Je ne sais ce qui inspirait Jean-Luc Mélenchon lors de sa fameuse sortie médiatique d’Athènes, offrant à Monsieur Macron « le point » de la première confrontation sociale du quinquennat. En tout cas, il a fait le buzz, comme on dit, générant auprès de celles et ceux qui le suivent plus de désarroi que d’ardeur à braver les vents contraires. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire les réactions au post de son blog revenant sur cette déclaration. Pour la plupart, elles suintent l’amertume. Or, on le sait, rien de solide ne naît de l'amertume.

Sur un tel sujet, la polémique n’a pas lieu d’être. Je me garderai donc bien d’y entrer. À ceci près, néanmoins, que la figure tutélaire de la « France insoumise » ouvre publiquement un débat qui ne saurait rester sans suite. D’autant que nous sommes à quelques jours seulement d’une nouvelle journée d’action qui vient, pour la première fois depuis la séquence électorale du printemps, de recevoir le renfort de Force ouvrière. Preuve, s’il en était besoin, que le monde du travail n’est ni acquis aux préceptes libéraux mis en œuvre depuis le sommet de l’État, ni résigné comme pourraient le laisser penser les limites actuelles des démonstrations de rue. Il convient d’ailleurs, dans le même sens, de noter qu’aucune organisation syndicale ne soutient officiellement les dispositions défendues par Madame Pénicaud, contrairement à ce qui s’était produit avec la loi El Khomri.

Le dépit que, peut-être à son corps défendant, vient de laisser percer Jean-Luc Mélenchon signe, à mes yeux, des erreurs d’analyse majeures dont ont découlé, ces derniers mois, des attitudes en décalage complet avec la réalité. Ainsi, son score de l’élection présidentielle ne témoignait-il pas, contrairement à ce qu’il suggérait par ses discours, d’une révolution citoyenne grondant dans les profondeurs du pays, mais d’un potentiel possiblement prometteur pour rebâtir une perspective d’espoir. De même, la surface électorale acquise par les « Insoumis » n’eût-elle pas dû occulter les quatre millions de voix perdus par eux du premier tour de la présidentielle au premier tour des législatives, ni autoriser la conclusion selon laquelle leur mouvement était à lui seul devenu capable de fédérer le peuple tout entier, par-delà les représentations syndicales et le reste de la gauche, mais être mise au service de la convergence de toutes les énergies disponibles, dans le respect de leur diversité.

Il fallait bien en appeler à l’action, et on doit savoir gré à la CGT d’avoir la première pris ses responsabilités en ce sens. C’était en revanche une lourde faute que de tracer un horizon manifestement inatteignable, cette « déferlante » attendue de la marche « insoumise » du 23 septembre. Plus encore, c’était une authentique bévue que d’ignorer le besoin d’unité (qui a toujours aidé à l’entrée en lice massive des salariés), et de sembler vouloir renvoyer les syndicats à un rôle second eu égard aux responsabilités que l’on attribuait simultanément au parti créé au service de la candidature Mélenchon. Tout cela pour aboutir, au soir d’une manifestation certes nombreuse mais très éloignée des objectifs qui lui avaient été assignés, à l’injonction tonitruante adressée aux syndicats de réunir, dans les meilleurs délais, un million de personnes sur les Champs-Élysées. Ce qui, pour n’importe quel militant ou militante un peu au fait de la construction toujours complexe d’une mobilisation sociale, relevait de la plus pure incantation.

On eût aimé que Jean-Luc Mélenchon s’interrogeât sur ses propres responsabilités et en tirât toutes les conclusions, plutôt que d’attribuer aux seules confédérations, à commencer par celles n’ayant pas baissé la garde, la responsabilité des difficultés du moment. Sur son blog, il écrit à l’inverse : « Il faut donc en finir avec cette hypocrisie. Il faut savoir faire équipe et savoir joindre les efforts de mobilisation entre la sphère politique et la sphère du mouvement social. Et je dis le mouvement social en pensant non seulement au syndicalisme mais à tout l’univers associatif, lui aussi laissé de côté à présent en dépit de ses propres efforts pour se mobiliser. Bref, nous avons besoin d’une convergence populaire. En tout cas je le dis clairement : les organisations politiques ont toute leur place dans la mobilisation et la conduite du mouvement de résistance sociale. La jonction entre elles et les organisations du mouvement syndical et associatif est indispensable face à la politique de Macron. Car cette politique vise en fait, à partir du terrain social, à une reconstruction politique générale de la société. Ce n’est donc pas seulement une ‘’question syndicale’’ qui est posée. Ni la refonte du code du travail, ni la destruction de la Sécurité sociale ne sont des questions exclusivement syndicales. Ce sont des questions de société qui ont un contenu hautement politique comme nous ne cessons de le dire à la tribune de l’Assemblée et au pays. » Le propos, du moins tel que je comprends, revient à persister dans l’erreur. Je m’explique.

