LE CHOC ASSUMÉ DE DEUX VISIONS DE L’AVENIR

Cela fait des années, qu’avec mes camarades de Gauche unitaire, nous défendons l’idée que son indispensable refondation du futur s’effectuerait au cœur de la gauche. Que n’avons-nous entendu… Que nous courions après une illusion… Que nous étions prisonniers de schémas inspirés des années 1930, époque où l’on pouvait encore prôner le « front unique » entre partis du mouvement ouvrier… Que le Parti socialiste s’assimilait dorénavant à un astre mort, irrémédiablement coupé du peuple travailleur, ayant en quelque sort changé de nature pour n’être plus qu’une variante de la droite… Que plus rien de positif ne pourrait naître, sauf à la marge éventuellement, d’une formation ne procédant plus que du « système »

En quelques semaines, les enjeux de la bataille qui se livre à gauche et dans le pays se seront clarifiés comme jamais depuis 2012. Je ne m’en réjouis d’ailleurs que pour partie, car de cette épreuve de vérité peut, soit voir émerger un nouvel espoir pour la France, soit nous mener au pire, selon ce que nous serons capables de faire. Lorsque je dis « nous », c’est pour désigner, très au-delà du Front de gauche, les forces anti-austérité se retrouvant opposées aux orientations de l’exécutif, toutes celles et tous ceux qui ont en commun de considérer la gauche comme le parti (au sens large) du travail et des travailleurs, du progrès et de la justice sociales, de l’égalité et de la solidarité.

À cet égard, la désignation du deuxième gouvernement Valls aura au moins eu pour effet bénéfique de confirmer que, dans leur confrontation de plus en plus aiguë, deux orientations traversaient la gauche dans son ensemble. On l’avait perçu, au sein d’Europe-écologie-Les Verts, lorsque le refus de ses deux ministres d’intégrer la première équipe conduite par Manuel Valls avait été suivi de l’entrée en dissidence d’une partie du groupe parlementaire et d’une minorité de la direction du parti, lesquelles n’hésitèrent pas, fin août, à affirmer leur disponibilité à poursuivre l’aventure gouvernementale, fusse sur une ligne tournant entièrement le dos aux termes du contrat souscris par François Hollande avec les écologistes. On l’avait également vu avec l’apparition de « frondeurs » de moins en moins disposés à voir leur famille politique dériver d’un social-libéralisme déjà en échec vers un libéralisme à peine assorti pour la forme de quelques bons sentiments sociaux. Après l’éviction, d’une extrême brutalité, des trois ministres parvenus à la conclusion que la politique hollando-vallsiste menait le PS et toute la gauche dans le mur, l’université de La Rochelle aura vu la tourmente atteindre le parti dominant la gauche depuis bientôt 40 ans.

Prenons bien la mesure de ce qui se sera passé ce week-end-là. Il est sans précédent qu’un Premier ministre se voit siffler par des militants qui eussent dû en principe l’acclamer, que même le service d’ordre mette « crosses en l’air » en refusant d’assumer sa protection, ou encore que les contempteurs de la politique mise en œuvre au sommet de l’État se fédèrent en un mouvement politique baptisé « Vive la gauche ! ». L’événement est, décidément, d’une immense portée.

