés.

Au demeurant, l’action du nouveau président, alors qu’il secondait François Hollande à l’Élysée ou qu’il dirigeait l’administration de Bercy, dit clairement ce que l’on doit redouter des grandes manœuvres en cours. C’est, en effet, sous son égide qu’Alcatel-Lucent aura été vendu au Finlandais Nokia (au prix de 10 000 à 15 000 licenciements dans le monde, dont 411 seront effectifs en France d’ici le début de l’an prochain bien que, dans ce cas également, des assurances aient été prodiguées au départ sur la préservation des emplois), Lafarge au Suisse Holcim, l’aéroport de Toulouse-Blagnac à un conglomérat chinois dont le numéro un était si corrompu qu’il se trouve aujourd’hui en fuite, Technip à l’Américain FMC... Sans parler des conséquences, pour le Centre national d’études spatiales, de l’absorption d’Arianespace par Airbus Safran voici trois ans, ou du renoncement au contrôle de l’équipement de notre armée de terre (en blindés notamment) à la suite de la fusion de Nexter avec l’Allemand Krauss-Maffei Wegmann…

On le voit, ce n’est pas forcément pour promouvoir des groupes européens atteignant une taille critique suffisante que l’on aura déjà vendu à la découpe une grande partie de notre patrimoine industriel vital. Seules des logiques financières auront inspiré ce grand mercato. Dès lors, les alliances prétendument « entre égaux » qui viennent de se conclure risquent fort de se traduire par des conséquences similaires à celles du passé.

D’autant que, allant au bout de sa vision du capitalisme financiarisé et numérisé du futur, emporté par son apologie des start-up, professant le plus profond dédain pour la « nostalgie post-gaulliste » (comme disent, à l’envi, ses thuriféraires), renonçant pour cette raison à la définition d’une stratégie industrielle adaptée au contexte d’une guerre économique planétaire, le vainqueur du 7 mai en accepte toutes les implications.

On délaisse l’arme possible des nationalisations pour conjurer l’amenuisement régulier de la part de l’industrie dans la valeur ajoutée (11,2% en 2015, selon l’Insee)… On renonce à l'établissement de grandes coopérations industrielles en Europe, telle celle qui avait initialement donné naissance à Airbus, leur préférant l'abandon de nos secteurs de souveraineté (armement, énergie, aérospatiale, transport ferroviaire, télécommunications)… On va, au surplus, jusqu’à se départir de la fabrication des turbines nucléaires Arabelle, désormais contrôlée par General Electric… On laisse s’opérer le transfert des centres de décision hors de nos frontières… On consent au pillage de nos technologies de pointe comme au progressif étranglement des départements « recherche et développement » des grandes firmes… On reste passif devant la destruction de dizaines de milliers d’emplois… On accepte la désertification de nos territoires…

Au tournant des années 1980, la mondialisation était loin d’avoir pris le tour paroxystique qu’on lui connaît de nos jours. Il ne s’en dessinait pas moins une intense bataille idéologique autour des thèmes de « l’intégration supranationale » ou des « contraintes extérieures ». Ce au nom de quoi Valéry Giscard d’Estaing laissait (déjà !) disparaître tout un pan de nos industries, considérant que l’avenir passait par le développement des services. Anicet Le Pors, le futur ministre communiste de la Fonction publique, dénonçait alors la « longue tradition de la bourgeoisie française qui lui a toujours fait choisir ses intérêts de classe contre les intérêts de la nation ». Et d’ajouter ces lignes, qui prennent maintenant une singulière résonnance : « Il y a un autre avenir pour ceux qui participent à la personnalité française que d’accompagner dans son déclin une classe décadente, haineuse, truqueuse et autoritaire sous le maquillage d’un prétendu libéralisme qui n’est rien d’autre que la raison du plus fort. Le refus du déclin national est un refus de classe … » (in Marianne à l’encan, Éditions sociales 1980).

UN BUDGET POUR LA RENTE… FINANCIÈRE

Peu l’auront relevé, comme si établir des lignes de continuité relevait désormais de l’incongruité, le projet de loi de finances pour 2018 s’inscrit dans la cohérence globale de l’action de l’exécutif. Il n’est pas dans mon intention d’aborder ce budget dans le détail, d’autres l’auront fait mieux que je ne le pourrais. L’essentiel réside, selon moi, dans le transfert gigantesque de richesse qu’il organise, des classes populaires et moyennes vers les 1% les plus riches de notre société.

Lorsque l’on rend de 3 à 3,8 milliards d’euros aux plus fortunés, via l’exonération d’impôt sur la fortune de tous les actifs financiers (l’ISF deviendra, du coup, un simple « impôt sur la fortune immobilière »), et lorsque dans le même temps on crée une taxation forfaitaire de 30% des revenus des placements financiers (autrement dit des intérêts, plus-values ou dividendes, que l’on pouvait jusque-là mettre à contribution jusqu’à une hauteur de 58%), ce que l’OFCE évalue à 4 milliards, c’est bien la rente financière que l’on avantage.

