UNE LOGIQUE DE CLASSE FRANCHEMENT ASSUMÉE

C’est aux différentes dimensions de nos existences que le chef de l’État dit vouloir s’attaquer, avec des conséquences impossibles à ignorer pourvu que l’on veuille bien prendre le temps de les recenser : la réorganisation de tout le système de retraites, laissant percer la volonté de substituer un mécanisme à points au principe de la répartition, et de liquider les régimes spéciaux arrachés par diverses catégories de salariés ; la fiscalisation de notre protection sociale, en remplacement d’une conception la faisant jusqu’alors reposer sur du salaire socialisé ; la modification du financement de l’indemnisation du chômage, laissant percevoir aux demandeurs d’emploi d’importantes diminutions de leurs allocations ; la réforme de la formation professionnelle, pour manifestement l’adapter aux exigences d’une économie upérisée et orienter, via l'apprentissage, une série de jeunes vers des emplois de faible qualification ; la redéfinition d’ensemble de la politique du logement, l’amputation de cinq euros sur le versement de l’APL étant présentée comme le premier volet seulement d’une démarche destinée à en finir avec une « subvention de la demande » ; l’engagement d’une « révolution de l’éducation dès cette rentrée », avec pour pierre de touche cette brutale sélection sociale dévoilée, s'agissant du monde étudiant, par l’objectif affiché « que l’on arrête (…) de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde » ; la déconstruction d’une République une et indivisible, perceptible au travers de l’annonce d’un changement radical de l’action publique en direction des collectivités territoriales, afin d’amener ces dernières à organiser elles-mêmes la pénurie budgétaire : « C’est le pacte que je leur ai proposé au moment de la conférence des territoires : ‘’Je vous donne de la flexibilité, de la visibilité, je déconcentre l’État, mais je vous demande en échange de faire des économies.’’ »

Notons en particulier à quel point le Prince, qui au passage laisse de nouveau percer sa nostalgie de l’absolutisme (« La France est un vieux pays dont le fantasme monarchiste est toujours présent »), ne se dérobe pas quand il lui faut dessiner la logique de classe à laquelle obéit cette véritable révolution du capital. Il décrit sans fard la perspective d’un double transfert de la richesse. D’abord en direction des plus riches, ces 0,01% de la population qui bénéficieront des « bonnes incitations aux acteurs économiques », autrement dit de mesures fiscales remplaçant « tous les impôts et charges sur les revenus du capital ». Ensuite, de ceux qui ne vivent que de leur travail vers ceux qui sont juste un peu plus pauvres qu’eux, et l’entretien réalisé pour Le Point abonde de formules opposant entre eux ces divers secteurs. « Les pauvres d’aujourd’hui, déclare par exemple Monsieur Macron, sont souvent moins les retraités que les jeunes. » Et d’enfoncer le clou en indiquant : « Qui est le plus grand sacrifié ? Le jeune, le peu qualifié, l’immigré ou le descendant d’immigré ! »

Les difficultés de notre société, à l’en croire, n’auraient donc pas pour source le coût exorbitant d’un capital dont l’avidité fait de la France la championne mondiale de la distribution des dividendes aux actionnaires (40 milliards d’euros au deuxième trimestre de cette année), les « champions » du CAC 40 venant, au demeurant, de réaliser une nouvelle prouesse (leurs profits auront bondi de 23,55% sur le seul premier semestre, atteignant la somme record de 50,2 milliards). Au prix, faut-il le rappeler, de l’aggravation régulière des logiques financières plombant l’investissement productif comme les budgets « recherche et développement » des sociétés, du « court-termisme » imprégnant sa marque aux décisions des fonds d’investissement internationaux au détriment des stratégies de long terme seules à même d’assurer la relance de l’économie, et au final de la désindustrialisation de nos territoires.