En évinçant une poignée de ministres rétifs à observer plus longtemps la règle du silence, en désignant à Bercy l’un des fleurons du capitalisme financier autant que rapace jadis désigné comme l’adversaire de tout ce que le pays comptait alors d’opposants au sarkozysme, en se faisant acclamer debout par les participants de l’université d’été du Medef, en annonçant aux Français que l’on allait réviser les « seuils sociaux » ou faciliter le travail le dimanche tandis que l’on préparait l’opinion à la liquidation pure et simple des 35 heures, en procédant même au détricotage de la loi Alur (l’une des rares lois sociales, portée en son temps par Cécile Duflot, de ce début de quinquennat nauséeux) pour la plus grande joie des promoteurs immobiliers, le Premier ministre entendait passer en force et placer le monde du travail devant le fait accompli. Et il affichait même l’intention d'agir par ordonnances, au mépris de ceux qui refusent des décisions et, plus encore, de sa propre majorité parlementaire. L’ancien directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, le très trash Pascal Lamy, devait d’ailleurs très clairement résumer le projet sous-jacent à la grande opération en cours : « La balance vient de pencher du côté social-démocrate. » Et d’avouer, dans la foulée, qu’il ne verrait pas d’un mauvais œil une scission du parti né à Épinay en 1971. Voilà donc le PS considéré comme un obstacle, de par son histoire et l’attachement de ses adhérents à un certain nombre de principes, par ceux-là même qui nous expliquent à longueur de discours que leur mission est de « réformer » une nation engoncée dans son « conservatisme ». Une logorrhée qui n’a plus rien à envier à celle d’une droite que notre héritage républicain et les conquêtes arrachées par le monde du travail ont toujours révulsé…

L’ARROGANCE DÉMULTIPLIÉE DE L’ARISTOCRATIE DE L’ARGENT

À l’unisson, milieux d’affaire et Medef, sociaux-libéraux (ou libéraux-sociaux car, je le répète, on ne sait plus trop où classer ceux qui inspirent la démarche du pouvoir) et faiseurs d’opinion ont bien perçu qu’une brèche s’était ouverte pour en finir avec ce qu’ils nomment les « dogmes socialistes », lesquels ne sont au fond rien d’autres que les fondamentaux de la gauche. « C’est l’heure du choix », tonne le PDG d’Axa, appelant à « sortir d’un modèle d’échec et de 25 ans d’errements ». Avant que Monsieur Gattaz ne vienne à son tour appuyer sur le champignon, en laissant fuiter un « plan sans tabous » où il est question de déroger au Smic pour certaines catégories de salariés et d’en finir avec la durée légale du travail, au prix d’une nouvelle et forte régression d’un pouvoir d’achat déjà en berne, sans parler de la suppression de plusieurs jours fériés. Encore un effort, et l’on nous incitera bientôt à consentir au travail des enfants… Le « pacte de responsabilité » était censé avoir pour contrepartie l’engagement du patronat à investir et créer des emplois. On voit à présent qu’il s’agissait d’un marché de dupes, et que si actionnaires et dirigeants d’entreprises empochent sans états d’âme les énormes ristournes fiscales qu’on leur accorde en série depuis un an, ils en profitent surtout pour s’engraisser et exiger toujours davantage de gouvernants qui leur apparaissent prêts à céder à toutes leurs outrances.

De ce côté-là, il est désormais de bon ton d’exhorter les deux têtes de l’exécutif de s’inspirer au plus vite de « l’exemple » jadis donné par le chancelier Schröder. On omet seulement, au passage, que le fameux « Agenda 2010 » et les non moins fameuses lois Hartz, attaque sans précédent contre le système de protection sociale doublée de la libéralisation forcenée du marché du travail, auront réussi l’exploit de faire exploser les inégalités outre-Rhin, sans pour autant doper l’investissement patronal (le taux d’investissement des entreprises, rapporté à leur valeur ajoutée, sera ainsi tombé de 20,5% en 1998 à 17,1% en 2005, année où le SPD perdit les élections). On passe tout aussi pudiquement sous silence que les années noires de la coalition entre sociaux-démocrates et Grünen allemands auront laissé la gauche exsangue, incapable jusqu’à aujourd’hui d’incarner une solution de rechange au pouvoir des conservateurs, le parti-frère du PS français n’étant présentement plus que la roue de secours de l’équipe de Madame Merkel. Notre droite peut exulter : en se coupant de tout soutien populaire, ceux qui nous dirigent lui laissent convoiter une revanche proche. « Vu de gauche, avec un tel programme, Manuel Valls vend son âme au diable. Il ne lui reste plus qu’à chercher une majorité de droite », aura du coup pu récemment écrire, gourmand, l’éditorialiste du Figaro.

