AU RISQUE DU COURT-CIRCUIT…

À droite, chacun peut en effet constater que la compétition prend furieusement l’allure d’un mauvais remake des Tontons flingueurs, avec ces boules puantes échangées à distance, ces formules ciselées destinées à disqualifier les concurrents, ces surenchères de mesures plus ubuesques les unes que les autres mais dont l’objectif est propulser leurs auteurs sur l’avant-scène médiatique, cette détermination partagée de tous les candidats de disloquer notre modèle social ne rendant que plus apparente l’absence de toute vision d’avenir pour la France, ce souci pour chacun de démontrer qu’il est aussi « réac » (sinon plus) que ses compétiteurs, cet appel cynique aux plus bas instincts du corps social.

La gauche, hélas, n’est pas mieux lotie. À Europe écologie-Les Verts, où l’on a cru opportun d’organiser un ersatz de « primaire », plutôt groupusculaire celle-là, on voit ainsi s’affronter quatre personnalités que ne distinguent guère que leurs très anciennes méfiances réciproques, sans que quiconque parvienne vraiment à identifier ce qui les oppose stratégiquement. Quant au Parti socialiste, dans un scrutin visant de toute évidence à relégitimer un président sortant rejeté comme jamais dans l’histoire de ces institutions (sinon, pourquoi l’avoir fixé si tard, à trois mois du premier tour de la véritable élection, avec un temps de campagne si réduit que l’on veut manifestement encourager le « vote utile » ?), ce ne sont pas moins de quatre prétendants issus de l’aile gauche qui sont entrés dans une concurrence brumeuse.

Parlons sans langue de bois : c’est ainsi que l’on réunit les conditions de grandes catastrophes. Peut-on restaurer la confiance des citoyens envers la politique, lorsque le sens de l’intérêt général semble à ce point s’affaiblir ? La contradiction entre l’attention que suscitent ces votations et l’obnubilation des principaux prétendants pour le seul noyau dur de leurs électorats (c’est ce qui fonde d’évidence la stratégie d’un Nicolas Sarkozy pour distancer ses concurrents, mais aussi celle d’un François Hollande toujours en tête des intentions de vote des sympathisants socialistes, quoique ceux-ci fussent très loin de plébisciter son bilan) ne risque-t-elle pas de déclencher le terrible court-circuit que l’on disait précisément vouloir conjurer avec la convocation de « primaires » ?

La terrible pauvreté des débats et la démagogie sans bornes marquant l’affrontement des têtes de gondole de la droite, lorsqu’elles cherchent à épouser la radicalisation de leur base, ne va-t-elle pas avoir pour aboutissement une effrayante droitisation du débat hexagonal, jusqu’à peut-être ouvrir la voie à des aventures imprévisibles, voire à la victoire de Madame Le Pen ? De même, l’épais brouillard idéologique qui recouvre les rangs de la gauche, et que les « primaires » socialiste ou écologiste ne font que rendre plus dense, n’est-il pas annonciateur du naufrage qui se prépare ? Quant à la confirmation que ces caricatures de démocratie ne peuvent générer que de la confusion, ne nous est-elle pas fournie par l’incroyable proportion d’électeurs de gauche qui se disent disposés (du moins pour le moment) à participer à… la « primaire » du camp adverse, dans le but d’y écarter « le pire », en l’occurrence Nicolas Sarkozy ?

IL EST TOUJOURS TEMPS DE SAUVER LA GAUCHE

Au milieu de ce tsunami politique annoncé, c’est particulièrement pour la gauche qu’il y a lieu de s’alarmer. On y a laissé se refermer la fenêtre qu’avait entrouverte l’appel à une « primaire des gauches et des écologistes », lancé en janvier par des personnalités d’horizons très divers, qui s’inquiétaient d’une possible élimination du second tour de la présidentielle et plaidaient pour l’ouverture d’un grand débat sur les moyens de s’extraire de la Berezina provoquée par le hollandisme. On n’y a pas davantage saisi la proposition formulée à son tour par le Parti communiste français, dans le but d’aboutir à un « pacte d’engagements » à même de sauver le camp progressiste de la déréliction et d’aider à la désignation d’une candidature commune, au besoin par le truchement d’une votation citoyenne que rendrait possible l’existence d’un socle de propositions convergentes. On s’y est, surtout, montré impuissant à répondre au rejet, de la part d’une majorité du peuple de gauche, électeurs socialistes compris, des orientations gouvernementales, alors que cela ouvrait pourtant des potentialités inédites à l’affirmation d’une alternative à l’austérité et au social-libéralisme. Pire, on y a laissé sans débouché le mouvement social du printemps contre la loi El Khomri, quoiqu’il eût représenté un appel implicite à un changement de cap politique et qu’il fût soutenu par les deux tiers de l’opinion.

