Nous voici à quelques heures du verdict des urnes… Du scrutin des européennes, nous connaissons les enjeux, pour l’Europe autant que pour l’Hexagone. Inutile, dès lors, de nous y arrêter trop longuement. Sur fond d’exaspérations populaires qui ne trouvent pas de débouchés progressistes, réfractant une crise généralisée des systèmes politiques installés, notre Vieux Continent se prépare à vivre une poussée de partis d’extrême droite et de forces aventurières faisant feu de tout bois nationaliste et xénophobe. Ici, le pouvoir macronien tente de réaliser un hold-up sur ce rendez-vous politique. Il voudrait provoquer un réflexe de « vote utile » en sa faveur, face à un Rassemblement national qui, se nourrissant pourtant des politiques inégalitaires conduites au sommet de l’État ces deux dernières années, a largement reconquis le terrain qu’il avait perdu à l’occasion de la dernière présidentielle. Toutes les conditions sont ainsi réunies pour un désastre. Le rejet de notre Jupiter élyséen atteint une ampleur telle que son coup de poker pourrait parfaitement se transformer, pour Madame Le Pen, en un fantastique argument électoral. À la poussée attendue de l’ethnicisme ultraréactionnaire chez nos voisins, correspondrait alors une crise aggravée de la légitimité de nos gouvernants, sans qu’y soit apportée une réponse à la hauteur du côté de la gauche, tous les sondages plaçant cette dernière sous la barre des 30% d’intentions de vote. Au fond, l’unique facteur positif de cette campagne gélatineuse, où tout pousse l’électorat populaire à s’abstenir, est la magnifique bataille menée par la liste emmenée par Ian Brossat. Qu’il me soit donc permis ici, alors que pour beaucoup le choix définitif se fera à l’ultime moment, de développer deux arguments sur les raisons, pour une électrice ou un électeur de gauche, de se saisir du bulletin rouge « Pour une Europe des gens, contre l’Europe de l’argent ».

Le premier a trait, évidemment, à la question européenne. Sans doute, est-ce surtout en fonction de motivations nationales, et principalement de leur degré de colère envers l’équipe en place, que se détermineront les Français qui se déplaceront aux isoloirs. Il n’empêche ! La satisfaction des revendications portées par le mouvement des « Gilets jaunes », comme par toutes les mobilisations sociales et citoyennes de ces derniers mois, confronte à l’obstacle que représente la construction libérale de l’Europe.

Certains des candidats se réclamant de la gauche s’obstinent à nous vanter les vertus d’une Union européenne qui deviendrait enfin démocratique, sociale et écologique. Louable souci, peut-être, l‘Europe étant bien l’espace pertinent à partir duquel pourrait – et devrait – s’imaginer le destin collectif des peuples qui y vivent, celui qui pourrait aider à relever les défis économiques, sociaux, et civilisationnels d’une globalisation ensauvagée. Sauf que, telle qu’elle a été engagée sur plusieurs décennies, cette Union est devenue un impitoyable carcan, que des ruptures aussi fortes qu’assumées doivent au plus tôt briser.

Chacun reconnaîtra aux communistes, et aux quelques courants qui se retrouvèrent à leurs côtés dans un combat politique et idéologique impitoyable, qu’ils virent plus clairement que d’autres la perversion du mécano né, dans le prolongement du Marché commun, de la création du Système monétaire européen (ancêtre de la monnaie unique) en 1979, de la libération des capitaux décidée par l’Acte unique en 1987, et des traités successifs – de Maastricht à Lisbonne, en passant par Amsterdam – qui ont prétendu bâtir l’Europe comme un grand marché bafouant le droit des nations et des peuples, délibérément soustrait à tout contrôle démocratique, et administré par une technostructure relayant de plus en plus servilement les vues de la finance.

