Au fracas des bombes et aux horreurs de la guerre qui, depuis des lustres, ensanglante le Proche-Orient, viennent une fois encore de s’ajouter, ce 14 avril, les frappes de missiles de croisière tirés en grand nombre depuis des frégates ou des avions de trois armées « occidentales », contre des installations militaires syriennes. Bien qu’elle pût apparaître à beaucoup comme ne changeant rien à la situation abominable de cette partie du monde, cet acte pourrait en réalité aggraver les convulsions de la région, et enfoncer la mondialisation dans un cours militariste aux conséquences absolument imprévisibles.

À en croire les dirigeants américains, britanniques et français, leur « riposte ciblée » aurait été provoquée par la « ligne rouge » franchie par le régime de Damas, accusé d’avoir usé d’armes chimiques, le 7 avril, contre la ville de Douma aux mains des rebelles syriens. Pas de complaisances, ni de naïveté, à ce sujet. Il est parfaitement imaginable que l’oligarchie criminelle au pouvoir à Damas fût à l’origine de cette énième atrocité. Son passé démontre qu’elle se montre prête à tout pour défendre son pouvoir, y compris au recours à des méthodes innommables. Reste toutefois à en établir la preuve irréfutable, ce pour quoi l’Organisation internationale pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) dispose seule de l’autorité reconnue et de l’expertise nécessaire. Une mission de cet organisme devait d’ailleurs arriver sur le terrain quelques heures après les raids du 14 avril. Cela interroge sur la date choisie pour frapper l’appareil militaire syrien, comme si l’on craignait de s’en remettre à des conclusions susceptibles de démentir les discours officiels, et cela soulève, en retour, trois questions essentielles. Des questions auxquelles notre propre exécutif, qui a décidé de son engagement sans que le Parlement fût préalablement saisi et sans permettre à celui-ci de se prononcer par un vote, ne doit pas pouvoir se dérober à présent.

Qui, en l’occurrence, a décidé que la « ligne rouge » se trouvait dépassée par Bachar Al-Assad ? Le fait, pour la « coalition » occidentale de se revendiquer de la communauté internationale est, pour le moins, sujet à caution. Ladite communauté internationale a, en effet, pour unique représentation politique et juridique l’Organisation des Nations unies. Cette dernière n’a délivré aucun mandat aux États-Unis, à la Grande-Bretagne et à la France, elle n’a jamais considéré que leur qualité de membres permanents du Conseil de sécurité leur octroyait une liberté particulière d’agir à leur guise. Pire, comme le rappelle opportunément Paul Quilès sur son blog, et contrairement aux explications alambiquées de notre ministre des Affaires étrangères, Monsieur Le Drian, l’action de ces trois États s’est déroulée en rupture avec le chapitre VII de la Charte des Nations unies, autant qu’avec la résolution 2118 du 27 septembre 2013, qui confèrent audit Conseil de sécurité, et à lui uniquement, statuant collectivement, la faculté de décider d’interventions de ce type. Nous sommes, par conséquent, en présence d’un agissement unilatéral, et même illégal au regard du droit international, des trois piliers nucléaires du Pacte atlantique. Piliers au demeurant regroupés derrière l’actuel locataire de la Maison Blanche, dont chacun connaît la grande fiabilité diplomatique et la haute rigueur morale…

Comment ne pas trouver hallucinant que Donald Trump, Theresa May et Emmanuel Macron s’embarquent dans pareille aventure, avec les seules cautions de la monarchie saoudienne, du pouvoir despotique d’Ankara et des dirigeants fanatisés de Tel-Aviv ? Chacun des régimes en question commet régulièrement son lot d’atrocités. Le prince héritier de Riyad, Mohammed Ben Salmane, au Yémen, où son offensive contre l’insurrection houthiste relève de la catégorie des crimes de guerre, ainsi que l’ont parfaitement établi l’Action chrétienne pour l’abolition de la torture et Amnesty International-France. Monsieur Erdogan à Afrine, contre les forces kurdes dont l’engagement fut pourtant déterminant pour briser les reins de l’État islamique. Et Benyamin Netanyahou à Gaza, son armée faisant chaque semaine des cartons contre des manifestants palestiniens désarmés protestant contre le blocus inhumain qui leur est imposé (des dizaines de morts et des milliers de blessés sont déjà à déplorer). Le droit international ne saurait se révéler à géométrie variable, en fonction des intérêts du moment des principales puissances du globe. Si l’on doit sanctionner sans hésitations le pouvoir de Damas lorsqu’il massacre sa population et concoure à la destruction de son pays, on ne peut simultanément se rendre complice d’autres actions meurtrières, au seul motif qu’elles proviennent d’affidés de l’Empire nord-américain.

