UN MÊME ENJEU : LE CHANGEMENT

Mesurons bien ce qui est en train de se passer. Nul doute que les homélies de notre prélat, assénant benoîtement que « l’élection présidentielle et les élections législatives ne constituent pas un blanc-seing automatique » - qu’importe donc, à le suivre, le vote des citoyens s’il contrevient à qu’il pense être la loi de Dieu -, seront partagées par des dignitaires s’exprimant au nom d’autres religions. Et cette incitation à une véritable insurrection, pour l’heure verbale quoique au parfum prononcé d’ordre moral, vient offrir un contenu des plus concrets aux appels enflammés d’un Jean-François Copé à descendre dans la rue contre un pouvoir que la droite juge d’évidence illégitime. De sorte que c’est désormais dans l’ensemble des dimensions de l’action publique que, bien au-delà de la seule majorité gouvernementale, la gauche et plus largement le camp progressiste voient se dresser face à eux le mur de la réaction et des privilèges.

Pour parler sans détours, je ne crois pas que le projet législatif controversé, dont le Conseil des ministres va s’emparer le 7 novembre, va suffire à hisser l’attelage gouvernant à la hauteur des défis du moment comme des attentes de la majorité qui s’exprima, dans les urnes, au printemps dernier. C’est prioritairement dans le domaine social, sur les terrains de l’emploi et du pouvoir d’achat, de la sortie de l’austérité et de la relance de l’activité économique, des nouveaux droits espérés par les salariés à l’entreprise et du renouveau industriel de l’Hexagone, que sont attendus François Hollande, Jean-Marc Ayrault et leurs ministres. Il n’empêche ! Une solide cohérence commence à se dessiner entre la montée en première ligne des porte-parole du monde de l’argent, les saillies souvent nauséabondes des bouches-à-feu de l’UMP, et les discours arrosées d’eau bénite du premier des évêques de France. Des objurgations de Madame Parisot en faveur d’une « politique pro-business », à la fronde d’une poignée de vautours travestis en « pigeons »… De l’ultimatum adressé par 98 très grands patrons au gouvernement afin qu’il renonce à toute politique de gauche, à l’intense matraquage médiatique destiné à amener les Français à se résigner à ce fameux « choc de compétitivité » qu'ils devraient payer du sacrifice de leurs droits sociaux conquis et du code du travail… Du verbe quasi-lepéniste des cadors du parti ex-sarkozyste, à la fronde d’un quarteron de religieux pressés d’obtenir l’abjuration des élus du suffrage universel… La bataille du changement se livre dorénavant sur tous les fronts.

Tout se passe, à bien y regarder, comme dans un mauvais remake. Celui des années 1981-1984. À l’époque, l’immense espoir suscité par l’arrivée aux affaires de François Mitterrand et des partis signataires du Programme commun avait tout de même duré une petite année. Jusqu’à ce que, devant la pression du capital enhardi par la vague néolibérale déferlant à ce moment sur l’Europe, des ministres commencent à plaider pour une « pause » dans la mise en œuvre de mesures de gauche, et que tout cela finisse par déboucher sur le « tournant de la rigueur » en 1983. Mais le basculement de la situation s’était finalement décidé sur la mobilisation massive de la droite et des milieux cléricaux en défense des prérogatives de l’école privée.

L’abandon de l’instauration promise d’un « grand service public unifié de l’Éducation », l’une des plus symboliques des 110 propositions du candidat Mitterrand, était alors venu enterrer définitivement l’engagement des socialistes à « changer la vie ». De reculs en abdications, les gouvernants de ces années-là avaient permis à l’adversaire de s’enhardir, jusqu’à rendre sa pression phénoménale avec des centaines de milliers de manifestants envahissant la capitale en 1984, tandis que la gauche et le camp laïque demeuraient l’arme au pied. Qui peut douter que Monsieur Copé, flanqué de Monsieur Vingt-Trois, épaulé avec force par Madame Le Pen, soutenu avec plus de discrétion (mais avec un évident intérêt !) par un parti du capital prêt à s’emparer de toute opportunité d’affaiblir le pouvoir en place, aient actuellement en tête un semblable scénario ?

CHAQUE RECUL RENFORCE L’ADVERSAIRE

En l’occurrence, chacun des atermoiements d’un gouvernement obnubilé par le seul souci de « rassurer les marchés », chacun de ses reculs devant l’affrontement - pourtant inévitable, chacun le perçoit à présent - avec la coalition des privilégiés et des revanchards appelle et appellera le suivant. Le renoncement à mettre à contribution les leaders de start-up aura par exemple préfiguré la dérobade devant la taxation, dès l’exercice budgétaire de 2013, du capital au même taux que le travail… L’acceptation du carcan construit par le nouveau traité austéritaire européen n’aura pas manqué d’être suivie de la tendance à se soumettre à l’exigence d’un accroissement de la compétitivité fondé sur un transfert massif des cotisations sociales du patronat sur la collectivité, via l’impôt indirect… Le report sine die de la loi sur le droit de vote des résidents étrangers aux élections locales, en réponse à l’hostilité hargneuse d’une droite de plus en plus encline à substituer la référence aux « origines chrétiennes de la France » aux principes fondateurs de la République, aura pareillement encouragé la répétition de signes de bonne volonté envers les hiérarchies religieuses.