Non seulement cette invention ubuesque, en son temps théorisée par Jean Monnet, ne fonctionna pas, mais le déclin organisé de la politique accompagna la destruction des principales conquêtes arrachées par les travailleurs après-guerre, l’instauration d’une véritable dictature de l’actionnariat, le constant approfondissement d’une austérité plombant le développement économique de nombreux pays, la confiscation de la faculté de création monétaire par une Banque centrale rendue indépendante par les traités. Elle conduisit à cette défiance fulgurante et à cette grève des urnes que d’aucuns feignent de déplorer tous les cinq ans. En clair, elle précipita le dépérissement de la démocratie sur tout l’espace continental. Plus encore, au final, elle consacra la concurrence effrénée entre pays membres et la suprématie du plus fort d’entre eux, en l’occurrence une Allemagne qui imposa à ses « partenaires » les règles budgétaires, monétaires et commerciales conformes à ses intérêts. Cheval de Troie de la mondialisation capitaliste, cette édification d’emblée pervertie n’accoucha jamais de l’Europe-puissance que tant de voix avisées exaltaient à l’origine, l’imperium américain continuant de s’exercer à travers l’Otan et mille autres liens de sujétion.

Sortir de cette nasse se révèle plus que jamais indispensable. Du moins si l’on veut rouvrir aux nations et à l’idéal européen lui-même le chemin du progrès, d’un nouveau modèle de développement apte à répondre aux défis de la transition écologique, et de la souveraineté restaurée des peuples. Et si l’on veut, en France, redessiner un horizon de changement auquel une majorité de nos concitoyens puisse, de nouveau, s’identifier. Chercher à atteindre ces objectifs « à traités constants », c’est-à-dire en demeurant dans les clous d’orientations qui n’ont d’autre visée que priver les peuples de la faculté de décider librement de leur avenir, apparaît une pure illusion. À l’inverse, évoquer l’éventuelle sortie de l’UE et de la zone euro au nom d’une autodétermination salutaire, relève de la fuite en avant dangereuse, les expériences de la Grèce et de la Grande-Bretagne attestant qu’une pareille option ne nous mettrait nullement à l’abri du déchaînement spéculatif des marchés.

En comparaison de cette double impasse, rompre avec la logique des traités, autrement dit affirmer des propositions s’opposant radicalement à eux, est une ambition tout à la fois mobilisatrice et réaliste. C’est celle que portent Ian Brossat et ses colistiers. Elle passe, par exemple, par le refus de soumettre les dépenses et investissements sociaux ou environnementaux au diktat des 3% de déficit public. Elle implique de conjuguer désobéissance à des règles insupportables et exigence d’un engagement de la France en faveur d’un nouveau traité, élaboré cette fois à partir des besoins humains. Elle permet de mettre en avant des objectifs dont le plus grand nombre puisse s’emparer, pour retrouver confiance en ses forces, tout en minant le fonctionnement actuel de l’Union. Je veux parler, entre autres, de la création d’un « fonds européen pour le progrès social et écologique et pour le développement des services publics », que la Banque centrale viendrait financer à taux zéro. Un dispositif qui remettrait en cause l’approche codifiée par les traités sans qu’il soit pour autant interdit par eux (le financement d’un tel fonds est même ouverte par l’article 123-2 du Traité de Lisbonne). L’heure se rapprochant où il faudra se saisir du bulletin correspondant le mieux à ses convictions, chacune et chacun se doit maintenant de s’interroger : le vrai vote utile, lorsque l’on est de gauche, ne serait-il pas là ?

Cela m’amène directement à la deuxième interpellation que je souhaitais adresser aux amis qui me font l’honneur de me lire et qui n’ont pas encore arrêté leur choix. Qui pourrait désormais ignorer que c’est la substitution de l’européisme libéral à l’horizon de la transformation sociale qui a été à l’origine de l’échec de toutes les expériences gouvernementales se réclamant de la gauche depuis 1981 ? Comment ne pas relever que cette longue suite de renoncements a fini, avec le quinquennat précédent, dans un délitement auquel n’échappe aucun courant ?

