On savait que la bataille des communicants élyséens serait intense pour tenter de minimiser la portée de la journée syndicale du 12 septembre. On ne peut donc être surpris du tir d’artillerie médiatique qui, au soir des manifestations, se sera efforcé de convaincre l’opinion que le rendez-vous avait été manqué. Les chiffres, même si l’on ne prenait en compte que les données fournies par le ministère de l’Intérieur, se chargeraient pourtant de rétablir la réalité : les défilés auront réuni plus de participants que les premiers cortèges contre la loi El Khomri. Ceux qui s’y seront rendus, comme je l’ai fait moi-même à Toulouse, peuvent témoigner que les recensements de la CGT, totalisant 400 000 personnes dans les rues du pays, reflètent ce qu’ils y auront vécu, bien plus fidèlement que les assertions des services de Monsieur Collomb.

À bien y regarder, ce 12 septembre apparaît un round d’observation, dans une épreuve de force en train seulement de se nouer à propos des ordonnances démantelant des pans entiers du droit du travail, non comme l’apogée de celle-ci. Qui imaginait en effet que les salariés, la rentrée tout juste effectuée, allaient par millions battre le pavé ? Qui ne savait que les plus grands mouvements sociaux ayant marqué notre histoire auront mis du temps à monter en puissance, le peuple ayant toujours besoin de faire l’expérience de sa force rassemblée pour prendre confiance en lui ? Qui pouvait, au surplus, ignorer que toutes les mobilisations des dernières décennies se seront heurtées au mur de l’intransigeance des gouvernants et des possédants (à l’exception de celle ayant mis en échec les « réformes » Juppé de 1995 et du soulèvement des jeunes contre le CPE en 2006), suscitant inévitablement un doute dans les consciences sur la possibilité de gagner ? Qui n’avait d’emblée mesuré l’extraordinaire difficulté qu’avaient à surmonter les organisations de travailleurs, alors que le pouvoir sera parvenu à les diviser comme jamais, et que la gauche s’avère impuissante à faire exister une perspective d’espoir à gauche ?

Que, dans ces conditions, le défi ait été relevé, et de belle manière, permet maintenant de construire, étape après étape, le rapport de force à même de faire reculer l’exécutif. Ce dernier aura délibérément choisi l’affrontement, voulant profiter de la défaite qu’il compte bien infliger au salariat sur la question du code du travail afin de plier la France à sa contre-révolution libérale.

La désormais fameuse tirade du président de la République à Athènes – « Je ne céderai rien, ni aux fainéants, ni aux cyniques, ni aux extrêmes » – ne relevait nullement d’une maladresse. Incluse dans le discours écrit remis sur place aux journalistes, elle se voulait plutôt un avertissement. D’évidence, le sommet de l’État entend, dès le début du quinquennat, décourager les hésitants et amener à la résignation un pays multipliant les marques d’hostilité à une politique favorisant outrageusement les riches.

C’est dire à quel point la confrontation va être âpre et combien il s’impose de ne surtout pas affaiblir le front de la riposte. Je l’ai déjà écrit ici, parce qu’au cœur de l’offensive macronienne réside la volonté de priver les travailleurs d’organisations en situation de les défendre efficacement, c’est autour des syndicats qu’il convient d’organiser la bataille. C’est derrière eux que doit se réaliser l’unité de toutes les forces disponibles.

Le rôle des partis n’est, dans ce cadre, ni de rendre plus compliquée leur tâche, ni de se placer en concurrence avec eux dans la construction de l’indispensable épreuve de la rue et de la grève. Il est, au contraire, de leur offrir le relais politique dont ils ont besoin, de faire apparaître des éléments d’alternative politique dans le débat public, de montrer en l’occurrence qu’une autre législation du travail est nécessaire, pour étendre les conquêtes du passé au lieu de les éradiquer. C’est ce que vient de faire un appel de militants syndicaux, associatifs, politiques et d’intellectuels, « contre les ordonnances Macron et pour un autre agenda pour l’emploi et le code du travail ». Libre ensuite, bien sûr, à qui veut de prendre ses propres initiatives, sans prétendre pour autant disputer la direction du mouvement populaire aux seules forces pouvant rassembler le plus largement possible, par-delà la diversité des opinions.

Ainsi, le 21 septembre sera-t-il notre prochain rendez-vous. Celui qui peut et doit voir converger le plus grand nombre d’énergies individuelles et collectives. Celui qu’il importe de préparer sur le terrain, dans les entreprises et sur les lieux d’étude, dans les villes et les quartiers, en s’adossant au succès de la journée du 12, pour convaincre largement que la lutte peut payer et amener le petit clan aux affaires à résipiscence.