La dernière session du conseil national du Parti communiste français aura fait l’objet, une fois n’est pas coutume, de nombreux commentaires. À les suivre, alors qu’était simplement à l’ordre du jour la construction de la riposte aux attaques du pouvoir macronien et l’engagement du débat préparatoire au congrès extraordinaire de novembre prochain, les discussions auraient été marquées par la volonté d’une partie des dirigeants de régler ses comptes avec le secrétaire national du parti. Il aura suffi, pour nourrir cette interprétation à la bienveillance évidente, que soient publiées diverses contributions au débat et que le conseil national demande à l’exécutif de resserrer la composition de la commission appelée à travailler à la « base commune » qui sera discutée au mois de juin et transmise aux militants. J’aurai même eu la surprise de lire, de la part d’une rédactrice de Regards, un papier exclusivement consacré à un texte signé de jeunes dirigeants communistes (il est maintenant mis en ligne sur le site Internet de L’Humanité), que mes « amis », je cite, « passés de la LCR au PCF », auraient fait partie de cette « offensive » visant directement Pierre Laurent et censée opérer un « balancement entre rassemblement et identité communiste ». Terrifiant appauvrissement de l’analyse d’une plume d’un média hier plutôt innovant et à présent tétanisé par son souci de ne pas s’écarter de l’orbite de la « France insoumise » : elle ne parvient manifestement plus à considérer les débats pouvant traverser un parti comme un signe de vitalité démocratique, n’y percevant que querelles de clans, complots d’apparatchiks ou luttes sournoises pour le pouvoir. L’insignifiance du propos dit, hélas, à quelle déshérence idéologique on en est arrivé à gauche, les saillies répétées de Jean-Luc Mélenchon à l’encontre de quiconque s’oppose à sa politique ayant lourdement contribué à nourrir cette dérive dépolitisante. La réalité, telle que je la vis du moins, est assez différente. Ayant subi un terrible échec aux dernières législatives dans le prolongement du choix d’une courte majorité de ses adhérents pour la présidentielle, confronté à une contre-révolution sociale d’une violence inédite en France depuis la Libération, appelé comme l’ensemble du mouvement ouvrier à reformater son logiciel afin de relever les gigantesques défis engendrés par la mutation de l’ordre capitaliste mondial, le PCF se doit d’engager simultanément une série de débats essentiels. Sur le bilan de ses décisions passées… Sur l’état de la société française… Sur le nouveau cadre stratégique pouvant redonner sens et cohérence à son action… Sur les transformations à apporter à son fonctionnement… Pour tenter d’en revenir au fond, j’ai choisi, pour cette nouvelle note, de vous livrer mon intervention devant le conseil national de ces 9 et 10 février. À titre d’éclairage de ce qui se joue vraiment au PCF.

« Quelques réflexions, tirées notamment de ma participation au chantier « Bilan et avenir de notre démarche stratégique ».

« L’enjeu de notre congrès extraordinaire – ce sera la première de ces réflexions – me paraît être de mettre le parti en situation de relever les défis colossaux d’une nouvelle époque historique.

« Le capital est parvenu à remodeler, tout à la fois, l’ordre productif et sa domination à l’échelle de la planète entière. En clair, il a infligé une défaite majeure à notre camp social et politique. En même temps, singulièrement depuis la crise de 2007-2008, ce nouvel âge du capitalisme débouche maintenant sur une phase durable de convulsions, d’instabilité, et même de guerres. Le macronisme, avec sa volonté d’adapter brutalement la France aux exigences de la finance, mais aussi du fait de l’étroitesse de sa base sociale et donc de la fragilité de son projet, s’inscrit dans cette période d’intenses contradictions.

« Le débat sur la stratégie, qui est naturellement au cœur de notre réflexion, a pour objectif de nous doter des moyens politiques et organisationnels de relever le parti, de lui permettre d’affronter la complexité de cette nouvelle donne, de rayonner de nouveau, de redevenir une force de référence. Car, selon moi, l’existence d’un Parti communiste reste d’une totale actualité. J’y reviendrai.

« Cela me conduit directement au problème du bilan. Impossible le dissocier de la question stratégique, comme je l’entends parfois dire, un peu trop rapidement.

« Bien sûr, les choix électoraux que nous avons pu faire par le passé, à commencer par celui de la dernière présidentielle, comme ceux que nous serons amenés à faire à l’avenir, revêtent toujours une forte dimension tactique. Il y a toutefois un grand danger à déconnecter totalement la tactique de la stratégie qui donne, en principe, sa pleine cohérence à notre activité.

