Ce n’est pas que j’éprouve une sympathie naturelle pour la « Grande Muette » ou pour ses officiers généraux. En bon républicain, je m’en méfierais même instinctivement, n’ayant effacé de ma mémoire ni l’écrasement de la Commune, ni l’affaire Dreyfus, ni les fusillades de soldats révoltés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, ni l’abandon de la nation aux mains d’un vieux maréchal collaborationniste voulant exorciser le souvenir du Front populaire, ni la torture ou les massacres pratiqués contre le peuple et les indépendantistes algériens, ni cette justice d’exception que représentèrent longtemps les Tribunaux permanents des forces armées, ni les comportements putschistes réguliers de galonnés enclins à imposer leur loi au pouvoir politique. La crise ayant éclaté entre l’exécutif et l’état-major, sanctionnée par la démission du général Pierre de Villiers, ne peut cependant être lue à l’aune de cette histoire tortueuse du rapport de la haute hiérarchie militaire à la République. On doit plutôt y voir un révélateur de la nature et des contradictions de la politique macronienne.

Le président de la République paie tout d’abord, lui qui se voulait le grand modernisateur libéral de la France, en rupture avec les pratiques délétères de ses prédécesseurs, le fait de s’être comporté à leur égal, multipliant tout au long de sa campagne promesses et postures démagogiques qu’il savait pertinemment devoir trahir, une fois parvenu à ses fins. Ainsi les engagements à porter le budget de la défense à 2% du produit intérieur brut d’ici 2022, ou à « sanctuariser » les crédits de l’enseignement supérieur et de la recherche, sans parler de l’évocation d’un arrêt des baisses de dotations publiques aux collectivités territoriales, ne pouvaient être épargnés par le choix de maintenir le déficit public dans le carcan des 3% de PIB dès cette année, pour le réduire à néant par la suite.

Résultat, les généraux se seront vus annoncer 850 millions d’amputations de leurs financements, les universitaires l’annulation de 331 millions de crédits, et les élus locaux l’obligation de réaliser treize milliards d’économies d’ici la fin du quinquennat (c’est-à-dire, pour que l’on mesure bien l’ampleur de cette purge, trois milliards de plus que prévu dans le programme présidentiel). Le choc éprouvé par les armées n’est, de ce point de vue, qu’une première secousse tellurique appelée à se prolonger en une longue suite de répliques.

D’autant que le petit César élyséen se voit rattrapé par un autre mensonge. Contre ses concurrents, accusés d’avoir abaissé l’action publique, il s’était voulu le tenant du redressement national, l’artisan du retour de la France sur le théâtre planétaire. Les invitations de Donald Trump lors de la dernière célébration du 14 Juillet, ou de Vladimir Poutine dans l’enceinte prestigieuse du château de Versailles, paraissaient répondre à cette noble intention, laquelle n’est pas pour rien dans la popularité actuelle du successeur de François Hollande.

Las ! L’habileté des communicants du Château ne pouvait résister à l’épreuve des faits. En l’occurrence, le traité austéritaire européen, gravant dans le marbre la règle des 3% et soumettant les choix budgétaires de nos gouvernants à la censure préalable de la Commission de Bruxelles (autrement dit, dans la configuration du rapport des forces sur le continent, au ministre allemand de l’Économie), mine de facto la souveraineté de la France. Y compris lorsqu’il s’agit de hisser la défense du territoire à la hauteur de la montée des tensions guerrières sur le globe et du réarmement des hyperpuissances, d’honorer les engagements du pays envers les populations d’Afrique ou du monde arabe menacées par l’intégrisme totalitaire, ou de protéger les citoyens des menées terroristes. L’hallucinante dramatisation du récent rapport de la Cour des comptes, présentant comme une catastrophe nationale l’infime dépassement du déficit initialement prévu par le précédent exécutif, n’avait d’autre objet que de faire avaler aux Français la plus inflexible rigueur. Avant de leur infliger remise en cause de droits conquis de haute lutte, processus en série de dérégulation de l’économie, contre-révolution fiscale et creusement des inégalités…

Pour les services publics en général, pour les collectivités, pour la sécurité de nos concitoyens, la note sera particulièrement élevée. Quoi que l’on pense des convictions conservatrices dont il ne fait pas mystère, le général de Villiers n’aura fait que dire haut et fort qu’elle allait se révéler insupportable pour l’institution dont il avait, jusqu’ici, la charge.