Au lendemain de ce qui constitua une défaite historique (l’excellent score de Mélenchon ne peut occulter que, le 23 avril, la gauche en toutes ses composantes n’obtint que 27,72% des suffrages exprimés, soit un résultat catastrophique), le mouvement populaire s’est retrouvé dans la situation la plus difficile qui se pût imaginer pour faire face au choc de la contre-révolution libérale annoncée par Emmanuel Macron durant sa campagne. Depuis l’irruption de la jeunesse en 2006 qui, alors soutenu par les syndicats unis, avait obtenu le retrait du contrat première embauche, il n’a cessé d’enchaîner les échecs. La division du monde syndical, doublée de la propension de certaines de ses directions à s’accommoder du démantèlement de grandes conquêtes, a terriblement affaibli les capacités de riposte. Tous ceux qui se battent sur le terrain le savent, un immense doute s’est donc installé dans les esprits sur la possibilité de l’emporter, dans un contexte considérablement dégradé par la gestion du quinquennat précédent comme par l’issue des consultations du printemps.

Repartir à la bataille n’en est pas moins possible, le nouveau pouvoir ne disposant pas d’un soutien majoritaire à sa politique. À trois conditions toutefois : que l’on appréhende sur la durée la reconstitution du rapport de force, en sachant avancer à chaque étape les bons objectifs et enraciner la contre-offensive à l’échelle des entreprises autant que des lieux d’étude ou de vie (ce qu’a souvent dit, je le remarque, Philippe Martinez) ; que se déploie, dans ces conditions, un travail volontariste de reconstruction de l’unité du salariat, du syndicalisme et, plus largement, des courants progressistes ; que, frontalement ciblé par les attaques des gouvernants, et parce qu’il est le mieux placé pour rassembler une puissante force populaire (n’oublions jamais, à cet égard, que les travailleurs représentent l’immense majorité du peuple dans une société comme la nôtre), le mouvement syndical voit d’emblée reconnu son rôle dirigeant dans l’action à mener.

De ce point de vue, si Jean-Luc Mélenchon a incontestablement raison de prôner la convergence sans exclusive de tous ceux qui veulent voir mis en échec une gestion gouvernementale s’en prenant à tout ce qu’il subsistait encore de l’héritage du Conseil national de la Résistance, c’est-à-dire d’un pilier essentiel de notre République telle qu’elle fut refondée à la Libération, il se trompe terriblement sur la mission des partis.

Appelant, dans l’extrait reproduit ci-dessus, à associer ces derniers aux syndicats et aux associations dans « la conduite » de la lutte, il en vient dans le même texte à dénoncer ce qu’il estime être une fétichisation de la Charte d’Amiens. Celle-ci porte, il est vrai, l’empreinte d’une période, le passage du XIX° au XX° siècle, où le syndicalisme révolutionnaire disputait âprement la direction du mouvement ouvrier au socialisme alors en pleine expansion. Très franchement, je ne crois pas que telle soit l’origine des difficultés aujourd’hui rencontrées par le mouvement social. Au surplus, il n’est pas vraiment raisonnable, au motif que nous aurions changé d’époque, d’évacuer au détour d’une phrase les dégâts qu’a pu provoquer, au siècle passé, la négation de l’indépendance dont doit, par principe, disposer le syndicalisme.

À bien y regarder, ce n’est pas une mince divergence que révèle pareille vision des choses. Il incombe, évidemment, aux structures partidaires de contribuer, à la place qui est la leur, à la mobilisation la plus puissante possible. Ce n’est cependant pas pour se prétendre plus efficaces, ou pour s’estimer plus rassembleuses, que les organisations syndicales. La « France insoumise » ne devrait-elle pas en revenir à ce respect obligé d’une certaine modestie quant à ses capacités d’entraîner le peuple à sa suite ? Les résultats de ses propres exhortations n’attesteraient-ils pas de l’inanité de postures quelque peu présomptueuses ?

Cela devrait l’amener, à l’égal des autres formations politiques, à s’interroger sur la manière d’alimenter le combat social. Il revient, en l’occurrence, aux partis de dynamiser ce dernier à l’aide d’éléments programmatiques renforçant la détermination de celles et ceux qui y participent, de faire refluer le découragement en démontrant que d’autres choix sont possibles pourvu que la volonté politique fût au rendez-vous, bref de dégager un début d’alternative à un libéralisme destructeur de vies et de droits. Encore une fois, j’écris tout ceci avec à l’esprit, non d’obscurs règlements de comptes, mais l’intérêt collectif.

Dans une précédente note, j’évoquais l’idée de mettre dans le débat public une plate-forme qui, partant des points sur lesquels se catalyse la confrontation avec le macronisme, commence à dessiner un autre futur pour le pays. Redonner au peuple travailleur confiance en lui-même, réhabiliter la politique aux yeux du plus grand nombre, restaurer le crédit de la gauche auprès des citoyens et en rassembler les forces vives, permettre aux partis de retrouver visiblement leur utilité démocratique, c’est d’abord travailler à rendre complémentaires les engagements des diverses composantes de notre camp social et politique. Ce n’est en aucun cas s’aventurer dans des concurrences désastreuses, risquer d’affaiblir ceux qui n’ont pas hésité un instant à relever le défi d’un affrontement qu’ils savaient difficile, ou se poser en donneur de leçons…