De surcroît, peut-on admettre que les trois grandes puissances impliquées dans les bombardements du 14 avril osent se prévaloir de la morale, lorsqu’elles ont elles-mêmes fait preuve de la plus inqualifiable légèreté quant à l’application des conventions et traités relatifs à l’utilisation d’armes de destruction massive ? C’est, de nouveau, Paul Quilès qui nous remémore que les États-Unis n’ont ratifié qu’en 1952 le premier Protocole de Genève (établi en 1925, presque 30 ans auparavant), interdisant les armes biologiques et chimiques, ainsi que les gaz asphyxiants. Que l’un des pays supportant aujourd’hui chaudement la « fermeté » envers Bachar Al-Assad, Israël en l’occurrence, n’a toujours pas cosigné la « Convention sur l’interdiction et la mise au point, de la fabrication, du stockage et de l’emploi des armes chimiques », datant de… 1993. Et que Washington (comme d’ailleurs Moscou, Pékin, Tel-Aviv ou Téhéran) se refuse à parapher la Convention d’Ottawa sur les mines antipersonnel, ou celle d’Oslo prohibant les armes à sous-munition.

À l’appui de leur intervention, les gouvernements américain, britannique et français arguent de l’impossibilité de faire statuer le Conseil de sécurité, du fait du veto de la Russie. Cela ne légitime en rien leur propre unilatéralisme, qui va inévitablement engendrer l’aiguisement des tensions internationales, et dont nul ne sait, 48 heures après les tirs de missiles, à partir de quelles preuves de l’implication du régime syrien dans le crime de Douma, il se justifierait. « Nos services de renseignement ont acquis la certitude de la responsabilité de Bachar Al-Assad », ne cesse de répéter le président de la République, sans que quiconque n’en sache davantage. En d’autres termes, on demande aux Français de s’incliner devant un secret d’État. Tous les observateurs ont, en revanche, sous les yeux la preuve irréfutable qu’il n’a jamais été véritablement tenté d’amener la Russie et l’Iran, protecteurs de Damas, à des mesures négociées qui eussent pu empêcher les atrocités que l’on sait dans l’antique oasis syrienne de la Ghouta orientale.

Pourtant, ce qui avait été possible, en 2013, par la voie diplomatique et au terme d’un accord avec Vladimir Poutine, pour contraindre l’État syrien de cesser la fabrication et le stockage d’armes chimiques, sans parler du lancement du processus de Genève entre toutes les parties au conflit dans ce pays, ne l’est pas moins aujourd’hui. Si les « Occidentaux » disposaient, depuis des mois, de certitudes indubitables de la violation de la résolution 2118, unanimement adoptée par le Conseil de sécurité, ils eussent pu saisir cette dernière instance et prendre, ce faisant, l’opinion mondiale à témoin. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils se soucient du sort des populations civiles lorsque cela les arrange. Et s’ils avaient considéré que le droit de veto était abusivement utilisé par le Kremlin, ils eussent pu porter ensemble la proposition que ce recours ne puisse plus s’appliquer en cas de génocide ou de violation des droits de l’Homme (c’est, ici, l’une des rares suggestions de François Hollande, sur le théâtre diplomatique, qui méritât examen).

Le chroniqueur Alain Frachon se montrait, à cet égard, particulièrement clairvoyant en écrivant, dans Le Monde du 13 avril : « Les États-Unis n’ont en Syrie que des objectifs circonscrits (…). Mais l’avenir du peuple syrien, l’arrêt négocié des combats, la participation à une solution politique à Damas, le dialogue avec Moscou sur le chaos régional, rien de tout cela ne fait partie d’une politique américaine cohérente au Moyen-Orient. » Le cynisme s’avère, on le sait, le revers de la realpolitik. Le drame est qu’il a amené, en Syrie, à la mort de quelque 400 000 hommes, femmes et enfants, tandis que plus de dix millions de personnes se voyaient déplacées.

