Scrutin national ? Enjeux principalement locaux ? Les commentateurs installés, dont les règles à calcul ne parviennent plus à mesurer l’incertitude du rendez-vous du 23 mars, dissertent à perte de vue autour de ces questions. La réalité est que ces municipales s’avèrent bel et bien une consultation nationale, dès lors que l’ensemble du corps électoral se voit appelé aux urnes, mais que leur spécificité vient du fait qu’il s’agit de désigner les équipes dirigeantes de nos 36 000 communes pour les six années à venir.

La droite aborde ce moment politique clé en cherchant à en faire la première marche de sa stratégie de reconquête. Mais le faible élan en sa faveur, tel que le traduit en tout cas chaque sondage sans exception, reflète d’évidence une crédibilité plombée par un programme de régression sociale et démocratique en décalage profond avec les attentes des citoyens, cette fragilité maintenue ayant encore été aggravée avec le retour au premier plan des « affaires » dont Nicolas Sarkozy est le dénominateur commun. La gauche ne s’en aligne pas moins, au départ de la compétition, avec pour handicap majeur une gestion gouvernementale qui la démoralise et la divise en profondeur, les courants anti-austérité en son sein n’étant pas encore parvenus à impulser une dynamique de nature à réveiller un espoir au sein du peuple.

Fatalement, comme en toute période de confusion, lorsque le désabusement s’empare de notre camp, quand le monde du travail se trouve acculé à la défensive, c’est l’extrême droite qui tire les marrons du feu : cette année, avec près de 600 listes sur l’ensemble du territoire, elle est en situation de dévoyer une partie de la colère sociale, voire de faire tomber dans son escarcelle une poignée de villes, ce qui représenterait une modification qualitative de l’échiquier politique français. À cet égard, les succès que le parti de Madame Le Pen pourrait engranger serait pour lui un moyen d’accentuer son emprise sur l’UMP – avec des alliances qui pourraient, ici et là, se nouer entre les deux formations – et, plus encore, d’imposer son logiciel à un constellation conservatrice qu’il aspire à recomposer à sa main.

Dans cette configuration, deux enjeux surdétermineront par conséquent le vote populaire. Le premier consiste à mettre en échec les assauts d’un bloc réactionnaire qui veut faire de chaque commune conservée ou conquise un laboratoire de projets au service exclusif des privilégiés de la naissance et de la fortune, de logiques d’exclusion sociale ou de stigmatisation ethnique menaçantes pour la République. Et il s’agira, partout où ce sera possible, de jeter les bases de municipalités au service du plus grand nombre. Des municipalités agissant en boucliers sociaux et écologiques des populations face à la crise et au libéralisme. Des municipalités conduisant, en résumé, des politiques publiques offensives en matière de logement, d’infrastructures, de transports, de services publics ou de développement culturel.

Dans un certain nombre de cas, cette double exigence est portée par des listes de large union à gauche, soit que ces listes fussent emmenées par des équipes sortantes dirigées par le Front de gauche – et singulièrement par nos camarades communistes –, soit que les débats menés sur le terrain aient créé un rapport de force favorable à l’élaboration de programmes ne s’inscrivant pas dans la cohérence de l’austérité sévissant à l’échelon gouvernemental. Ailleurs, ce sont des listes du Front de gauche, parfois élargies à d’autres partenaires, tels Europe écologie ou des secteurs issus du Parti socialiste, qui travaillent à des convergences de second tour en faveur de majorités municipales clairement orientées à gauche.

Ce 23 mars, quelle que soit l’exaspération que chacun à gauche éprouve légitimement à l’endroit de l’action de l’exécutif, il ne faudra donc pas céder à la tentation de l’abstention. S’abstenir, ce serait en effet permettre à la droite et au Front national d’enregistrer des succès qui contribueraient à décourager davantage un peuple constitué, dans son immense majorité, de salariés qui seraient les premières victimes de programmes de revanche et de destruction sociale. S’abstenir, ce serait également alourdir encore un climat politique que les tenants du pacte budgétaire européen, de cadeaux fiscaux toujours amplifiés au patronat et de l’amputation drastique de la dépense publique s’emploieraient immédiatement à exploiter : ceux-là expliqueraient immanquablement au pays que les sacrifices sont une nécessité acceptée par un pays évoluant à droite.

C’est dès le premier tour de ces élections municipales que tout va se jouer. En apportant ses suffrages à la liste qui exprime le mieux ses attentes, c’est à chacun et chacune qu’il appartient, dimanche, de faire apparaître qu’il existe en France une majorité populaire pour des villes à gauche affichant des visées ambitieuses en faveur de la justice et de l’égalité, d’une citoyenneté active et de la démocratie communale. De préparer, sur les meilleures bases possibles, les rassemblements qui s’imposeront au second tour, fusions de listes à l’appui, pour battre l’adversaire de droite et d’extrême droite. De faire élire un maximum d’élus qui seront les porte-parole des exigences portées par les mobilisations et des aspirations citoyennes. De préparer ainsi, avec l’efficacité maximale, les combats de demain pour changer la donne au sein de la gauche, y mettre en minorité le social-libéralisme, y imposer une nouvelle politique.