Et quand, en regard de cette fiscalité de classe, on augmente la CSG en n’hésitant pas à pénaliser particulièrement les retraités percevant plus de 1200 euros et les fonctionnaires (ces derniers ne voyant pas abaisser les cotisations salariales)… Quand l’exonération de la taxe d’habitation pour 80% des ménages appauvrira tellement les collectivités locales que nombre d’entre elles seront inévitablement amenées à augmenter les impôts de leurs administrés… Quand, pour tous les contribuables, la fiscalité énergétique s’alourdira de quelque 3,7 milliards, même si la mesure est censée posséder une finalité écologique… Quand, au titre du respect scrupuleux du dogme austéritaire, les coupes claires dans les finances publiques s’élèveront à 15 milliards (7 sur les dépenses de l’État, 5 sur celles de la Sécurité sociale, et 3 sur les budgets des institutions territoriales)… Quand cela se traduira par l’amputation de 60 euros, par mois et par ménage, de l’aide personnalisée au logement pour les locataires de HLM, plongeant les bailleurs sociaux dans d’immenses difficultés et frappant de plein fouet les investissements futurs dans le secteur du bâtiment… Quand, dans la foulée, on diminuera de 41,6% les crédits affectés aux contrats aidés, au risque de provoquer un gigantesque plan social parmi les hommes et les femmes auxquels ce mécanisme évitait au moins le chômage : nul ne pourra plus émettre le moindre doute sur les gagnants et les perdants des brumeux montages de Bercy.

D’aucuns auront évoqué la théorie économique du « ruissellement » pour expliquer cette détermination à favoriser aussi massivement les privilégiés de la fortune. Selon cette construction idéologique, plus l’accumulation de la richesse se fait forte à un pôle de la collectivité, plus cela rejaillit sur l’ensemble de celle-ci. On peut dire également qu’Emmanuel Macron se situe dans le droit fil des préceptes d’Adam Smith, préconisant de mettre l’État au service d’un marché supposé rationnel dans son fonctionnement, ce qui implique de le soustraire à toute contrainte découlant de la volonté générale. Aujourd’hui, ce postulat remontant au XVIII° siècle nous est présenté comme pouvant ramener capitaux et investissements productifs vers l’Hexagone.

LA GAUCHE AU DÉFI DU REDRESSEMENT

Malheureusement, cette approche n’aura jamais, et nulle part, fait la démonstration de son efficacité. Pourquoi, à un moment où la mondialisation entre dans une zone de fortes turbulences, de conflits aigus, de concurrences acharnées, de refroidissement de l’activité économique et de menaces grandissantes d’éclatement des bulles spéculatives de nouveau formées après la crise de 2007-2008, les boursicoteurs reviendraient-ils vers les entreprises françaises ? Qui peut croire que les dirigeants des grands groupes braveront, par fascination pour notre nouveau et juvénile monarque, l’appétit d’actionnaires qui revendiquent, d’année en année, l’augmentation de leur rémunération ? Qu’est-ce qui autorise les porte-parole de l’exécutif à expliquer aux Français, à la manière d’une évidence, que les possesseurs de capitaux vont miraculeusement accroître leurs placements financiers alors que, déjà, les ménages les plus fortunés y ont placé 84% de leur patrimoine ? Comment sérieusement imaginer que les 3450 familles opulentes, qui détiennent 140 milliards dans les paradis fiscaux, vont soudainement abandonner cette manne pour souscrire aux mirifiques promesses de la politique macronienne ?

Quelques semaines à peine auront suffi pour que se révèle, dans sa vérité la plus crue, l’ampleur de la contre-révolution qu’une poignée de grands personnages, relayant servilement les attentes d’une oligarchie possédante avide, veut faire subir à notre pays. Ce ne sont pas seulement les conditions d’existence du plus grand nombre qui s’en retrouvent menacées d’une terrible dynamique de précarisation. S’avèrent plus fondamentalement en cause les principes d’égalité régissant jusqu’alors notre vie collective, l’équilibre entre nos territoires, la souveraineté de la nation indissociable d’une industrie protégée et réimplantée, le tissu économique représentée par ce très grand nombre de PME dépendant des grands groupes, la démocratie citoyenne progressivement asphyxiée par un autoritarisme symptomatique de la toute-puissance conquise par le capital.

La gauche, si elle veut retrouver l’écoute d’une majorité de nos concitoyens, ne peut se contenter d’une opposition formelle, aussi radicale fût-elle. Elle doit impérativement sortir des discours incantatoires et des poses tribunitiennes. Pour commencer à dessiner les contours d’un projet qui la rassemble et retrouve le chemin du volontarisme politique autant que de l’intérêt général. Au service du redressement économique, social, écologique, démocratique et… national.