En vérité, ce pays martyrisé – comme le sont, dans le même contexte, l’Irak, la Libye, le Yémen, sans parler des territoires palestiniens – est devenu le champ clos d’un affrontement mondial et régional, visant à la redéfinition des rapports de force par le moyen d’une nouvelle guerre froide qui ne s’avoue pas. Ce qui explique que plus d’une dizaine de forces combattantes, aux affinités plus ou moins revendiquées avec les inspirateurs de ce jeu de go mondialisé, y fût présente. Ce qui rend compte des raisons pour lesquelles, de l’aveu même d’un ancien Premier du Qatar, plus d’une centaine de milliards de dollars en provenance du Golfe y a financé les factions islamistes. Et ce qui éclaire les vrais objectifs de la prétendue « coalition » dont Donald Trump a pris la tête en ce printemps : ce sont la volonté russe de redevenir une puissance de premier plan, grâce notamment à son redéploiement dans le monde arabe, et la poussée iranienne au Proche et au Moyen-Orient, au détriment des alliés traditionnels de la citadelle d’outre-Atlantique, qui se trouvent dans la ligne de mire.

Bref, nous sommes bel et bien devant ce « nouveau jeu sans règles » dont parle, fort à propos, Andreï Gratchev, l’ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev : « Dans un monde géré par la logique du chacun pour soi, la guerre de tous contre tous devient malheureusement une hypothèse réaliste. Le monde multipolaire issu de la Guerre froide et de quelques décennies de mondialisation vit une étape pleine de risques et d’incertitudes. (…) La nouvelle guerre mondiale non déclarée, avec des lignes de front invisibles et des participants au visage caché, qui ne respecte ni les conventions, ni le droit international, risque de s’installer dans la durée. Elle n’obéit ni aux impératifs de la morale, ni au simple bon sens, ni aux commandements ou aux interdits de dieux au nom desquels elle peut être menée. Mais, surtout, elle n’est pas assurée contre les risques de dérapages qui pourraient provoquer une catastrophe planétaire » (in Un Nouvel Avant-guerre, Alma Éditeur 2017).

Rester des spectateurs impuissants de cette mondialisation aussi financiarisée que militarisée à l’extrême, qui s’est de nouveau lancée dans une nouvelle et folle course aux armements, et qui tend dorénavant à s’affranchir de toute « règle », pour paraphraser Gratchev, aurait des conséquences dramatiques. Comme en d’autres périodes d’immenses bouleversements, pour conjurer les menaces pesant sur l’humanité, l’opinion, les citoyens, les mouvements progressistes doivent redevenir des acteurs que les gouvernants ne peuvent ignorer.

L’ONU, quelles que fussent ses lourdeurs bureaucratiques et ses démissions passées, demeure le seul cadre légitime au sein duquel il est possible de rétablir des régulations entre États aux intérêts opposés, de réhabiliter des principes de droit s’imposant à tous, de rouvrir le chemin à des solutions négociées se substituant aux recours à la force brutale. La France, conformément à son histoire, à ses valeurs universalistes et à ce que bien des peuples attendent légitimement d’elle, se doit de rompre avec les alignements atlantistes consentis à l’occasion des trois derniers quinquennats. Et son peuple se doit de rappeler, de toute urgence, à celui qui se croit devenu son souverain depuis qu’il s’est installé à l’Élysée, que ce ne sont pas les armes qu’il faut faire parler, mais que c’est la voix de la paix et du droit qu’il convient de faire entendre.

Plus que jamais, vient à l’ordre du jour la convocation, sous l’égide des Nations unies, d’une conférence internationale en charge du règlement des conflits au Proche et au Moyen-Orient, de la définition des transitions démocratiques indispensables en Syrie ou ailleurs, du rétablissement dans leurs droits fondamentaux des peuples trop longtemps spoliés, qu’il s’agisse des Palestiniens ou des Kurdes, de la mise en œuvre du plan de reconstruction économique et de codéveloppement solidaire dont a besoin une zone n’ayant que trop été dévastée de par les choix des grandes puissances. Il est grand temps que le débat s’ouvre, à ce propos, dans notre pays.