Dessiner une perspective qui puisse de nouveau enthousiasmer le monde du travail et la jeunesse, ouvrir simultanément un débouché aux mobilisations qui se multiplient sans cependant parvenir à faire basculer la situation en leur faveur, voilà bien l’une des priorités du moment politique. Si nous ne nous y attelons pas sans tarder, c’est vers les tenants de la haine et du mensonge que pourraient se tourner un nombre grandissant de ces hommes et ces femmes qui sont ivres de colère devant ce qu’ils subissent au quotidien, et s’avèrent en proie au désespoir de se sentir abandonnés.

Il ne suffit cependant pas de proclamer une intention, ni de déclamer de vibrantes professions de foi unitaires, pour retrouver la confiance de toutes celles et tous ceux qui se sont détournés de la gauche au fil du temps. Il faut répondre concrètement à leurs attentes. Participer à toutes les luttes pour se nourrir des revendications qu’elles mettent en avant. Ne pas se dérober devant le devoir de remettre résolument en cause les dogmes de la pensée unique. Travailler à réunir la gauche à partir d’une nouvelle méthode : sur des contenus ambitieux s’affranchissant des errements du passé ; en ne se contentant pas d’un dialogue de sommet, pour chercher à associer les salariés, les forces du mouvement social, les citoyens à la définition d’une nouvelle union populaire. C’est de cette manière qu’il deviendra possible de reconquérir une majorité dans le pays et de battre, simultanément, le président des ultrariches et ses faux adversaires de la droite extrémisée.

C’est de ce point de vue que le vote Ian Brossat peut se révéler un atout essentiel. Certes, les désaccords existant sur les questions européennes n’ont pas permis d’éviter la dispersion calamiteuse des listes de gauche pour le scrutin de ce 26 mai. Cela dit, les communistes ont depuis toujours, chevillée au corps, la volonté de rassembler au service du plus grand nombre. Un retour sur les plus belles heures de notre histoire nationale convaincra d’ailleurs les plus sceptiques : plus le PCF fut influent, plus la gauche tout entière fut forte, et plus elle sut se battre afin de changer la vie. Sans sa capacité d’initiative, le Front populaire, le Conseil national de la Résistance, ou l’Union de la gauche des années 1970 eussent-ils vu le jour et entraîné les dynamiques conquérantes que l’on sait ?

Redonner de la force, aujourd’hui, au Parti communiste français, c’est par conséquent prendre une assurance sur l’avenir. C’est l’aider à faire refluer le découragement pouvant naître d’un paysage politique dévasté et d’un rapport de force désespérément déséquilibré entre la droite et la gauche. C’est, dès le 27 mai, lui donner les moyens de s’adresser à l’ensemble de notre camp, pour engager la reconstruction indispensable à partir des urgences sociales et écologiques mises à l’ordre du jour par les confrontations des six derniers mois.

Ce dimanche, chaque voix va compter, puisqu’il n’y a qu’une unique circonscription électorale. Permettre à « l’Europe des gens » de franchir la barre éliminatoire des 5%, c’est envoyer d’un coup cinq députés de gauche supplémentaires au Parlement européen, à commencer par Ian et Marie-Hélène Bourlard, laquelle sera la première ouvrière à y faire son entrée depuis 30 ans. C’est être certain que, parmi le contingent français, il y aura davantage de combattants qui ne lâcheront rien, s’opposeront chaque fois que nécessaire à des politiques qui n’ont que trop duré, et s’efforceront de faire avancer des propositions de justice. Bref, voter communiste, comme appellent à le faire de nombreuses personnalités ne figurant pas parmi les soutiens habituels du PCF (de Josiane Balasko à Henri Pena-Ruiz, de l’ancienne députée européenne socialiste Françoise Casteix à l’ancien cofondateur du Parti de gauche Marc Dolez ou à Aurélie Filipetti, pour ne citer qu’eux), ce n’est pas opter pour un repli frileux. C’est au contraire faire le pari d’une gauche renouvelée et redevenue fidèle à ses mandants. Que chacune et chacun y réfléchisse…