Le scrutin appelé à désigner la nouvelle collectivité de Corse, dont le second tour intervient ce dimanche 10 décembre, revêt une importance cruciale. Pas simplement pour l’avenir de l’île et de ses habitants, pour la France tout entière… Pas simplement du fait d’une poussée autonomiste-indépendantiste dont les diverses composantes totalisent plus de 67% des suffrages exprimés, mais du fait des conséquences de la consultation sur l’avenir institutionnel de notre pays.

Jean-Luc Mélenchon, qui avait choisi durant la campagne de torpiller la seule liste de gauche en lice – celle dont le Parti communiste et la représentation locale de la « France insoumise » constituaient, avec d’autres formations plus modestes, la colonne vertébrale – voit dans les résultats du premier tour une nouvelle manifestation du « dégagisme ». C’est, pour le moins, chausser des lunettes déformantes. Même s’il est vrai que tout le système ayant ordonné la vie politique corse durant des décennies vient de se désintégrer spectaculairement.

La domination des clans, historiquement représentés par quelques grandes familles – Rocca Serra à droite, Giaccobi chez les radicaux de gauche – est désormais réduite en cendres, tandis que l’ensemble des formations traditionnelles ont été balayées. Les représentants de la droite continentale sont marginalisés (avec, à peine, 13% des suffrages), le parti de Monsieur Macron échoue à s’implanter, le Front national est mis en déroute (avec 3,28% des voix, quand Madame Le Pen en obtenait 28% au premier tour de la présidentielle et... 48,52% au second) et, surtout, la gauche connaît un affaissement sans précédent (la liste « L’avenir, la Corse en commun » dépasse tout juste les 5% et est éliminée du second tour).

Ce dernier événement ne saurait être banalisé. Si les formations conservatrices, de droite ou bonapartistes, furent toujours fort puissantes en Corse, et si le poids particulier d’un PRG clanique y brouillait quelque peu les clivages partisans, il n’en existait pas moins une gauche à l’influence non négligeable. Comme en témoigna l’élection du communiste Dominique Bucchini, ancien maire de Sartène, à la tête de l’Assemblée territoriale, qu’il présida jusqu’en 2015. Sans compter qu’un puissant mouvement social bouleversa à plusieurs reprises le contexte insulaire, à l’image du mois de grève des fonctionnaires contre la cherté de la vie, et des milliers de personnes mobilisées à cette occasion, en avril 1989.

La redistribution des cartes en cours profite donc à « Pè a Corsica », qui aborde le second tour forte de 45,36% des voix. La nouvelle percée de cette coalition des autonomistes de Gilles Simeoni et des indépendantistes de Jean-Guy Talamoni, en progression de 20 000 voix sur un corps électoral comptant seulement 230 000 inscrits, fait suite à une série de succès : lors des municipales de 2014, des territoriales de 2015 et des législatives de cette année. Ce qui procède de trois facteurs fortement imbriqués.

D’abord, l’existence incontournable d’un fait corse, se perpétuant depuis l’éphémère proclamation de la République de Pascal Paoli en 1755 (première du genre sur notre continent, dont la Constitution émanait, au surplus, de la plume de Jean-Jacques Rousseau), et que les gouvernements nationaux méprisèrent, lorsqu’ils ne cherchèrent à le réprimer avec violence (souvenons-nous que le FLNC vit le jour après l’assaut donné par les gendarmes à une cave viticole occupée par des régionalistes à Aleria, en 1975, sur ordre de Jacques Chirac alors Premier ministre). Ensuite, le changement radical de stratégie du camp nationaliste, qui a forgé son unité sur la priorité désormais donnée à la conquête de positions institutionnelles, à la suite du renoncement de sa faction clandestine à la « lutte armée ». Enfin, la colère des Corses, qui se trouvent en proie à un sentiment dévastateur d’abandon, subissent une précarisation massive (un habitant sur cinq vit sous le seuil de pauvreté), et vivent la destruction de leurs services publics plus durement encore que l’Hexagone.

En l’absence d’alternative de gauche suffisamment crédible, tous ces éléments ont fini par se catalyser en quête identitaire, dont le nationalisme a su habilement jouer. Comment ne pas faire la relation entre l’évanouissement du vote lepéniste en ce mois de décembre et la progression impressionnante de « Pè a Corsica » ? Comment ignorer que cette dernière alliance a, dans la période écoulée, épousé délibérément un racisme grandissant envers les populations immigrées d’origine maghrébine, comme l’ont illustré les tensions de l’an passé sur la plage de Sisco et à Ajaccio ? Comment ne pas relever, au cœur de la plate-forme de la liste arrivée en tête, la revendication d’une corsisation des emplois, d’une préférence corse pour l’appeler par son nom, qui rompt avec nos lois républicaines les plus fondamentales, et dont on imagine sans peine les futures cibles ?