« Pour ne prendre que la dernière période, c’est moins la décision d’appeler à voter en faveur de Jean-Luc Mélenchon à deux reprises, et tout particulièrement l‘an passé, qui est en cause, que le fait de nous être détournés de notre objectif stratégique en validant, de facto, celui dudit Mélenchon. En 2017, celui-ci se limitait à l’affirmation d’une radicalité – qu’il est allé ensuite jusqu’à proclamer « populisme » – qui l’aura amené à se défaire de la référence (qui était pourtant celle du Front de gauche à son origine) au mouvement ouvrier et à la lutte des classes. En perdant, quant à nous, notre propre cohésion, à travers une tendance à l’alignement sur la vision et le discours de Jean-Luc Mélenchon, nous en sommes arrivés à oublier ce que nous avions placé au cœur de notre démarche lors de notre dernier congrès : la volonté de rouvrir une perspective d’espoir à toute la gauche, et au-delà à notre peuple.

« À partir de ce retour sur nos choix passés, nous avons à présent besoin d’approfondir une série de points fondamentaux, si nous voulons retrouver notre pleine identité et notre efficacité.

« Premier point à approfondir : le fait de définir, comme nous le faisons, le communisme comme un chemin et une visée – le chemin étant ce « mouvement qui abolit l’état réel » dont parle Marx, et la visée étant, à suivre toujours Marx, l’appropriation par la société de l’ensemble de ses conditions d’existence –, doit se prolonger de la conviction qu’on ne peut les porter, dans les conditions présentes, qu’à travers l’existence d’un Parti communiste suffisamment fort pour peser sur les réorganisations à venir de la gauche, du mouvement ouvrier, du camp progressiste. Le débat existe dans nos rangs, il convient de le mener jusqu’au bout.

« Deuxième point. Il existe un large accord, parmi nous, pour considérer que le clivage capital-travail demeure la contradiction motrice du combat transformateur. Cela nous distingue fondamentalement de ceux qui pensent le moment venu d’y substituer l’opposition d’un peuple essentialisé à « l’oligarchie ». Il reste toutefois à définir ce que pourra être demain le bloc anticapitaliste apte à réunir, autour d’un salariat devenu majoritaire dans une société telle la nôtre (et, par conséquent, appelé à être la force entraînante de la transformation sociale), l’ensemble des forces et classes ayant intérêt au dépassement du capitalisme. Ce qui nous conduira, dans la foulée, à réfléchir aux chemins à travers lesquels pourra se traduire la bataille de conquête d’une hégémonie culturelle, dans les nouvelles coordonnées de l’époque…

« Troisième point. Je partage depuis longtemps l’idée que la révolution du XXI° siècle prendra la forme d’un long processus de conquêtes successives, dont la démocratie sera le pilier autant que la garantie. Mais nous devons, en même temps, réfléchir aux ruptures qui se révéleront indispensables pour faire progresser à chaque étape le rapport des forces. Autrement dit, poser d’une nouvelle manière les questions essentielles de la conquête du pouvoir politique, de l’État et des institutions. La « révolution citoyenne », dont d’autres se réclament, ne peut être notre réponse, dès lors qu’elle prétend s’affranchir de la réalité de la lutte des classes.

« Dernier point : les alliances. Elles sont, à mes yeux, aussi incontournables que le clivage droite-gauche est indépassable, en ce qu’il continue à structurer les affrontements politiques. Aujourd’hui autant qu’hier, elles représentent le moyen de mettre en mouvement une majorité populaire. D’autant que la fragmentation des niveaux de conscience, au sein du salariat comme parmi les classes et secteurs ayant un intérêt commun à la sortie des logiques capitalistes, interdit plus que jamais d’imaginer qu’un seul parti puisse être l’acteur d’un changement politique et social majeur. En conséquence, des coalitions seront indispensables si l’on veut concrétiser une ambition majoritaire. C’est donc sur la manière de concevoir les rassemblements que nous devons travailler, à la lumière notamment des années passées. Trois principes paraissent, à cet égard, se dégager : ce sont les contenus qui doivent déterminer les alliances ; ces dernières ne peuvent se concevoir indépendamment de l’intervention populaire et citoyenne qui doit les nourrir en permanence ; leur dynamique dépend toujours du rapport de force qui s’instaure en leur sein, donc de l’influence d’une force qui ait à cœur d’en être l’aile marchante, en l’occurrence notre parti.

« Cette nouvelle manière de penser les rassemblements du futur ne viendra pas seulement à l’ordre du jour lorsque se posera, de nouveau, la question d’une perspective de gouvernement. Elle doit nous guider dès les prochains rendez-vous politiques. Ainsi, l’un des enjeux des élections européennes de 2019 sera de savoir si la gauche échappera à la balkanisation, qui la priverait d’élus en nombre suffisant pour pouvoir se faire entendre et laisserait le pouvoir, la droite et le Front national maîtres du jeu. La bonne méthode consistera à partir de nos propositions et de la mise du parti en ordre de bataille, pour vérifier s’il existe avec d’autres des compromis possibles. »

Ces débats, que j'appelle de mes voeux dans cette intervention, ne relèvent donc en rien de ce théâtre d'ombres qu'on nous décrit complaisamment ici et là. Ils intéressent même, bien au-delà du seul PCF, toute la gauche.