Le premier magistrat du pays n’y voit manifestement aucun problème, alors que c’est l’existence de statuts garantis qui s’avère pour lui à l’origine de tous les maux : « Le système français protège très bien les ‘’insiders’’, ceux qui bénéficient d’un contrat stable, mais c’est au prix de l’exclusion complète des autres (les jeunes, les moins qualifiés. » Pour appuyer son apologie d’une flexibilité généralisée alignant par le bas toutes les situations, au nom de la justice s’entend, il va jusqu’à se référer à l’économiste autrichien Joseph Schumpeter : « Il est important de libérer le processus de ‘’destruction créatrice ‘’. »

DIVISER LES VICTIMES, ETHNICISER LES COMPÉTITIONS...

Ne sous-estimons pas l’extrême dangerosité de cette vision des choses. Non seulement, elle occulte un très large pan de la réalité, les questions de la relocalisation des emplois, du modèle économique à même de relever le défi écologique de ce XXI° siècle débutant, ou de l’avenir de notre agriculture n’étant pas même abordées. Non seulement, elle se propose de mettre à mort l’exigence de solidarité, qui se trouve au cœur du pacte républicain depuis la Libération (ce qui est patent lorsque le chef de l’État qualifie l’Unedic de « système assurantiel », alors qu’il s’agit d’un dispositif d’entraide devant bénéficier aux salariés privés d’emploi), pour lui substituer le principe ultralibéral du chacun pour soi. Mais, accentuant des inégalités déjà insupportables, elle va creuser davantage les fractures entre les victimes du capitalisme prédateur se déployant sous l’égide de la mondialisation néolibérale.

Pire, elle pousse l’inconscience jusqu’à ethniciser les innombrables compétitions que les orientations décrites vont immanquablement encourager, en particulier lorsqu’elle en vient à opposer le travailleur disposant d’un CDI à « l’immigré ou (au) descendant d’immigré ». Gare au retour de bâton : si cette approche plaira sans doute à des secteurs prompts à négliger l’urgence sociale pour lui préférer des considérants sociétaux, elle risque surtout d’aviver les replis identitaires et les pulsions communautaristes. Monsieur Macron aurait-il oublié que, le 7 mai, il n’aura réuni que 20,7 millions de suffrages, quand 26 millions d’électeurs choisissaient de rester chez eux (et manifestaient, de cette manière implicite, leur refus de se mobiliser contre le Front national), et alors que la candidate de l’extrême droite réunissait près de onze millions de voix, soit un score jamais atteint par ce courant ? Que le parti lepéniste se débatte présentement avec la crise qu’a provoquée en son sein l’échec de la présidentielle, n’a nullement fait disparaître le danger…

DES ORDONNANCES CONÇUES COMME UN PROLOGUE

Les ordonnances apparaissent, dans ce cadre, un simple prologue, et elles sont présentées comme tel. D’aucuns auront affirmé que le pire avait été évité. Peut-être tentent-ils de s’en convaincre eux-mêmes. À ceci près qu’elles s’apparentent bel et bien, quoiqu’à bas bruit, à ce « package inédit de mesures très pro-business » dont se félicitait le très droitier quotidien L’Opinion, dans sa livraison des 1° et 2 septembre.

Pro-business, indéniablement, la disposition qui veut qu’un travailleur abusivement licencié ne puisse plus espérer que des indemnités prud’homales si sévèrement plafonnées qu’elles seront pratiquement réduites à néant si l’intéressé possède moins de deux ans d’ancienneté… Celle qui, s’agissant des licenciements économiques impliquant des multinationales, aboutit à priver les représentants des personnels de la possibilité de faire prendre en compte la situation de leur entreprise dans tous les pays où elle opère… Celle qui dégage les employeurs de moins de 50 salariés de l’obligation de discuter avec un représentant syndical dûment mandaté, et qui leur offre l’opportunité d’organiser à leur guise des « référendums » n’étant que l’habillage de leur arbitraire (une consultation sans débat contradictoire, organisée sous la pression du patron, n’est qu’une parodie de démocratie sociale)… Celle qui octroie un cadre légal aux plans de départ volontaire, rebaptisés « ruptures conventionnelles collectives », en les affranchissant de toute motivation économique et en ne les conditionnant à aucune obligation de plan de sauvegarde de l’emploi… Celle qui, au nom du regroupement des instances représentatives, entend supprimer les CHSCT, prenant ainsi en otages la santé des travailleurs, dans le même temps que l’on diminuera fortement les moyens affectés aux syndicats pour défendre leurs mandants… Celle qui vise à faciliter les accords de compétitivité, donnant aux chefs d’entreprise la faculté d’imposer « l’aménagement » des rémunérations et du temps de travail, sans parler de la « mobilité » des salariés… Celle qui amplifie l’inversion de la hiérarchie des normes, entamée avec la loi El Khomri, laissant rémunérations et primes se discuter à l’échelon de l’entreprise, tandis que les branches ne conserveront que la gestion des CDD (c’est à la loi que revenait auparavant d’arrêter leur durée, le nombre de leurs possibles renouvellements, les questions de carence etc.)…

