Cette note a été remise à jour le 15 octobre

Le président de la République et ses affidés peuvent bien professer le plus souverain mépris envers la moindre critique, celle-ci se voyant renvoyée au « monde ancien » dont ils ont décrété la disparition, ils n’en sont pas moins entrés dans la zone des turbulences. Moins de six mois après qu’ils se soient emparés des commandes, les reclassements et décantations en cours dans la société française sont de nature à les priver du succès qu’ils pensaient acquis, rendus trop confiants par la déréliction du champ politique traditionnel dans la foulée de la double séquence électorale du printemps.

Il y a d’abord cette colère qui monte des profondeurs du pays et se traduit par la démultiplication des terrains de confrontation. Ayant voulu lancer simultanément ses contre-réformes, assumant sans fard qu’elles s’organisent au profit du seul capital financier, croyant du même coup frapper ses opposants de sidération, Emmanuel Macron aura en réalité provoqué un réflexe de défense du corps social. Salariés en lutte pour leurs droits et leurs conditions d’existence, retraités dénoncés comme « riches » à partir de 1200 euros de pension, jeunes directement attaqués par la réduction des APL ou les nouvelles orientations sélectives du nouveau ministre de l’Éducation, élus territoriaux en butte à l’austérité budgétaire et à l’étranglement de la démocratie locale, classes populaires et moyennes assommées par l’annonce d’un transfert massif de la richesse en direction de quelques centaines de ménages : une majorité de nos concitoyens est en train de prendre conscience qu’elle va payer au prix fort des choix de classe.

Ainsi, qu’il se trouve 57% de Français pour soutenir le mouvement de la Fonction publique, ce 10 octobre, alors que l’on ne cesse de vouloir opposer secteurs privé et public en stigmatisant ce dernier comme « privilégié », en dit-il long sur la profondeur du sentiment d’injustice qui s’empare des Français. Pour rendre un peu de popularité à ce gouvernement, il faudra davantage que son rétropédalage consistant, in extremis, à taxer symboliquement les signes ostentatoires de richesse (la mise à contribution des propriétaires des 34 grands voiliers et des 45 yachts immatriculés dans l’Hexagone apparaît rien moins que dérisoire), ou l’infléchissement de son discours dans le but de faire croire à l’équilibre de ses décisions.

D’autant qu’à cette crise sociale grandissante, vient maintenant s’ajouter l’indignation légitimement suscitée par le bradage de nos industries de souveraineté. J’en ai parlé dans mon dernier post et, depuis, il n’aura pas manqué de confirmations de cette stratégie d'abandon national. N’a-t-on pas vu, entre autres, Monsieur Le Boucher, devenu le frère prêcheur de la pensée macronienne, écrire dans Les Échos qu’il convient d’« aimer les groupes italiens et allemands autant que français et se prendre d’amour pour l’avenir » ? On ne s’étonnera donc pas que le malaise ait très largement dépassé les secteurs salariés directement concernés ou les rangs du syndicalisme, pour gagner jusqu’à un pan de la classe dirigeante. À l’image d’un Xavier Bertrand s’interrogeant gravement sur l’avenir d’une nation qui aurait laissé disparaître ses ouvriers...

Sans doute faudra-t-il du temps avant que l’on ne passe de la démultiplication des refus à la convergence des luttes. Car reste prégnant dans les consciences un profond doute sur la possibilité d’obtenir satisfaction, après tant d’années où le mouvement social se sera heurté au mur de l’intransigeance des possédants. Et la division du monde syndical se trouve simultanément ressenti comme un lourd facteur de faiblesse par le salariat. À cet égard, le présent changement de climat aura déjà ouvert d’intenses débats au sein des confédérations qui n’avaient jusqu’alors pas voulu s’associer à la lutte contre les ordonnances démantelant le code du travail. Il aura également eu pour résultats l’unité retrouvée de toutes les fédérations de fonctionnaires et la rencontre de l’ensemble des centrales à l’initiative de la CGT. Prenons bien la mesure de ce dernier événement, quoiqu’il n’ait à ce stade pas eu de résultats probants : c’est la première fois, depuis le grand mouvement de 2010 contre l’attaque sarkozyenne du droit à la retraite, que les dynamiques d’éparpillement se grippent. Au point que personne, au plus haut niveau des organisations intéressées, n’ait plus exclu l’organisation d’une action interprofessionnelle d’ici la fin de l’année.