Autant dire que, du prétendu « dégagisme » dont s’exalte Jean-Luc Mélenchon sur son blog, émane un fumet plutôt désagréable aux narines progressistes. Les révérences réitérées du leader de la « France insoumise » à la sagesse des leaders nationalistes – ils auraient généré « un enthousiasme et un optimisme fédérateurs », rien que cela –, qui contrastent tant avec le tombereau d’injures déversées sur les communistes – nous ne serions plus, à l’en croire, que des « faussaires » –, expriment même un aveuglement préoccupant. À moins qu’elles ne viennent révéler, ce qui ne serait pas moins alarmant, une stratégie consistant à vouloir fédérer, à défaut d’un peuple qui s’est massivement abstenu le 3 décembre (à 51,17%, proportion atteignant jusqu’à 60% dans les quartiers populaires d’Ajaccio ou de Bastia), des forces disparates dont le seul point commun est de contribuer à l’ébranlement de l’ordre établi.

D’ailleurs, le résultat de la consultation corse pourrait bien se prolonger d’un éloquent pas-de-deux des nationalistes avec le pouvoir macronien. Les premiers, qui dirigeaient déjà la précédente Assemblée, ont sans difficultés approuvé le cadre fixé par la réforme territoriale imposée à la France sous le précédent quinquennat. Or celle-ci, à travers la création de mastodontes régionaux et de puissantes métropoles exerçant leur action au détriment des départements et des communes, vise rien moins que le démembrement de notre République. Cette République, dont les néolibéraux combattent depuis toujours l’unicité et l’indivisibilité, y voyant un obstacle à la mise en concurrence des territoires, qu’ils appellent de leurs vœux. Ce en quoi ils ont parfaitement raison, ces principes fixant à la puissance publique la mission de garantir des mécanismes de péréquation au service de l’égalité entre les citoyens, où qu’ils résident. Que ces exigences se soient, au fil des attaques subies, fortement altérées n’a toutefois pas empêché Emmanuel Macron de se fixer pour priorité, dès le début de son mandat, en juillet, l’accélération du processus institutionnel initié par son prédécesseur.

La nouvelle entité corse, regroupant l’ancienne Assemblée régionale et les deux départements existant antérieurement, va ainsi disposer de compétences considérablement étendues, quoique la loi ne lui octroie nullement les moyens financiers correspondant, baisses drastiques des dotations de l’État obligeant. Elle pourrait, de ce fait, devenir le véritable laboratoire du démembrement programmé par le président de la République.

Soyons parfaitement clair. Il ne saurait être question de dénier aux nationalistes le droit de défendre l’autodétermination de l’île, voire son indépendance, ces revendications pouvant être librement défendues dans un débat démocratique clair et contradictoire. Il ne s’agit pas davantage de contester la légitimité de leur probable victoire dimanche prochain. Le problème vient du fait qu’ils ne se cachent pas de vouloir expérimenter leurs orientations et placer la République devant un fait accompli : décrocher la Corse, au nom de l’autonomie à laquelle ils prétendent vouloir se limiter dorénavant, de la communauté républicaine française. Avec en ligne de mire manifeste, l’avènement de cette « Europe des régions » dont on nous rebat les oreilles depuis des lustres, laquelle ne peut s’épanouir que sur les ruines de ces espaces de solidarité que représentent encore les États-nations...

Il fait peu de doutes que cette entreprise va bénéficier de la complicité tacite de l’Élysée, dont la future majorité de l'Assemblée insulaire partage de toute évidence la cohérence politique et économique. Nul ne doit, en effet, oublier qu’au nombre des engagements présidentiels de Monsieur Macron, figurait « l’ouverture d’un processus de dialogue en vue de déboucher dans les meilleurs délais sur une autonomie de plein exercice et de plein droit. » Et il était immédiatement précisé : « S’il apparaît que le cadre actuel ne permet pas à la Corse de développer ses potentialités, alors nous pourrons envisager d’aller plus loin et de réviser la Constitution. » Ainsi, en quelques mots, le sens de l’opération en cours était-il parfaitement décrit.

C’est aux Corses qu’il importe maintenant de penser. Piégés par une confrontation électorale dont les enjeux réels leur restaient dissimulés, ils vont subir le choc de logiques de compétitivité à outrance qui aggraveront terriblement leurs difficultés. Pire, ils risquent de passer de la tutelle de clans qui leur étaient devenus odieux, à celle de multinationales attirées par le dynamitage espéré de règles sociales protectrices des populations, de spéculateurs immobiliers appâtés par la promesse de gains faciles, des mafias prospérant à l’ombre des marchés.

L’absence de gauche dans la nouvelle collectivité territoriale va, dès lors, peser fort lourd. C’est la raison pour laquelle notre soutien déterminé doit aller vers les forces qui vont, dans ce contexte si difficile, s’efforcer de redonner une voix à celles et ceux qui viennent d’en être privés. À commencer par nos amis communistes de Corse…