Pour l’heure tout du moins, la blitzkrieg matignonesque n’apparaît pas franchement comme une réussite. Messieurs Hollande et Valls doivent naviguer dans une bourrasque permanente, sur l’esquif brinquebalant d’une majorité dont la base ne se sera jamais révélée aussi étroite. Qu’on en juge : à peine un appel de 200 députés en soutien au pouvoir venait-il d’être publié, que plusieurs de ses signataires exprimaient leur mécontentement devant les annonces gouvernementales, voire se retiraient carrément. Il n’est, en outre, pas anodin que, parfaitement instruit de l’état d’esprit des militants, le nouveau premier secrétaire du PS n’ait cessé, à La Rochelle et depuis, d’afficher ses distances avec l’équipage au gouvernail de la France. Le vote de confiance du 16 septembre, à l’Assemblée nationale, aura confirmé la tendance : l’exécutif ne dispose plus du soutien que d’une majorité relative des députés, plus de trente socialistes ont choisi de s'abstenir, tout comme la totalité du groupe écologiste et les représentants du Mouvement républicain et citoyen.

VALLS II EN MINORITÉ À GAUCHE

On me dit, dans une partie du Front de gauche notamment, qu’il s’agit d’un acte bien timoré au regard de l’ampleur de la dérive libérale que symbolise la constitution de Valls II. Sans aucun doute, eût-il fallu émettre un vote contre la confiance, tel celui de nos camarades communistes. Reste que la vitupération impuissante contre la tiédeur supposée des « frondeurs » et des écologistes interdit de saisir la dynamique réellement à l’œuvre. Voir tripler le nombre des abstentionnistes socialistes à plus de trois ans de la fin du quinquennat, voir l’intégralité du groupe Europe écologie refuser son appui au gouvernement, voir ce dernier en subir une perte abyssale d’autorité devant la représentation nationale : n’est-ce pas un événement sans précédent, dans un vote de confiance, sous la V° République ?

À présent, le fossé ne peut aller qu’en s’élargissant. Chaque jour laisse un peu plus entrevoir que le pari des gouvernants est promis à un échec cuisant, y compris pour ce qui est de ses buts affichés. Le dernier sommet européen n’a, par exemple, nullement desserré l’étau de l’austérité sur le continent, et l’on y aura même vu la chancelière allemande imposer que le futur commissaire français aux affaires économiques, Pierre Moscovici, fût placé sous la tutelle de deux vice-présidents de la Commission tout acquis à l’inflexibilité budgétaire qu’elle entend incarner. En nombre croissant, les économistes alertent les pouvoirs publics du danger d’une « japonisation » de l’économie de la zone euro, la déflation ayant entraîné l’archipel dans l’interminable tunnel de quinze ans de stagnation. Comme en écho, voilà qu’un rapport du Conseil d’analyse économique établit que notre pays se trouve en proie à l’épuisement de son potentiel d’innovation technologique, au prix d’une chute de sa productivité.

Un tel contexte appellerait des remèdes radicaux : non l’obnubilation mortifère de la baisse des déficits et du coût prétendu du travail, mais une priorité à donner à l’investissement et à la relance, donc à une dépense publique réorientée vers la conversion écologique et la réindustrialisation de la France, vers les besoins de la population, vers la consommation des ménages.

UNE ALTERNATIVE DE GAUCHE EST DEVENUE POSSIBLE

L’enjeu du choc, que j’évoquais précédemment, entre les deux visions traversant la gauche n’est pas seulement de freiner la course au précipice de l’attelage dirigeant, d’infléchir à la marge le cours des décisions prises, ou de contraindre seulement les gouvernants à renoncer aux aspects les plus provocateurs de leur action. Il est de faire surgir une alternative crédible à cette dernière, de construire avec détermination la réponse à ce constat effectué par l’ensemble des commentateurs à l’issue du rendez-vous de La Rochelle, qu’un Laurent Joffrin ne pouvait faire autrement que résumer en ces termes, dans Libération, avec ses mots et en avouant implicitement son embarras grandissant lorsqu’il lui faut trousser ses éditoriaux d’approbation de la politique de « l’offre » : « Quel est le sens de l’orientation prise depuis six mois ? Redresser le pays ? Le but est noble, mais il est celui de tout gouvernement. La gauche veut autre chose : une idée de la société future qui soit fondée sur la justice et pas seulement sur la croissance. À moins de se priver de tout soutien, la gauche qui gère aura toujours besoin de la gauche qui rêve. »

