L’IMPOSTURE EST LA MARQUE DE FABRIQUE DU FASCISME

On me dira, je le sais, que telle n’est pas l’hypothèse la plus probable. Je l’admets volontiers. Est-ce toutefois une raison pour ignorer que la crise politique française se révèle d’une ampleur si considérable que l’on ne saurait exclure, qu’à l’instar de l’élection d’un Donald Trump aux États-Unis, l’invraisemblable devienne réalité ? On appellera aussi mon attention, je ne cesse de me l’entendre répéter, sur le fait que Monsieur Macron ne suscite guère de désir, tant il apparaît le pur produit de l’aristocratie de l’argent et le défenseur du programme de régression que les marchés et la finance appellent aujourd’hui de leurs vœux ? Et ce sera vrai. La meilleure manière de s’opposer à lui est-elle toutefois de risquer la victoire de l’extrême droite ? Non, mille fois non ! Car ce courant politique prospère sur une imposture.

Imposture, lorsque Madame Le Pen se prétend la candidate du peuple, mais qu’elle se propose tout simplement de diminuer l’impôt sur les sociétés, de faire baisser les droits de mutation comme les cotisations patronales, tandis qu’elle se refuse à rendre la fiscalité bien plus fortement progressive, ce qui serait pourtant l’emblème d’une politique de justice sociale.

Imposture lorsqu’elle pourfend la finance et se présente comme la tenante du retour à la retraite à 60 ans ou aux 35 heures, mais qu’elle n’envisage, pour financer ces mesures, aucune taxation d’un capital qui n’a pourtant cessé d’accaparer, au fil des années, une part croissante de la richesse nationale.

Imposture, lorsqu’elle dit vouloir rétablir la souveraineté de la France en Europe, mais qu’elle préconise le remboursement sans barguigner de la dette et de ses intérêts, remboursement au nom duquel l’austérité s’abat impitoyablement sur l’ensemble des peuples du continent.

Imposture, lorsqu’elle se veut solidaire des travailleurs victimes des plans de licenciements, ou lorsqu’elle se rend auprès d’eux comme elle l’aura fait à Whirlpool, mais que ses documents programmatiques se préparent à déclarer une guerre impitoyable aux syndicats, en en prévoyant la « grande réforme » avec l’objectif revendiqué qu’ils soient « plus à même d’entrer dans des logiques de concertation constructives et moins tentés de recourir à un rapport de force (grève, manifestation) pour pallier leur manque de légitimité ». Le système corporatiste instauré par le maréchal Pétain n’est pas loin…

Imposture, lorsqu’elle se pare du drapeau de la République, mais veut en dynamiter les piliers porteurs, notamment avec cette « priorité nationale » qui, si elle se voyait constitutionnalisée, consacrerait l’inégalité des citoyens en fonction de leurs origines, tandis que flamberaient les discriminations de toute sorte remettant en cause ces droits jusqu’ici gravés dans le marbre à l’éducation, à la santé, au travail ou à un toit.

Dans l’histoire, l’imposture aura toujours été la marque identifiante du fascisme. Ce qui aura permis à cette tradition de sinistre mémoire de récupérer sans vergogne l’exaspération populaire, de détourner de leurs finalités originelles les idéaux émancipateurs du mouvement ouvrier, de fracturer les sociétés où elle se sera imposée en y exacerbant les haines et la xénophobie. À l’arrivée, on le sait, les peuples se seront retrouvés sous le talon de fer de partis usant de toutes les armes institutionnelles à leur disposition pour demeurer au pouvoir, atrophier les mécanismes démocratiques, étouffer la liberté de la presse, mettre la justice sous tutelle, restreindre la faculté des citoyens et des salariés de s’organiser en syndicats indépendants, en associations libres, en partis à même de concourir devant le suffrage universel. Il suffit de s’arrêter un instant sur la manière dont les édiles FN conduisent les affaires dans les communes qu’ils ont conquises, pour imaginer ce qu’il se produirait dès l’entrée en fonctions de Madame Le Pen.

QU’ELLE PERDE AVEC LE SCORE LE PLUS RÉDUIT POSSIBLE !

On peut bien m’objecter que les opposants à une extrême droite ayant triomphé d’un cheveu auraient tôt fait d’entrer en résistance et de prendre le chemin de la rue. À ceci près que ce n’est pas dans la défaite, source inévitable d’abattement et de découragement, que l’on trouve les ressources d’un combat aussi difficile, qu’il faudrait à ce moment livrer pied à pied. À ceci près que, élue, l’héritière du clan Le Pen utiliserait immanquablement tous les articles de la Constitution si antidémocratique de notre V° République pour, par exemple, nommer des préfets à sa botte en vue de verrouiller complètement l’autorité administrative de la France. À ceci près qu’elle ne manquerait pas de se saisir de cet atout redoutable que lui confère son influence ultramajoritaire dans la police et la gendarmerie, afin de museler les protestations populaires et de réprimer les manifestations. À ceci près qu’elle profiterait immédiatement de sa victoire pour réorganiser à sa main une droite démantibulée par la défaite de Monsieur Fillon et déjà fortement contaminée par ses thèses discriminatoires.

