La mort est généralement synonyme d’oubli… Celle de Jacques Chirac, survenue ce 26 septembre, ne fait pas exception à la règle. On encense jusqu’à la nausée le cinquième président de la V° République, quand on le fustigeait durant son règne, d’aucuns, à commencer par son successeur direct qui lui devait pourtant sa carrière, le caricaturant même sous les traits d’un nouveau « roi fainéant ». L’homme ne mérite néanmoins ni éloge amnésique, ni mépris dédaigneux. Il fut simplement le symbole de la dérive d’un personnel politique renonçant à la volonté politique pour s’adapter, assez piteusement, aux exigences de la globalisation capitaliste.

Et si nos concitoyens conservent de cette haute figure une image au fond nostalgique, c’est qu’il sut, à la différence des monarques qui se seront à sa suite installé sur le Trône, incarner une certaine image de la grandeur de la France. De lui, ils conservent pour cette raison en mémoire le refus d’entrer dans la guerre d’Irak à la suite des États-Unis en 2003 afin de ne pas s’associer à la transformation prévisible de toute une région en bourbier sanglant, l’attachement à une « politique arabe » qui devait le mener à défendre jusqu’au bout la perspective de deux États en terre de Palestine, le courage d’avoir reconnu la responsabilité des élites françaises dans la déportation des Juifs de l’Hexagone vers les camps de la mort, l’analyse précoce exprimée depuis le sommet de 2002 à Johannesburg du fatal engrenage initié par le dérèglement climatique, l’insistance sur ce qui relie notre histoire au patrimoine culturel de l’humanité avec cette traduction que demeure jusqu’à nos jours le musée du Quai-Branly.

De tout cela, par-delà les désaccords ayant pu nous opposer à un personnage qui domina le paysage à droite quelque cinquante années durant, nous lui restons redevables. Cela peut-il conduire à taire le reste ? Certainement pas. Jusque dans ses ambiguïtés, et dans la difficulté même que rencontrent aujourd’hui commentateurs ou historiens pour le caractériser, Jacques Chirac apparaît en effet l’artisan précurseur de la décomposition de notre vie publique.

Surgi du Thermidor par lequel la bourgeoisie française entreprit de porter un coup d’arrêt à la tempête révolutionnaire de 1789-1794, dont elle avait fini par s’effrayer, le bonapartisme n’a cessé d’être un trait marquant de notre existence collective. Par lui, les classes possédantes cherchèrent à répondre à une conflictualité sociale d’une intensité si exceptionnelle qu’elle focalise depuis toujours l’attention de l’Europe, et bien au-delà. À intervalles réguliers, surgissent par conséquent des personnages prétendant se situer en surplomb des classes en belligérance et nouer une relation directe avec « le peuple », à partir d’une posture autoritaire mâtinée de démagogie sociale et d’invocation tonitruante du prestige national. Raymond Aron avait trouvé les mots justes pour parler de cette « conjonction des extrêmes dans le mythe d’un héros national, le ralliement du parti d’ordre à l’aventurier adulé par les foules, l’explosion de ferveur montant vers le chef charismatique, la mobilisation des multitudes flottantes » (in Mémoires, Julliard 1983)

Il y eut des Bonaparte éminents, à commencer par le premier d’entre eux, et jusqu’au général de Gaulle qui entreprit avec succès de moderniser le capitalisme français au tournant des années 1960. Il y eut également des demi-soldes, postulant au rôle sans parvenir à être autre chose que les promoteurs de leurs aventures solitaires. Marx décrivait parfaitement les processus au terme desquels ceux-ci parvenaient à s’imposer : « La lutte des classes en France créa des circonstances et une situation telles qu’elle permit à un personnage médiocre et grotesque de faire figure de héros » (« Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte », in Karl Marx, Oeuvres, Politique, La Pléiade 1994 ). Chirac relève d’évidence de cette catégorie, quoiqu’on ne puisse le considérer lui-même comme « grotesque ».