Grâce à son coup de gueule devant la commission de la Défense de l’Assemblée nationale, le pays aura au moins pris la mesure de l’écart alarmant qui se creuse entre l’élargissement des missions confiées à l’appareil militaire dans un contexte international des plus tendus, le vieillissement de sa logistique comme de son armement, et l’usure affectant des troupes que l’on sollicite comme jamais depuis la fin de la conscription (sans pourtant que l’on se préoccupe de l’inadaptation de leurs équipements). Il faudra davantage que des paroles rassurantes sur le rattrapage massif, l’an prochain, des coupes claires présentes, alors que l’austérité sera rendue encore plus drastique, pour que la fracture soit réduite.

Le plus grave réside toutefois dans ce que l’on n’évoque qu’à demi-mots : les gels ou annulations de crédits pour l’exercice budgétaire 2017, venant après les réductions d’effectifs et les restrictions des dix dernières années, vont immanquablement se traduire en décrochage du programme d’investissement du ministère. Non seulement la capacité du pays à relever les défis technologiques et industriels du moment (« intelligence artificielle », révolution numérique, connectivité, furtivité…) s’en trouvera lourdement hypothéquée, mais c’est sa liberté de décision et d’action, en clair ce qu’il lui reste encore de souveraineté, qui s’en verront considérablement affaiblies.

C’est d’ailleurs de ce point de vue que notre insertion dans l’Otan, accentuée de quinquennat en quinquennat depuis la présidence Chirac, et dont la récente présence de Donald Trump sur les Champs-Élysées porte quelque part la marque, nous entraîne vers une totale perte d’indépendance. Et que dire des retombées de ces saignées budgétaires sur l’emploi, dans une filière industrielle ne comptant pas simplement de très grands groupes connus pour leurs performances, mais reposant sur des centaines de PME et ETI implantés sur l’ensemble du territoire ?

Voilà ce qui m’amène, en dépit, encore une fois, du peu de sympathie que m’inspire le haut gradé aujourd’hui démissionnaire, à considérer qu’il aura ouvert un débat d’intérêt général. Lui reprocher de s’être ouvert, à l’occasion d’une réunion à huis-clos, de ses préoccupations aux députés d’une commission spécialisée du Palais-Bourbon revient, pour cette raison, à contester au Parlement la possibilité d’exercer son droit de contrôle de l’institution militaire autant que de l’exécutif.

À cet égard, le violent recadrage dont l’ex-chef d’état-major aura fait l’objet publiquement, le 13 juillet, de la part du premier personnage de l’État, en dit long sur l’idée que ce dernier se fait de la politique. Des généraux et des responsables d’administrations ne devant plus rendre de comptes qu’à lui-même, une Assemblée condamnée à ne plus faire que de la figuration, une presse dont on voudrait manifestement étouffer les velléités investigatrices, une opinion tenue dans l’ignorance des conséquences de choix stratégiques théoriquement effectués en son nom : le général Vincent Desportes n’a pas tort d’évoquer « une crise institutionnelle grave » et une démocratie « menacée », dès lors que « le Parlement ne doit plus entendre que la doxa concoctée au plus haut niveau » (Le Monde du 20 juillet).

Parce qu’il entend gouverner avec pour seul renfort une haute technocratie ayant depuis longtemps abandonné toute vision de long terme et confondant la gestion de l’économie avec les calculs comptables chers aux ayatollahs du néolibéralisme, Monsieur Macron engage notre Hexagone sur la voie de toutes les régressions. Le clash qui vient de se produire avec l’armée est, en ce sens, annonciateur d’autres ébranlements.