Plus personne ne peut douter que la crise, rebondissant en permanence de l’autre côté des Pyrénées, entre dans un moment d’une extrême dangerosité. Elle n’est d’ailleurs plus simplement catalane ou espagnole, elle revêt une dimension proprement européenne. D’évidence, plusieurs facteurs ont contribué à la montée paroxystique des enchères, depuis le référendum du 1° octobre jusqu’à la décision de Mariano Rajoy, avalisée par le Sénat espagnol ce 27 octobre, de recourir à l’article 155 de la Constitution de l’État central afin de suspendre l’essentiel des pouvoirs de la Generalitat de Barcelone et de destituer ses principaux responsables. La proclamation de l’indépendance de la Catalogne par son Parlement autonome en devenait, dans la foulée, inévitable. Tous les ingrédients sont maintenant réunis d’une épreuve de force aux développements imprévisibles.

À l’origine de ces événements, il y a bien sûr le fait national catalan. Il est aussi incontestable qu’incontournable, quoi qu’il se fût, depuis les XII° et XIII° siècles, imbriqué avec le tortueux processus de formation de l’unité espagnole. Avec sa langue, sa culture propre, une longue pratique institutionnelle lui ayant conféré sa spécificité, il a été partie prenante de l’unification des provinces ibériques des origines, en même temps qu’expression d’intérêts particuliers, économiques notamment, l’ayant régulièrement placé en confrontation avec Madrid. Jusqu’à ce que, dès le début du XX° siècle, le catalanisme se fît mouvement politique et culturel moderne.

En quelque sept siècles, il ne fut pourtant jamais apporté la moindre réponse durable à cette réalité. Ni par les souverains castillans, ni par les brefs épisodes républicains contemporains, ni évidemment par Franco qui l’écrasa sous le talon de fer de son interminable dictature, ni par les pouvoirs démocratiques s’inscrivant dans le régime de monarchie constitutionnelle en place depuis la fin des années 1970. Il suffit, pour approcher la réalité d’une Catalogne toujours rebelle aux tutelles que l’on veut lui imposer, et qui donna des traits si particuliers à son mouvement ouvrier, de se reporter aux belles pages que George Orwell lui consacra, en relatant son engagement de 1937 dans les milices du Parti ouvrier d’unification marxiste (d’inspiration « trotskyste ») et dans celles des anarcho-syndicalistes de la Confédération nationale du travail contre le putsch franquiste (in Hommage à la Catalogne, 10/18 2000).

Si elle s’est nourrie, au siècle dernier, du bouillonnement des combats républicains et progressistes, la revendication catalane n’en a pas moins, jusqu’à nos jours, été portée par une large partie de la bourgeoisie locale. Elle a, de surcroît, repris une vigueur particulière avec la crise financière des années 2000, qui affecta durement la Péninsule et y approfondit la fracture entre les régions les plus riches, dont la Catalogne, et celles subissant le plus cruellement les effets des choix libéraux des gouvernements madrilènes et de l’austérité à laquelle toute l’Europe se voit assujettie. D’où ce trait, fort déroutant pour des observateurs peu avertis des fragilités de l’unité espagnole, qui a vu récemment le mouvement indépendantiste contester la contribution versée à l’Espagne sans retour suffisant à ses yeux, tout en réussissant à coaliser, de manière certes conflictuelle, une droite catalaniste dominante avec une extrême gauche affichant son anticapitalisme, en passant par une formation traditionnelle comme la Gauche républicaine (ERC).

Cette dynamique complexe et contradictoire s’est développée sur la toile de fond d’une globalisation devenue folle, ayant façonné une construction continentale piétinant la souveraineté démocratique des peuples, affaiblissant la légitimité des États, favorisant les inégalités de développement entre les nations et en leur sein, soufflant sur les braises des égoïsmes infranationaux, et allant même dans un passé récent jusqu’à caresser l’idée d’une « Europe des régions », dans le but manifeste de détruire les espaces étatiques de solidarité pour mieux généraliser la « concurrence libre et non faussée ».

La disparition des repères hérités de l’histoire et la dilution un peu partout des liens de citoyenneté seuls à même de permettre l’affranchissement des assignations communautaires ont, au final, provoqué la multiplication des recherches identitaires et des fragmentations territoriales. Au point de faire surgir, ou resurgir, de l’Italie du Nord à la Flandre belge, des phénomènes nationalitaires exprimant leur refus « de payer pour les autres », sous-entendu les populations moins bien loties avec lesquelles leurs entités locales coexistaient jusqu’alors dans des cadres nationaux communs. C’est aussi ce contexte qui explique l’âpreté du conflit actuel.

Oubliant que son pays était redevenu une poudrière, la droite post-franquiste, de retour à la tête de l’Espagne depuis 2011, a allumé une mèche à combustion lente. Elle le fit, circonstance aggravante, avec l’appui d’une couronne aussi déphasée que secouée par ces scandales qui ont conduit à l’abdication du père de Felipe VI, l’actuel tenant du Trône. Alors qu’un statut reconnaissant la Catalogne comme « nation » et lui octroyant une large autonomie avait été négocié avec le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, que le texte en avait été massivement approuvé par les Catalans en 2006, les députés du Parti populaire avaient saisi le Tribunal constitutionnel espagnol. Ils eurent gain de cause, en 2010, avec l’annulation de 14 des 224 articles du nouveau statut, dont celui qui consacrait de facto le caractère plurinational de l’État espagnol. En pratique, ils ruinaient toute chance d’aboutir à une perspective politique qui eût pu servir à résoudre d’autres conflits, dont celui qui ravage l’Euzkadi depuis si longtemps.