C’est parfaitement dépeindre la grande nouveauté du moment politique qui vient de s’ouvrir avec le remaniement du gouvernement. Des sondages jusqu’aux très vives tensions qui ébranlent jusqu’au centre de gravité du Parti socialiste, tout en fait foi : l’exécutif n’a pas le soutien de la plus grande partie de la gauche, celle-ci aspire d’évidence à ce que l’on emprunte un autre chemin que celui où le couple exécutif veut de force l’entraîner, et cette tendance n’épargne pas la représentation nationale. Si toutes les sensibilités refusant de suivre Messieurs Hollande et Valls dans leur folle course à l’abîme savent s’unir sur le corps de mesures d’urgence à même de faire bifurquer le cours des choses, elles disposeront des moyens de transformer une majorité en suspension en une nouvelle majorité concrète. Elles seront en mesure, ici et maintenant, de redistribuer les cartes politiques et, par conséquent, de créer les conditions du remplacement de Valls 2 par un gouvernement correspondant effectivement au vote populaire du printemps 2012.

Sentant bien qu’ils vont à contre-courant de ce qui monte avec force des profondeurs de notre camp, le dernier carré des tenants du libéral-européisme n’ont plus qu’une arme : le chantage. S’inspirant du « moi ou le chaos » qui servit d’ultime argument au général de Gaulle jusqu’à sa chute d’avril 1969, ils brandissent un « nous ou la dissolution » qu’ils conjuguent, selon les moments ou les circonstances, au « nous ou c’est la droite la plus dure qui reviendra » que leur autorise le retour annoncé de Nicolas Sarkozy, pour ne pas parler de ce « nous ou le Front national » qui a pour principal effet de faire un peu plus grandir le crédit de l’extrême droite comme force de pouvoir.

Rien, hormis la pratique de tous les gouvernements de 1958, mais certainement pas la lettre de la Loi fondamentale, ne conduit pourtant à ce scénario-catastrophe. Si Manuel Valls venait à se trouver désavoué, lui et son mentor élyséen subiraient évidemment une défaite cinglante, il leur faudrait prendre acte que la légitimité présidentielle s’est heurtée à celle - tout aussi fondée sur le suffrage universel - de plusieurs centaines d’élus du peuple, et cela imposerait seulement au premier personnage de l’État de désigner un nouveau Premier ministre. S’il s’y dérobait, s’il poussait jusqu’au bout la dérive monarchique de ces institutions en considérant que ses choix sont par nature prééminents sur la souveraineté du Parlement, s’il préférait donc sa propre désintégration et celle de la gauche au respect de la démocratie la plus élémentaire, il se livrerait à un authentique coup de force. Il ajouterait, dit autrement, le déshonneur aux innombrables désaveux populaires enregistrés depuis son entrée en fonction…

Il n’y a, par conséquent, rien de plus impératif, lorsque l’on veut sauver notre camp social et politique du désastre dont il se voit menacé, que de combattre en faveur de cette autre majorité et de ce nouveau gouvernement qui pourraient se constituer à partir des solutions alternatives avancées, tout à la fois et par-delà des différences bien normales, par le Front de gauche, Europe écologie-Les Verts ou les diverses dissidences socialistes. Retrouvée, l’unité de la gauche commencerait à rendre espoir à un peuple qui l’a peu à peu perdu. Le rouge, le rose, le vert pourraient, ce faisant, se mélanger de nouveau, au service de grandes avancées sociales et démocratiques, de la justice et de l’égalité.