DEUX ENSEIGNEMENTS PRINCIPAUX

J’en retire, pour ma part, un double enseignement. D’abord, c’est le noyau dur du peuple de gauche, et singulièrement l’aile la plus déterminée de l'électorat socialiste, qui se sont mobilisés ce 22 janvier et ils ont, à plus de 54%, en se portant sur Hamon et Montebourg, voulu sanctionner nettement la gestion sociale-libérale des cinq années écoulées (le candidat Peillon ayant voulu se tenir à distance de l’action de François Hollande, et le total des soutiens déclarés de cette dernière, de Valls à de Rugy, de Bennahmias à Pinel, atteignant péniblement 38,85% des voix). Ensuite, à l’image de ses homologues du continent, la social-démocratie française entame aujourd’hui sa recomposition, et cette dernière va s’opérer sous la pression d’une forte polarisation à gauche, ce dont on doit se féliciter. Par conséquent, s’il n’est sans doute pas faux de dire que le parti né à Épinay sous l’égide de François Mitterrand se révèle en état de désintégration avancée, cela ne referme pas pour autant l’espace d’une social-démocratie cherchant à se refonder en tirant les leçons des spectaculaires échecs auxquels a partout mené l’accompagnement de la mondialisation marchande et financière.

Voilà qui me conduit à souhaiter ardemment que, ce 29 janvier, Manuel Valls soit renvoyé dans ses foyers par celles et ceux qui participeront au second tour de la « primaire ». Je ne veux évidemment pas remettre le PS au centre du jeu politique, comme certains se montrent parfois tentés d’en accuser ceux qui pensent comme moi : le changement en cours des rapports de force peut, en effet, s’avérer une chance de clarifier les discussions d’orientation et de faire bouger les lignes au sein de la gauche.

Il ne s’agit pas davantage, de ma part, de minimiser les différences qui peuvent exister avec Benoît Hamon : j’ai déjà eu l’occasion d’écrire ici que je préférais l’instauration d’une sécurité sociale professionnelle à la création d’un « revenu universel d’existence » qui pourrait amener tout un pan de la société vers une forme d’exclusion instituée de l’emploi salarié. Cela doit-il conduire à ignorer l’important « bouger » qui est en train de s’opérer au cœur de notre camp social et politique ? Peut-on se comporter comme si une victoire de la gauche du PS, dimanche prochain, représenterait un handicap à l’émergence de la perspective d’avenir que cherche de toute évidence notre peuple ? Poser ces questions, c’est déjà y répondre…

Pour me montrer encore plus précis, je considère que Jean-Luc Mélenchon et ses porte-parole commettent une lourde faute politique en traitant par le mépris le phénomène révélé par la « primaire ». En adoptant une posture qui paraîtra inévitablement très politicienne à l’opinion, dès lors qu’ils se complaisent à décrire, sur les plateaux de télévision, leur intention de prendre Benoît Hamon dans le « casse-noix » (ce sont les termes utilisés) que représenteraient les candidatures soutenues par « En Marche ! » d’un côté, la « France insoumise » de l’autre. En affichant, envers un million et demi de citoyens, quoi que l’on puisse penser de la complexité de leurs motivations, cette condescendance qui ne les distingue en rien de celle qui caractérisait hier des hiérarques socialistes imbus de leur prédominance. En renvoyant, dans une attitude infra-politique, au PS le qualificatif de « petite gauche » (je l’ai malheureusement entendu ces derniers jours), oubliant du même coup que c’est demain toute la gauche qui peut se retrouver confinée à… un tout petit espace.

En d’autres termes, je suis absolument convaincu que les millions d’hommes et de femmes qui persistent à se réclamer de la gauche en des temps pourtant difficiles attendent de l’ouverture, du dialogue sur le fond des solutions en présence, de la responsabilité sur le terrain crucial de l’unité indispensable pour faire face à une droite de revanche et à un lepénisme porteur de liquidation de la République. Aucune construction durable ne s’avérera possible sans eux. Et c’est pourquoi, si le second tour de la « primaire » confirme le premier, il importera de tendre la main, de proposer l’ouverture immédiate d’une discussion sur les moyens et les propositions à partir desquels un large rassemblement redeviendrait possible.

NI L’INDIFFÉRENCE, NI L’HOSTILITÉ NE SONT ACCEPTABLES

La victoire de Benoît Hamon sera d’abord la sanction méritée d’un quinquennat devenu insupportable à l’immense majorité de celles et ceux qui avaient apporté leurs suffrages à François Hollande en 2012, avant de voir piétiné leur vote. Elle traduira la volonté, que l’on sent monter des profondeurs du pays, de s’extraire des rets de l’austérité ayant plombé toute relance économique et d’une logique de « l’offre » ayant seulement bénéficié aux plus puissants. Elle redonnera du sens au combat transformateur et facilitera le débat sur le nouveau cap dont la France a besoin. Elle rouvrira un chemin à des convergences que les choix hollando-vallsistes obstruaient. Elle pourra redonner à la gauche, si celle-ci se montre à la hauteur, une chance de revenir dans la course à l’Élysée comme dans la compétition législative ultérieure, en retrouvant une chance d’accéder au second tour de la présidentielle et de battre Monsieur Fillon et Madame Le Pen.

Pour se convaincre que tel est désormais l’enjeu, il suffit d’observer avec quelle hargne – je devrais plutôt parler de haine, lorsque certains éditorialistes de renom osent comparer le député des Yvelines à… Donald Trump – les bouches à feu de la pensée normalisée ont réagi au coup de tonnerre du 22 janvier. À les entendre, la candidature Hamon ne serait que l’incarnation d’une vision utopiste condamnant la gauche à une très longue cure d’opposition. Comme si ce n’était pas d’abord pas le renoncement devant les désidératas de la finance et des actionnaires qui avait coupé le courant social-démocrate de ces classes travailleuses et populaires sans lesquelles on ne peut espérer réunir de majorité électorale !

Chacun sait dorénavant à quoi s’en tenir. Y compris pour ceux qui, comme moi, ne figurent pas au nombre des acteurs de la « primaire », l’indifférence ou la neutralité ne sont pas de mise. Je l’avoue bien volontiers, à quiconque m’interroge ces temps-ci sur l’opportunité de se rendre aux urnes dimanche prochain, je réponds sans détours : « Si vous considérez que c’est l’intérêt général qui se trouve en jeu, si vous pensez que c’est dans sa recomposition et son redressement, non dans le choc de dynamiques destructrices que la gauche peut retrouver un avenir, allez voter pour battre Manuel Valls ! Afin que l’horizon commence à s’éclaircir de nouveau, au terme de cinq années au cours desquelles l’espoir aura été systématiquement anéanti. » En résumé, lorsque l’on est de gauche, on ne joue jamais la politique du pire. Tout ce qui permet de combattre le découragement est, au contraire, une bonne nouvelle.