Construisant sa marche à la magistrature suprême après avoir transformé le parti gaulliste en machine au service de son ambition personnelle, porteur d’une offre censée sortir la droite de la déréliction où l’avaient laissée les présidences de Georges Pompidou et Valéry Giscard d’Estaing aux lendemains de Mai 68, le chiraquisme s’avéra une longue succession de choix contradictoires. Au « travaillisme à la française » des premiers temps du RPR se vit substituer l’ultrareaganisme de la cohabitation avec François Mitterrand entre 1986 et 1988. Les diatribes flamboyantes de la campagne présidentielle de 1995 contre la « fracture sociale » débouchèrent sur le fameux plan Juppé, s’attaquant frontalement aux mécanismes de notre Sécurité sociale quelques mois plus tard. L’« Appel de Cochin » dénonçant le « parti de l’étranger » eut pour suite le ralliement feutré à l’Europe de Maastricht et du Traité constitutionnel. La libéralisation de l’économie qui fut une constante de se gestion, avec son cortège de privatisations et d’assauts contre ce qu’il demeurait du Pacte de la Libération, devait de même coexister avec les reculs ponctuant les épreuves de force de 1995 avec les cheminots et les agents du service public, ou de 2006 avec la jeunesse mobilisée contre le projet de CPE. Les sentences odieuses sur le « bruit et l’odeur » associés à nos concitoyens originaires de l’immigration, furent également suivies de tirades tout aussi incendiaires mais inverses visant le parti lepéniste (parti dont il n'hésita néanmoins pas à rencontrer le chef en catimini). Impossible, dès lors, d’identifier vraiment ce qui fit la cohérence d’une politique…

En pratique, aux différents postes de responsabilité qu’il occupa, à Matignon, à la Mairie de Paris ou à l’Élysée, Jacques Chirac ne cessa de gérer les équilibres instables d’une gestion des affaires dictée par les contraintes de la mondialisation néolibérale. En s’évertuant à donner le change, en prenant par exemple le visage rassurant du protecteur de notre modèle social, ou encore en accompagnant le bradage de notre patrimoine public de la création de « noyaux durs » théoriquement appelés à contrôler l’action des requins du privé, il n’en fut pas moins jusqu'au bout l’artisan de l’adaptation au forceps de la France à la volonté des secteurs dominants du capital, des marchés et des investisseurs étrangers, au prix de la dislocation sournoise de la République.

Dit autrement, la réalité de l’action chiraquienne fut ce mélange parfois déroutant d’une orientation au service des puissants, de démonstrations d’autorité illusoirement destinées à freiner la progression de l’extrême droite, de discours patelins visant à rassurer une société brutalisée par l’hyperfinanciarisation de l’économie autant qu’angoissée devant un avenir assombri, de promotion des obligés du Prince et d’affairisme, pour ne pas dire de « copinage », ruinant d’emblée les promesses vertueuses des proclamations officielles.

À l’arrivée, tout à sa poursuite éperdue d’un électorat s’évaporant dans l’abstention, lorsqu’il ne s’abandonnait pas aux sirènes du Front national, le chiraquisme finit par perdre une bonne partie de la base électorale qui avait si longtemps permis à son camp de gouverner le pays avec une certaine stabilité. Il ne devait ainsi gagner son ultime compétition, la présidentielle de 2002 qui allait le mettre aux prises à Le Pen père, avec seulement 19% des suffrages exprimés au premier tour. Seule, alors, l’exceptionnelle mobilisation de la jeunesse et de la gauche pour faire barrage à l'extrême droite lui valut un plébiscite… capital politique qu’il dilapida aussitôt en choisissant de ne satisfaire que son camp et le grand patronat.

À travers ce bilan, s’est écrit la suite, telle que nous l’avons vécue au fil de trois quinquennats. Une classe dirigeante désormais dépourvue de vision de long terme, ne trouvant même plus dans sa cupidité les points d’équilibre à même de fédérer ses différentes factions… Une France morcelée par des inégalités croissantes, meurtrie par le chômage et la précarité, en proie au mal-vivre engendré par les revenus sans cesse amoindris du monde du travail, déboussolée par sa perte de prestige sur le théâtre planétaire consécutive à son ralliement aux vues de l’Oncle Sam et de son bras armé otanien… Une démocratie mutilée par des présidences toujours plus ignorantes des attentes du pays, une citoyenneté atrophiée par une souveraineté populaire régulièrement bafouée, un ressort civique anesthésié par la montée concomitante des communautarismes et d’un individualisme consumériste…

__Au moins, pour sénile qu’il fut d’emblée, le bonapartisme de Jacques Chirac parvenait-il encore à faire illusion. Cela ne le prémunit ni des grandes secousses sociales de 1995, 2003 et 2006, les plus importantes que le pays ait connues depuis 1968, ni de l'échec cuisant essuyé à l'occasion du référendum de 2005 sur le projet de Constitution pour l'Europe. Si le soulèvement des banlieues l'entraîna à décréter l'état d'urgence pour la première fois depuis la guerre d'Algérie, il n'en évita pas moins un phénomène aussi déstabilisateur par sa résilience que les « Gilets jaunes ». Les apprentis-sauveurs suivants virent, eux, leurs prétentions se dégonfler en quelques mois à peine, au prix d’une crise de régime rebondissant régulièrement. Le temps était venu du bonapartisme de la décadence.