C’est donc une brèche considérable qui vient ici de s’ajouter à celles qui avaient déjà, au fil des ans, rompu la digue des protections collectives du salariat. Pour une fois, reconnaissons que la ministre du Travail parle vrai lorsqu’elle évoque une « transformation du code du travail d’une ampleur inégalée ». Ce n’est pas pour rien que le Medef exulte, tandis que Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT, doit cette fois se rendre à l’évidence : « Peu de nos propositions ont été retenues. Nous avons le sentiment que l’on reconnaît la présence syndicale a minima sans lui donner les moyens de se déployer » (Le Monde du 1° septembre).

À ceux qui conserveraient un doute, les initiateurs de cette blitzkrieg sociale se seront d’ailleurs chargés de mettre les points sur les « i ». Ils admettent que le démantèlement de pans entiers de la législation du travail n’a pas principalement pour objectif de faciliter la création d’emplois, allant jusqu’à confesser qu’il en détruira probablement. L’essentiel, à leurs yeux, est ailleurs : dans la confiance accrue que les milieux d’affaires en retireront. Ladite confiance passant, de toute évidence, par le coup d’accélérateur qui va être donné au dumping social. De ce point de vue, la fable selon laquelle tous ces changements auraient pour principale motivation d’aider les petites entreprises n’abusera que ceux qui le veulent bien.

LA SOUMISSION DES PME AU DUMPING SOCIAL

Comme le rappelle l’ami Gérard Filoche, 80% des PME, PMI ou ETI sont actuellement des sous-traitants des 1000 entreprises comptant plus de 1000 salariés. Les dispositions rendues publiques ce 31 août ouvrent, pour cette raison, une course au moins-disant social que Jean-Claude Volot, PDG du groupe aéronautique Dedienne, résume avec pertinence : « Les services d’achat des sociétés donneuses d’ordre feront monter la pression sur tous leurs sous-traitants. Depuis 2004, les entreprises pouvaient déjà déroger aux accords de branche sur certains sujets, mais gardaient le contrôle sur les risques de concurrence déloyale. Cette fois, la loi va édicter que, sur certains sujets, elles ne pourront plus exercer leur rôle régulateur de la norme sociale » (Marianne, du 1° septembre).

Je ne puis, à ce point de mon papier, résister au désir de vous faire partager un autre aspect de la réflexion de ce grand patron. Je sais que cela apparaîtra surprenant à quelques-uns. Simplement, sans que soient effacées des divergences certaines pour ne pas dire majeures, il rejoint sur un point l’analyse que j’avais ici esquissée du césarisme au service de la finance, victorieux à la faveur d’un scrutin présidentiel à la configuration inédite (voir mon post du 12 juillet, « Où va la France sous Macron Imperator ? »). Le pouvoir macronien ne se contente pas, en l’occurrence, de chercher à infliger une régression punitive à notre peuple, il sacrifie l’intérêt national à des appétits spéculatifs pour lesquels l’avenir de l’emploi et de l’industrie importe peu, au regard des opérations juteuses qu’ils vont pouvoir réaliser.