On n’a, à cet égard, pas suffisamment pris garde à certains des actes symboliques initiés récemment depuis l’Élysée. Tel l’envoi de Manuel Valls auprès du Saint-Siège, afin d’y représenter le gouvernement de la France aux cérémonies de canonisation du jésuite Jacques Berthieu, dans le but d’afficher une « marque de respect à l’égard de l’Église catholique » (selon les termes mêmes du Premier ministre). Telle l’acceptation, par le président de la République, du titre de chanoine de Latran que son prédécesseur avait pourtant brandi en étendard pour mieux manifester sa détestation de la tradition française de laïcité. Tel le pas effectué, à l’occasion de la visite de Benyamin Nethanyahou, en direction des hiérarques autoproclamés représentatifs des Juifs de France, et au prétexte du combat (absolument justifié) contre la montée de l’antisémitisme dans notre société, qui aura pris la forme d’une atténuation inadmissible du soutien traditionnel de la diplomatie française à la revendication palestinienne d’un État de plein droit sur les frontières de 1967 (Le Monde du 3 novembre ne s’y sera d’ailleurs pas trompé en évoquant, à propos de ce tournant, « le lien renouvelé entre le gouvernement socialiste et la communauté juive »).

UN COMBAT POUR LA GAUCHE… ET POUR LA RÉPUBLIQUE

Le résultat est là… Parfaitement énoncé, ce 4 novembre, par l’éditorialiste du titre fleuron de la presse Lagardère, je veux parler du Journal du dimanche, lequel rêve à haute voix d’une défaite en rase campagne qui viendrait acculer de manière décisive la nouvelle équipe dirigeante : « L’affaire n’a donc rien de banale et justifie un grand débat au Parlement et devant le pays. Le résultat de la présidentielle, gagnée d’une courte tête, ne peut suffire. On ne raye pas des millénaires d’institution du mariage d’un trait de plume sans provoquer de profonds bouleversements dans un pays déjà déchiré, morcelé et fébrile à l’heure de l’une des plus fortes crises économiques de l’histoire. »

Si, par conséquent, une parfaite cohérence tend à relier les divers aspects de l’assaut en cours pour annihiler l’aspiration du peuple à tourner résolument la page du sarkozysme, un fil rouge doit tout autant inspirer l’action pour que la gauche soit vraiment la gauche. Ce fil rouge n’est autre que la République réalisant ses promesses initiales en devenant pleinement démocratique, laïque et sociale.

Rien de plus contraire, en effet, à l’idée que la puissance publique se doit de se placer au service de l’intérêt général, donc de celui du plus grand nombre, que ces pressions multiforme, auxquelles nous assistons, pour faire prévaloir les appétits égoïstes d’une infime minorité qui possède déjà tout. Rien de plus antithétique à l’idéal d’égalité des droits que cette idée, à l’origine des diatribes conservatrices du moment, selon laquelle les discriminations liées à l’appartenance aux classes dominées, à l’origine ou aux préférences sexuelles, seraient en quelque sorte le reflet d’un ordre naturel. Rien de plus contradictoire au fait que les élus ne soient juridiquement considérés ici que comme les représentants d’une communauté citoyenne réputée souveraine, que cette propension d’une fraction de la gauche à s’affranchir systématiquement des programmes grâce auxquels elle a pu prendre le gouvernail. Rien de plus opposé à la séparation franche des sphères publique et privée, fondant depuis 1905 l’action de l’État, que ces appels à s’incliner devant les valeurs édictées par les religions au nom de la toute-puissance de Dieu… y compris pour celles et ceux qui ont d’autres convictions philosophiques. Rien de plus antirépublicain, pour tout dire, que cette croyance selon laquelle on doit, pour gouverner, non point se baser sur la volonté populaire se dégageant des confrontations politiques et sociales, mais arbitrer entre les pressions contradictoires des communautés structurées à partir de la défense de leurs intérêts particuliers.

Depuis ses origines, le mouvement ouvrier a inscrit sa démarche sous le double auspice de l’émancipation humaine et de l’universalité des droits. Le philosophe Henri Pena-Ruiz écrivit un jour, en ce sens : « Le souci de l’universel n’appelle aucun reniement, mais une culture de la distance réflexive qui permet de retrouver ce qui, essentiellement, fonde l’unité de l’humanité. Ainsi se trace le programme de la fraternité. » (in Qu’est-ce que la laïcité ? (Gallimard, 2003). Un horizon qui n’a rien perdu de son actualité et qui vaut bien que se rassemblent au plus vite toutes les forces soucieuses de faire triompher le changement. Dans toutes ses dimensions…