Nous aurons eu, ces derniers jours, une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne : Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon auront enfin pris langue, laissant même espérer une rencontre dans les prochains jours. La mauvaise : ce contact à peine renoué, les équipes des deux candidats se seront engagées, à distance, dans une partie de cache-cache particulièrement pénible, dont beaucoup auront tiré la conclusion que le chef de la « France insoumise » cherchait surtout un prétexte pour refuser l’unité de candidature à la présidentielle. D’autant que, dans le même temps, Yannick Jadot parvenait, lui, à conclure un accord avec son compétiteur socialiste…

Au point où nous sommes rendus, les choses doivent être dites clairement. La France vit à l’heure de tous les dangers. Le Front national n’aura cessé de progresser dans les enquêtes d’opinion, au point que sa présidente semble devoir faire jusqu’au bout la course en tête et que son élection devient, de jour en jour, plus plausible. Le candidat de la droite aura fini par reprendre sa campagne, à ceci près que le scandale l’ayant dépouillé de sa légitimité n’aura fait que renforcer sa détermination à conduire, coûte que coûte, son entreprise de régression sociale et démocratique. Quant à Monsieur Macron, le soutien que vient de lui apporter François Bayrou peut lui laisser espérer un regain de dynamique, qui le qualifierait, au détriment de la gauche, pour le match final contre la représentante de l’extrême droite.

Ladite gauche s’en retrouve interpellée sur son avenir. Elle se voit menacée d’une marginalisation électorale dont le prix pourrait être terrible, dès le scrutin législatif et au lendemain de cette séquence électorale. Quiconque prendrait son parti de l’échec se profilant ou, pire, justifierait une fracture de nature à lui interdire inéluctablement l’accès au second tourde la présidentielle, ferait preuve d’une irresponsabilité criminelle. Que le peuple de gauche, on peut en être sûr, ne pardonnerait pas…

À cet égard, si sa proposition, au soir de la « primaire » de janvier, de discussions en vue d’aboutir à un rassemblement aura été la bienvenue, Benoît Hamon ne peut laisser maintenant certains de ses partisans la résumer, à demi-mots, à une tentative de siphonage de l’électorat potentiel de Jean-Luc Mélenchon. De son côté, ce dernier ne saurait insulter l’intelligence des citoyens en présentant, comme des débats de clarification, une succession de mises en demeure essentiellement destinées à révéler les turpitudes dont il soupçonne son interlocuteur socialiste, quoique celui-ci soit sorti vainqueur de sa confrontation avec Manuel Valls.

Dans une lettre qu’il dit destinée à « voir ce que nous pouvons faire d’utile », le candidat Mélenchon égrène remarques grinçantes (« il est évident que dans les sondages ta candidature reste à un niveau extrêmement bas »), demandes de « garanties politiques sur (l’engagement de Hamon) à rompre avec le quinquennat et son bilan », et exigence appuyée que le désormais représentant du PS démontre qu’il lui est « possible de (s’)avancer largement » vers les 357 mesures du programme des Insoumis, « quitte à ce que ceux qui (le) combattront de toute façon dans (son) parti prennent leur distance ». Il demande, en ce sens, un refus de tout accord avec Emmanuel Macron, l’abolition des « mesures emblématiques » prises ces cinq dernières années, l’instauration de la « Sécurité sociale intégrale », la restauration de la retraite à 60 ans, la sortie du nucléaire avec passage « aux 100% d’énergies renouvelables », la dénonciation de l’accord Ceta, ou encore le retrait de l’Otan. Sans parler de cette autre exhortation portant sur la non investiture des figures sociales-libérales du PS en vue des législatives. À ces conditions, il se dit disposé « à consulter les 250 000 personnes qui se sont personnellement engagées à (ses) côtés sur la proposition qui leur serait faite ».

Nombre des questions soulevées par Jean-Luc Mélenchon revêtent une certaine pertinence. Comment, en effet, reconstruire une dynamique populaire sans, par exemple, vouloir abroger la loi El Khomri ou remettre en cause le dispositif du Cice, lequel n’aura profité qu’aux actionnaires sans relancer l’activité ni protéger l’emploi ? Comment imaginer ceux qui ont trahi toutes les attentes de leurs mandants après 2012 défendant demain une alternative à leur propre bilan ? On ne peut pour autant approuver la méthode utilisée par celui qui avait porté, en 2012, les couleurs d’un Front de gauche affichant alors une ambition pour la gauche tout entière.