Résultat, c’est dorénavant dans le cadre de la « primaire » organisée par la rue de Solferino que les courants socialistes en recherche d’une nouvelle offre politique se positionnent. Arnaud Montebourg, qui apparaît comme l’adversaire le plus sérieux de François Hollande (comme, d’ailleurs, de quiconque se revendiquerait de l’action conduite depuis cinq ans) vient d’ailleurs d’en appeler « au peuple de gauche : cette primaire est la vôtre, utilisez-là pour tourner la page du quinquennat ». En dépit de ce que je viens d’écrire sur le climat délétère que vient aggraver l’organisation des « primaires », on ne saurait ignorer cette exhortation.

De toute évidence, quelles que puissent demeurer les différences qui demeurent, l’ancien ministre du Redressement productif met en avant des thèmes tranchant avec la dérive libérale de l’exécutif : la réindustrialisation du pays couplée à la sortie de l’austérité, le besoin de donner un nouveau cap à la France et de relever la République, la rupture avec des traités ruinant l’idée européenne elle-même. Sa victoire à la « primaire » de l’an prochain constituerait donc un événement considérable. Je ne doute pas, pour cette raison, que son appel à la participation massive des électeurs et électrices de gauche sera entendue de beaucoup. Je dois d’ailleurs dire que je comprends la démarche de celles et ceux qui me disent d’ores et déjà avoir l’intention de participer à ce scrutin, espérant par leur geste favoriser la présence, au tour décisif de mai 2017, d’un candidat incarnant une nouvelle perspective à gauche.

Cela suffit-il toutefois à relever le défi de la reconstruction d’une gauche digne de ce nom, à l’occasion des rendez-vous électoraux du printemps prochain, et au lendemain de ceux-ci ? Peut-on faire comme si le risque n’existât pas que cette « primaire », dont ont été délibérément écartées les composantes de la gauche décrétées non gouvernementales par le premier secrétaire du PS, fût au final dévoyée afin que le tenant du titre apparût comme un « moindre mal » face à une droite hystérisée sur ses fondamentaux réactionnaires et face à une extrême droite en pleine ascension ? Est-il si absurde de redouter qu’une gauche socialiste éparpillée entre quatre candidatures manquât cruellement de dynamique pour parvenir à « tourner la page du quinquennat » ? Doit-on, dans ce cas, se résigner d’avance à soutenir François Hollande, bien que chacun sût parfaitement que son bilan et ses inclinations libérales, réitérées dans sa retentissante interview de L’Obs, lui interdiront de rassembler la gauche et menacent même de conduire celle-ci à la marginalisation pour de très longues années ?

Voilà pourquoi tout doit continuer à être fait, jusqu’à l’ultime instant, pour permettre une candidature de rassemblement, sur une ligne de gauche assumée et décomplexée. Bien sûr, je n’ignore pas qu’une partie significative de ceux qui pourraient partager un même programme de changement – pour reprendre le pouvoir à la finance et partager les richesses, pour la redistribution fiscale, pour la réindustrialisation de nos territoires et la conversion écologique de notre économie, pour une République de l’égalité et de la fraternité, pour une Europe de nations souveraines et de peuples librement associés, pour une France agissant pour la paix et un développement solidaire dans le monde… – se retrouve maintenant engagée dans des processus de sélection s’adressant prioritairement à leurs propres aires d’influence. J’entends, au demeurant, mes amis socialistes me dire qu’ils reportent à présent tous leurs espoirs sur la défaite du locataire élyséen à l’issue du vote de janvier.