Non, décidément, aucune hésitation n’est de mise. S’il faudra s’opposer à une présidence Macron dès le 8 mai, l’empêcher de gouverner par ordonnances comme il l’envisage à propos de la contre-réforme du code du travail, le priver de majorité à l’Assemblée nationale en faisant élire le plus grand nombre possible de députés déterminés à agir utilement à gauche, rien ne doit faciliter l’accession du Front national à l’Élysée. Tout doit même être mis en œuvre pour qu’elle perde avec le score le plus réduit.

Que les amis qui s’interrogent encore sur leur attitude dimanche prochain prennent bien la mesure de ce que représentent les intentions de vote actuellement prêtées à Madame Le Pen. 40% ou 41% des suffrages exprimés, ce ne sont pas moins de quinze millions de voix, soit pratiquement le double de son résultat du 23 avril. À titre de comparaison, la gauche, toutes composantes confondues, aura totalisé à peine dix millions de suffrages à l’occasion du premier tour. C’est dire à quel point l’issue de ce scrutin présidentiel peut venir bouleverser, pour longtemps, la physionomie politique du pays…

L’INACCEPTABLE ATTITUDE DE JEAN-LUC MÉLENCHON

C’est de ce point de vue que je ne peux accepter la position adoptée par Jean-Luc Mélenchon, au lendemain de son succès sans précédent du 23 avril. Non, évidemment, que je soupçonne le candidat en faveur duquel nous aurons été nombreux à faire campagne d’une quelconque accointance avec le national-lepénisme. Ceux qui, pensant ce faisant ruiner l’élan des 19% obtenus à l’issue du premier tour, s’évertuent à assimiler le vote de gauche de sept millions d’hommes et de femmes avec celui qui se sera porté sur la tenante du ressentiment nationaliste et de la ségrégation, prennent le risque de banaliser davantage le cancer rongeant la France. Reste qu’il n’est pas admissible, surtout de la part d’un personnage public ne manquant jamais une occasion de se référer à l’horizon de la République sociale, de ne pas chercher à éclairer l’opinion sur le danger qui la guette.

Si je peux entendre que l’on doute de l’efficacité des « consignes de vote », il s’avère pour autant difficilement compréhensible, qu’après avoir défendu avec énergie et talent les ambitions qu’il portait pour la nation, le candidat Mélenchon ne précise pas, au moins, quel sera son choix personnel, en fonction précisément des options programmatiques qui auront été le siennes. À moins, naturellement, mais je me refuse de le croire, qu’il considère possible (sans néanmoins l’expliciter) de placer sur le même plan un banquier d’affaire malgré tout respectueux du cadre démocratique (aussi édulcoré soit-il dans le projet des oligarques soutenant Monsieur Macron) et la représentante d’une formation qui entend, elle, l’anéantir.

J’écris ces lignes ayant en tête quelques chiffres particulièrement inquiétants. Il me paraît attester d’une grande inconscience des enjeux, l’attitude du candidat ayant pu l’encourager, que de la consultation des « Insoumis », et quoique seule une moitié des inscrits seulement sur leur plate-forme Internet se soit exprimée, il ne s’en soit trouvé qu’un tiers pour manifester leur préférence pour un vote Macron sans soutien à ce dernier. Et il m’apparaît comme le signe d’une confusion gravissime que, si 44% des électeurs de Mélenchon veulent battre l’extrême droite (ce qui révèle, au passage, que les « Insoumis » ne sont pas nécessairement en phase, sur ce point, avec les sept millions de personnes ayant voté pour cette candidature), il se trouve tout de même un petit quart des personnes interrogées pour manifester leur intention de déposer un bulletin Le Pen dans l’urne. Raison de plus, sur les quelques jours nous séparant du second tour de cette présidentielle, pour inverser la tendance et infliger une défaite sans appel au néofascisme.

À propos des droites radicales françaises, à l’étude desquelles il aura consacré sa vie, l’historien Zeev Sternhell aura eu raison de nous mettre tous et toutes en garde, dans une tribune du Monde, le 30 avril. « Une fois encore, écrivait-il, le FN constitue le fer de lance de l’extrême droite européenne. » Et d’ajouter : « Dans ces grandes lignes, c’est la politique de la haine et du ressentiment que véhicule toujours l’extrême droite européenne, héritière de la droite révolutionnaire du début du XX° siècle en France, de la ‘’révolution conservatrice’’ d’antan en Allemagne. En période de paix, de prospérité et de bonheur relatif, cette négation des valeurs fondamentales des Lumières ne tire pas à conséquence dans l’immédiat. Mais viennent des temps difficiles, (…) le prix d’une démission peut mener au désastre. »

Des écrits du cardinal de Retz, ce grand mémorialiste de la politique d'État au XVII° siècle en France, on retient généralement la formule selon laquelle on ne sortirait de l’ambiguïté qu’à ses dépens. À l’aune de la bataille qui nous occupe en ce début mai, je crois exactement l’inverse…