D’abord, l’argumentation de la lettre ouverte rappelle une pratique dans laquelle aura longtemps excellé l’une des branches du trotskysme, le courant lambertiste pour être précis, que Jean-Luc Mélenchon connaît bien pour y avoir fait ses premiers pas de militant. Elle consiste, en se parant de la vertueuse intention d’aboutir à un « front unique », à mettre ses interlocuteurs « au pied du mur », afin de mieux démasquer leur duplicité. Outre que cette bataille en trompe-l’œil pour l’unité n’aura jamais abusé très longtemps sur les arrières-pensées de ceux qui y recouraient, elle aura toujours eu pour résultat de creuser les divisions que l’on se targuait de vouloir surmonter.

Ensuite, pareille démarche ne fait qu’entretenir la plus préjudiciable des confusions. Ce n’est pas par des oukases, des proclamations de radicalité ou des mots générateurs de tensions que l’on répondra au désir de gauche qui renaît dans le pays et que l’on fera progresser une perspective en laquelle puisse se reconnaître une majorité de Français. C’est, au contraire, en faisant porter la discussion sur les axes d’un programme tournant le dos aux renoncements du passé et répondant aux urgences du moment que l’on réveillera l’espoir, et que l’on redonnera à notre peuple l’envie de se battre pour pour le redressement du pays et pour de nouvelles conquêtes.

Extraire la France des griffes d’une finance prédatrice, reprendre le contrôle du système bancaire, permettre ce faisant à la puissance publique de recouvrer des marges de manœuvre au service du redémarrage de l’économie. Faire souffler sur ce pays le grand vent de l’égalité et de la justice, en entamant la redistribution des richesses au moyen d’une grande réforme de la fiscalité, en déclarant la guerre au chômage grâce à la sécurisation des parcours professionnels de chacun comme à une nouvelle diminution de la durée du travail, en augmentant les revenus des classes travailleuses et populaires. Engager la réindustrialisation de nos territoires, affronter dans ce cadre les défis de la révolution numérique, imaginer un nouveau mode de développement écologiquement soutenable. Répondre à une crise démocratique devenue phénoménale en relevant la citoyenneté, en élargissant les droits du plus grand nombre à la ville comme à l’entreprise, en luttant contre les fractures enfonçant un très large pan de notre société dans l’exclusion, en ouvrant sans hésitation le chantier de la VI° République. Rendre à la France une voix forte sur le continent pour porter l’exigence de l’arrêt de l’austérité et du dumping social, oser en ce sens affronter les gouvernements libéraux et la Commission de Bruxelles, défendre de nouveaux critères pour le déploiement des politiques européennes, aller vers une nouvelle Union émancipée de ses traités actuels. Voilà ce dont il convient de discuter.

Il faut le faire avec la volonté d’aboutir. Aboutir à un contrat permettant à toute la gauche de se retrouver autour d’une candidature unique à la présidentielle, de défaire la droite et l’extrême droite, de faire élire une majorité de gauche à l’Assemblée nationale, de gouverner ensuite tout au long de la mandature sur un projet de progrès. On doit se féliciter que, confirmant une nouvelle fois qu’« il tient la gauche debout », le Parti communiste vienne de se prononcer en ce sens, dans une « Adresse au peuple de France » appelant à un « pacte pour une nouvelle majorité à gauche ».

Le sur-place, les comportements dilatoires, les calculs non exempts d’un certain cynisme risquent toutefois de se poursuivre. Avec leurs retombées démoralisantes, si la pression citoyenne ne s’organise pas très vite. Robert Guédiguian vient d’en montrer le chemin, dans une tribune publiée par Le Monde du 23 février. S’adressant à Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, le réalisateur talentueux écrit : « Unis, vous pouvez gagner, nous pouvons gagner avec l’un ou l’autre, peu importe car vous pensez tous les deux qu’il faut en finir avec notre régime présidentiel. Les gens qui souffrent ne voteront pas pour vous si vous êtes séparés. La vague qui s’est levée se brisera sur vos bons mots et elle refluera plus loin que d’où elle était partie, chargée d’une désillusion de plus. Et vous en serez responsables. »

Dans les années 1970, au temps du Programme commun, on avait coutume de dire, reprenant un mot d’Etienne Fajon : « L’union est un combat. » Elle le reste. Mais, au vu de la gravité de l’instant, des voix par centaines de milliers doivent faire entendre qu’elles ne veulent pas qu’on la confonde avec une partie de poker-menteur.