Mais, parlons-nous loyalement, si tel n’était pas l’aboutissement de la « primaire », il n’est pas imaginable que des millions d’hommes et de femmes n’eussent plus pour solutions qu’un vote contraint en faveur de celui qui a trahi toutes leurs attentes, ou le soutien à un Jean-Luc Mélenchon dont l’épopée solitaire autant que le projet fort imprécis n’ouvrent rigoureusement aucun chemin d’avenir, ni pour notre camp dans son ensemble, ni pour notre peuple, ni pour la France. Et, même si une majorité de la gauche parvenait à s’emparer de la « primaire » et à la faire basculer, les cartes en seraient incontestablement rebattues sans que fussent encore jetées les bases de l’élan collectif sans lequel une unité durable ne sera pas au rendez-vous.

CONTINUER DE CONSTRUIRE L’UNITÉ

Acceptons donc, puisque telle est actuellement la réalité complexe des processus politiques, que chacun explore les voies qu’il a choisies pour lui-même. Mais ne renonçons surtout pas à construire des passerelles entre tous ceux qui ont d’évidence plus d’un point commun entre eux. Au contraire, recherchons systématiquement le dialogue et vérifions pas à pas qu’il existe bien, comme tout le laisse penser, des convergences suffisamment fortes pour empêcher la gauche d’être anéantie pour de très longues années.

Aujourd’hui comme hier, la priorité porte évidemment sur les contenus, tant il est vrai que rien de solide ne peut émerger sans un socle de propositions fortes, correspondant aux exigences d’une majorité du pays. Ce 8 octobre, le Parti communiste a rendu publics les résultats de la consultation citoyenne dont il a pris l’initiative, « Que demande le peuple ? ». L’événement n’est pas anodin, puisque 65 000 personnes ont répondu à un long questionnaire, que les communistes ont rencontré à cette occasion 400 000 Français, et que les conclusions de cette formidable mobilisation dégagent des pistes pour le travail de toutes celles et tous ceux qui entendent relever la gauche.

Osons une suggestion : pourquoi ne pas maintenant prolonger cet effort par de grandes assises pour une nouvelle majorité de progrès social, écologique et démocratique, assises au terme desquelles personnalités, candidats aux différentes « primaires » de gauche, responsables de formations politiques pourraient signer un contrat de mandature et s’engager à le défendre à la présidentielle comme aux législatives qui suivront ?

Un tel acte représenterait un formidable encouragement pour l’ensemble de ceux qui refusent la débâcle qu’on leur prépare. Ce qui est d’autant plus vital que nul n’ignore l’importance décisive de la pression citoyenne. Si l’on veut rouvrir le jeu, il est indispensable que des dizaines de milliers de citoyens reprennent confiance dans leur capacité à faire bouger les lignes. C’est, dès lors, par des appels, des pétitions, des rencontres publiques, des débats pluralistes que l’on pourra renouer avec ce qu’était, au départ, l’ambition affichée par l’appel de janvier : faire en sorte que la gauche ne sombre pas avec François Hollande et le petit cénacle de ses derniers supporters gouvernementaux, alors que le pays entre dans une zone de grandes incertitudes et de tempêtes.

Un débat s’est engagé au Parti communiste, en prévision de la conférence nationale qui, le 5 novembre, doit préciser les choix soumis aux militantes et aux militants en vue des deux scrutins de 2017. Certains pensent, j’en fais partie, que la mise à disposition d’une candidature communiste, porteuse d’ouverture et d’idées fortes, serait une contribution d’importance à l’enclenchement de la dynamique de rassemblement qui se cherche sans s’être encore concrétisée. D’autres avancent un autre point de vue, quelques-uns se montrant favorables au soutien à Jean-Luc Mélenchon dans le cadre d’une activité indépendante du parti.

Cette note n’a pas pour objet d’entrer dans ce débat. J’y reviendrai ultérieurement. Simplement, j’ai voulu ici défendre ma conviction que la situation française est très loin d’être figée et que, si le pire menace, si notre vie publique s’étiole au point de ressembler souvent aux caricatures nord-américaines, rien n’est à ce stade joué. Raison de plus pour faire preuve de détermination et de volonté. Afin de démentir ce qui nous est trop souvent présenté comme des scénarios inéluctables.