« À la tête de Business France pendant trois ans, relate notamment Monsieur Volot, Muriel Pénicaud a croisé des avocats d’affaires, des fonds anglo-saxons, qui lui ont servi le même discours caricatural sur le code du travail français. Sans prendre de distance, elle nous a répété : voilà ce qu’ils demandent… Pourquoi devrions-nous changer la loi française sous les exigences du parti de l’étranger ? Qu’entendent-ils par investir en France ? Racheter des boîtes pour les revendre avec une plus-value à la découpe ? Cet argent-là ne m’intéresse pas, qu’ils le gardent, il ne nous fait pas progresser. »

LES SYNDICATS LÉGITIMEMENT EN PREMIÈRE LIGNE DE LA RIPOSTE

Demain, si l’alliance Macron-Gattaz, agissant en fondée de pouvoir des marchés financiers, car c’est bien ce à quoi nous avons affaire, parvient à ses fins, la France changera de modèle économique et social. Parlant de « barbarie du calcul et du chiffre », Edgar Morin dessine fort bien le défi global de civilisation auquel nous allons nous confronter : « Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. Au nom de la compétitivité, tous les coups sont permis et même encouragés ou exigés, jusqu’à instaurer des organisations du travail déshumanisantes. (…) Puisque la mondialisation techno-économique crée dans notre nation, comme dans d’autres, des déserts humains et économiques, nous devons sauvegarder nos intérêts nationaux vitaux » (in Le Temps est venu de changer de civilisation, L’Aube 2017).

Le camp du travail, qui regroupe l’écrasante majorité de la population, est menacé de se retrouver dans une position toujours plus dégradée pour affronter une offensive sans précédent contre ses droits fondamentaux, à commencer par celui de disposer d’un authentique emploi et d’être protégé par des organisations syndicales à même d’accomplir leur mission. Et, puisque c’est l’influence et les capacités d’action de ces dernières que l’on veut atteindre à travers la législation, c’est à elles qu’il revient légitimement de se porter en première ligne de la lutte pour mettre Monsieur Macron et son gouvernement en échec.

Parce qu’elles ont pour vocation première de rassembler le monde du travail, par-delà les préférences partisanes ou les convictions philosophiques et religieuses de chacun, c’est autour d’elles que peut s’organiser une riposte majoritaire du peuple. Pour cette raison, lorsque l’on est de gauche, ne pas leur apporter un total soutien, rester à l’écart de la rude épreuve de force qu’elles vont devoir assumer, imaginer possible de se substituer à elles, voire chercher à les concurrencer dans la résistance à un projet odieux constitueraient de lourdes fautes. Il importe au contraire d’appeler toute la population et la jeunesse à faire bloc derrière elles.

Il revient à la gauche, pour ce qui la concerne, de nourrir cette mobilisation indispensable de propositions alternatives. Chacun perçoit bien que c’est dans l’absence d’opposition progressiste à la hauteur des enjeux que réside le principal atout de l’exécutif. Aussi, dans un même mouvement, revient-il aux forces politiques de contribuer à unir le plus largement dans l’action derrière les organisations syndicales, et d’éclairer les citoyens sur le fait qu’une autre politique est possible autant que nécessaire, pour peu que l’on consente à affronter le pouvoir de la finance. Les parlementaires communistes viennent de le faire, en diffusant à un million d’exemplaires les six mesures qui pourraient structurer « un code du travail du XXI° siècle », avec en son coeur le projet d'une sécurité-emploi-formation destiné à protéger les parcours professionnels tout au long de la vie.

Une bataille de longue haleine se prépare. Elle sera d'autant plus difficile que les gouvernants ont su si habilement manoeuvré que le front syndical part en ordre dispersé. Elle peut néanmoins être gagnée, tant le pays semble très majoritairement hostile à la dynamique destructrice qu’il voit s’enclencher. La journée du 12 septembre, à l’appel de la CGT, de Solidaires, de fédérations de Force ouvrière, de la FSU, de l’Unef, ne sera qu’une première étape. Nul ne doit manquer à l’appel. C’est de ce rendez-vous que peut partir une contre-offensive qu’il va falloir construire à l’échelon des entreprises, des lieux d’étude et des localités.