59% contre 41%, à quelques décimales près : le verdict est sans appel. Manuel Valls, le Premier ministre de la loi El Khomri et du 49-3, de la déchéance de nationalité, de la rigueur budgétaire, des cadeaux fiscaux sans contreparties aux entreprises, des postures sécuritaires et du détournement de l’idéal laïque à des fins douteuses, vient d’acquitter l’impitoyable addition d’une action ayant tourné le dos à tous les marqueurs de la gauche. Comme je l’écrivais, en titre de ma note précédente, pour la gauche tout entière l’événement s’avère une excellente nouvelle.

Benoît Hamon, désormais candidat du Parti socialiste et de ses alliés de la « Belle Alliance populaire », du moins théoriquement tant la campagne de la « primaire citoyenne » mit en évidence des projets opposés, n’aura pas simplement bénéficié du « dégagisme » (pour reprendre les termes de Jean-Luc Mélenchon) ayant déjà débarrassé le pays de Nicolas Sarkozy, Alain Juppé, François Hollande, avant peut-être de frapper à son tour un François Fillon rattrapé par ses combines grassement rémunératrices. Il aura été porté par une dynamique.

Cette dynamique qui, tout au long des cinq dernières années, aura vu le cœur du peuple de gauche s’opposer aux choix catastrophiques des gouvernants. Celle qui plonge ses racines dans cette particularité française, reflet d’une tradition républicaine à la radicalité inentamée, qui aura jusqu’alors empêché le PS de faire son Bad Godesberg ou de se « blairiser » définitivement, au contraire de ses semblables du continent. Celle qui voit un peu partout des ailes de la social-démocratie chercher un nouvel ancrage à gauche, sous l’effet de l’échec avéré des politiques sociales-libérales. Celle, enfin, dont la force provient de la renaissance constante, singulièrement dans notre mouvement ouvrier, de l’aspiration à l’unité de la gauche sur des orientations répondant aux attentes populaires.

Depuis ce dimanche, on assiste au déchaînement de commentaires médiatiques insistant sur l’entrée du parti né au congrès d’Épinay dans la zone des tempêtes. Beaucoup, jusque dans les rangs de la gauche anti-austérité, manifestent l’espoir à peine dissimulé que le vainqueur sorti des urnes fût finalement contraint de composer avec les héritiers du hollandisme, ne serait-ce que pour éviter une hémorragie d’élus et de hauts hiérarques socialistes vers ce Monsieur Macron devenu l’astre montant des pythies médiatiques. D’autres insistent encore sur les désaccords qui subsistent avec le programme de Benoît Hamon.

Loin de moi l’idée de mésestimer le caractère volatil, instable, de la situation. Loin de moi la volonté d’ignorer des différences susceptibles de compliquer les recherches unitaires qui se font jour. Mais ces difficultés ne peuvent occulter qu’un nouveau moment politique s’est ouvert, que les cartes commencent à être rebattues, qu’il redevient possible de travailler à surmonter les profondes divisions qu’entretenaient jusqu’alors les choix libéraux du président sortant et de ses gouvernements. Et, surtout, elles ne sauraient nous masquer que ce changement de donne se sera vu imposer par le déplacement aux isoloirs de millions d’électeurs. Un phénomène dont on peut aisément percevoir les limites, mais qu’il est impossible de minimiser en une période où la confusion règne sur le débat public et où le découragement se répand parmi les citoyens.

Des quelques semaines à venir dépendra l’avenir de notre camp social et politique. Son aptitude à revenir dans le jeu électoral et à se fixer, avec quelque crédit, l’objectif si crucial de battre la droite et l’extrême droite. Sa capacité, condition de la conquête d’une nouvelle majorité progressiste, à faire converger toutes les énergies transformatrices derrière une seule candidature à l’élection présidentielle, laquelle irait de pair avec la conclusion d’un contrat de législature. Sa reconstruction, au-delà des rendez-vous électoraux de ce printemps, sur une démarche de rupture avec les errements d’un pouvoir aujourd’hui agonisant et sur une stratégie de combat pour la justice et l’égalité.

Tout au long de l’année passée, le Parti communiste se sera engagé dans une vigoureuse bataille pour le rassemblement le plus large possible. Il se sera efforcé de vaincre le scepticisme ambiant, à partir d’une double conviction : que telle était la condition pour sauver la gauche d’une déroute annoncée de toutes parts et, surtout, qu’il existait de nombreuses forces disponibles à une contre-offensive unitaire, y compris dans la mouvance socialiste. Ce n’est certainement pas au moment où les faits confirment l’analyse qu’il faudrait renoncer.

Le soir de sa désignation, Benoît Hamon aura exprimé cette intention, qui aura résonné en elle-même comme une rupture avec le legs de la triste mandature qui s’achève : « Dès lundi, je proposerai à tous les candidats à cette primaire, mais aussi à Yannick Jadot et à Jean-Luc Mélenchon, de ne penser qu’à l’intérêt des Français au-delà de nos personnes. Je leur proposerai de construire ensemble une majorité gouvernementale cohérente et durable pour le progrès social, écologique et démocratique. »

Partis et personnalités désignés se doivent de répondre positivement à l’invitation. Parce que ce sont son redressement et sa remobilisation qui se révèlent en jeu, toute la gauche a le devoir de reprendre le chemin du débat et du rassemblement.

Sans doute reste-t-il peu de temps, avant les échéances de la présidentielle et des législatives, pour clarifier les points qui font discussion et aboutir à un nouveau pacte majoritaire, évitant à notre pays d’avoir à subir, ou la terrible épreuve que représenterait une victoire de la droite ou de l’extrême droite, ou cette plongée dans la confusion que constituerait le succès d’un banquier d’affaire reconverti en aventurier démagogue.

Il n’empêche ! Si la volonté est au rendez-vous, il est parfaitement possible de se mettre au travail sur les quelques axes à partir desquels pourrait se vertébrer une plate-forme de salut public : le lancement d’un plan massif d’investissements pour la réindustrialisation de nos territoires et la conversion écologique de l’économie ; la mise en œuvre d’une action destinée à reprendre le pouvoir à la finance, à engager la redistribution des richesses, à dégager pour la puissance publique les marges de manœuvre à même de conduire des politiques audacieuses au service de l’intérêt général ; un programme d’avancées sociales destiné à sécuriser les parcours professionnels, réduire la durée du travail, augmenter les salaires et les pensions, redéployer ces boucliers que constituent les services publics pour nos concitoyens ; l’engagement d’un processus institutionnel ouvrant la voie à une VI° République, déprésidentialisée et fondée sur de nouveaux droits pour les citoyens autant que pour les salariés ; la réorientation de la politique européenne de la France, dans l’objectif de sortir d’une austérité mortifère, de mettre les choix de l’UE au service d’un développement solidaire et de la démocratie, d’aboutir à la négociation d’un nouveau traité.

Pour le dire plus précisément, on ne relèvera pas la gauche en « jouant la montre », en laissant se refermer la porte qui vient de s’entrouvrir, en escomptant secrètement tirer avantage de la balkanisation de l’offre électorale, en se réfugiant derrière de dérisoires querelles de préséance. On ne reconstruira une perspective unitaire, et on ne pourra aborder l’épineuse question des candidatures à la présidentielle comme aux législatives, qu’en partant des contenus. C’est d’ailleurs en jugeant des propositions en présence que les participants à la « primaire » auront rallumé une petite lueur d’espoir. C’est toutefois une réponse qu’ils attendent maintenant des forces politiques. Malheur à qui leur donnerait le sentiment qu’il prend son parti d’un désastre… qui n’a pourtant rien d’inéluctable.