Quoi que l’on pense des plus récentes initiatives du président de la Generalitat et des élus de l’Assemblée catalane qui le soutiennent, elles ne furent que la conséquence du coup de force initial des amis de Monsieur Rajoy. La brutalité de la réponse au référendum d’autodétermination, de la part d’un pouvoir miné par la corruption et gouvernant sans majorité aux Cortes depuis 2015, l’ignorance de l’appel de Carles Puigdemont au dialogue comme de sa proposition de suspendre à cette fin la déclaration d’indépendance, la dissolution désormais programmée des institutions autonomes n’ont fait qu’enfoncer l’Espagne dans l’impasse.

Seul le dialogue peut aujourd’hui dégager les pistes d’une solution politique. Ce retour à la raison suppose néanmoins que soit acté le principe du droit imprescriptible d’un peuple à déterminer librement son destin. Ce dernier n’implique d’ailleurs pas nécessairement une séparation, la dislocation de l’État central ne revêtant pas en soi une portée progressiste ou anticapitaliste, comme l’imaginent certains secteurs de l’extrême gauche européenne. Elle peut même aboutir à opposer entre elles les populations dominées d’Espagne. C’est Léon Trotsky qui, dès 1931, tout en reconnaissant « le caractère progressiste, révolutionnaire-démocratique, de la lutte nationale catalane contre la suzeraineté espagnole, l’impérialisme bourgeois et le centralisme bureaucratique », mettait en garde ses amis contre tout ce qui pouvait « diviser le prolétariat d’Espagne en secteurs nationaux » (in La Révolution espagnole, 1930-1940, Les éditions de Minuit 1975). Les mots portent, certes, l’empreinte d’une autre époque, l’avertissement n’en reste pas moins d’une brûlante actualité…

En l’occurrence, l’autodétermination peut parfaitement se réaliser dans le cadre d’une large autonomie politique et culturelle. Laquelle suppose toutefois que gouvernement et partis espagnols respectent la parole des citoyens de Catalogne comme les représentants qu’ils se sont donné. Plus encore, il leur faut consentir à ouvrir le débat sur les institutions de l’État central, la faillite patente d’une monarchie totalement délégitimée mettant clairement à l’ordre du jour l’avènement d’une République démocratique, dont la nature fédérative garantirait une unité espagnole renouvelée.

À l’inverse, le choix de la surenchère autoritaire et de l’asphyxie économique de la Catalogne, dans lequel s’enferme le pouvoir de Madrid, ne peut que creuser des failles déjà très profondes, mener vers l’implosion du pays, exacerber les pires haines nationalistes, faire resurgir les nostalgies recuites du passé franquiste (on l’a bien vu dans ces manifestations anti-indépendantistes où paradait une extrême droite saisissant l’occasion de faire son grand retour dans la vie publique). Bref, il menace d’interdire aux diverses populations et nationalités de retrouver durablement la paix et l’harmonie.

C’est dire si l’apparente impavidité des dirigeants de l’Union européenne, à commencer par ceux de notre pays, paraît irresponsable. L’ignorance de la question catalane, et du même coup l’encouragement apporté à Mariano Rajoy dans sa dérive répressive, sont en effet de nature à ébranler un peu plus l’idée d’Europe elle-même. Qui ne voit qu’une construction privée de tout esprit démocratique pour mieux agir au seul bénéfice des marchés, exaltant au demeurant le dépassement d’États-nations décrétés obsolètes, est en train d’engendrer des manifestations multiforme de désagrégation, associant recherches d'une souveraineté évanouie, replis sur soi, et particularismes mus par de froides logiques de compétition ? Tout cela peut parfaitement conduire à la balkanisation de notre continent.

L’explosion meurtrière de l’ex-Yougoslavie n’est pas si éloignée que l’on puisse se permettre de mésestimer à quelle situation immaîtrisable pourrait mener, à terme, sur fond de perte d’autorité accélérée des institutions pilotées depuis Bruxelles, l’enchaînement du Brexit, de l’implosion de l’Espagne, de la montée de droites xénophobes et de forces fascisantes, ou encore des revendications sécessionnistes se multipliant du Tyrol à la Transylvanie, pour ne pas parler de la Corse ou de la Bavière…

Si l’on ne saurait, comme d’aucuns ont cru bon de le faire, en appeler à des médiations européenne ou française (au nom de quelle légitimité les autorités concernées pourraient-elles s’instituer en juges de paix d’un conflit dans lequel elles ont pris le parti que l’on sait ?), l’intervention des opinions publiques, des formations citoyennes et des élus attachés à la démocratie apparaît, elle, de la plus grande urgence. Pour que le droit l’emporte sur la force, la coopération sur la rivalité, la solidarité entre les peuples sur leur affrontement fratricide…