Conséquence de ces « bougers » en série, le clivage gauche-droite, que d’aucuns avaient voulu considérer obsolète, du sommet de l’État jusqu’à une frange de la gauche, revient à l’avant-scène. Non, hélas, par le haut, le champ partidaire restant en ruines, mais par le bas, au niveau des citoyens dans la diversité de leurs opinions. Si les plus récentes enquêtes d’opinion marquent une très relative remontée de la popularité présidentielle, la raison en est d’abord que l’électorat de droite se retrouve, très naturellement et très majoritairement, derrière un pouvoir conduisant une action conforme à ses attentes. À l’inverse, les électeurs socialistes ayant voté pour le candidat Macron dès le premier tour de la présidentielle s’affirment de plus en plus rétifs aux orientations mises en œuvre ces cinq derniers mois. En clair, les égarements du passé commencent à se dissiper, et le peuple de gauche tend progressivement à redevenir une réalité en se retrouvant en accord avec la France des victimes du libéralisme.

Il serait, dans ces conditions, indispensable que des éléments de politique alternative soient, au plus vite, portés avec force dans le débat public. Sans que des millions d’hommes et de femmes puissent s’armer de la conviction que d’autres choix sont non seulement nécessaires mais possibles, la confluence des mobilisations sectorielles et des actions de terrain se heurtera en effet à de grandes difficultés. Ce blocage est cependant loin d’être insurmontable.

Pour ne prendre que cet exemple, alors que sont simultanément ouverts les dossiers du droit du travail, de la formation professionnelle, de l’indemnisation du chômage, de la Sécurité sociale et du système des retraites, une grande bataille pour la sécurisation de l’emploi et de la formation, étendant les protections collectives de la majorité de la population, serait de nature à rebattre les cartes. Elle offrirait un premier débouché politique à une grande revendication sur laquelle se seront retrouvées, par-delà il est vrai des différences notables, toutes les composantes du mouvement social depuis des années. Elle pourrait même trouver un appui populaire aussi massif qu’en son temps la pétition demandant le retrait de la loi El Khomri.

Que l’attente d’une réponse de ce niveau s’avère forte ressort au demeurant du succès que vient d’obtenir l’appel en faveur d’une alternative à la casse macronienne du code du travail (https://framaforms.org/contre-les-ordonnances-macron-un-autre-agenda-pour lemploi-et-le-code-du-travail-1505125529). En quelques jours, sans écho médiatique ou presque, il aura été signé par des centaines de personnalités, issues du monde politique, du syndicalisme, de l’univers associatif, de la recherche économique, ou des organisations de la jeunesse…

Au-delà, c’est une plate-forme pour la résistance et le rassemblement à gauche qui vient à l’ordre du jour. Non point encore, bien sûr, l’esquisse d’un programme de gouvernement, mais au moins une réponse politique articulée, partant des grandes questions posées par la confrontation qui se noue avec le pouvoir, pour rouvrir à terme le chemin d’une alternative globale. Quelques points devraient donc vertébrer une telle plate-forme : la sécurisation des travailleurs plutôt que l’encouragement à l’avidité des actionnaires ; la taxation des profits financiers, des dividendes et des placements spéculatifs, afin de doter la puissance publique des moyens d’une politique de progrès ; la réindustrialisation de la nation et la création de centaines de milliers d’emplois, grâce à une action volontaire adossée à la conversion écologique de l’économie ; la revitalisation des territoires, au moyen de la relocalisation des emplois et de la réhabilitation de la démocratie locale ; l’arrêt de l’austérité en Europe et la réorientation des moyens de la Banque centrale afin de servir un développement solidaire des pays membres de l’Union comme l’action contre le dérèglement climatique...

L’initiative pourrait en venir du Parti communiste, mon parti, dès lors qu’il est, à gauche, celui qui peut conjuguer son état d’esprit résolument combatif, l’engagement de ses dizaines de milliers de militants dans tout le pays et dans les mouvements sociaux, le relais institutionnel de ses milliers d’élus, et sa vision rassembleuse de l’action politique. Elle serait un vecteur de remobilisation, pour celles et ceux qui ont durement accusé le coup de la défaite du printemps. Elle pourrait donc très vite agréger les forces et énergies qui ne veulent ni de l’inféodation au macronisme, dont la nature régressive n’est désormais plus à démontrer, ni de l’enclavement protestataire, qui nourrit nécessairement l’impuissance et la division. C’est, en ce sens, que j’ai cru bon de soumettre ces propositions à une réflexion collective.

PS. Depuis que ces lignes auront été écrites, le conseil national du PCF, réuni les 13 et 14 octobre, aura décidé de lancer une « campagne nationale pour un nouveau progrès social pour la France». À l'appui de cette initiative, il aura appelé à la construction, « dès maintenant », de l'alternative sociale au pouvoir en place, autour de « quatre grands enjeux » qui, pour partie, rejoignent les propositions esquissées ci-dessus. Et il aura, pour le 3 février 2018, inscrit la perspective « d'états-généraux du progrès social ouverts à tous les Français-es et à toutes les forces qui partagent cette démarche ». Petit à petit, la réponse politique s'ébauche donc...