La mort de Georges Séguy, ce 13 août, à l’âge de 89 ans, fait disparaître de notre vie publique une haute et belle figure du mouvement ouvrier français.

Résistant à 15 ans, arrêté par la Gestapo et déporté à Mauthausen, cheminot et syndicaliste, engagé dans les grandes grèves de 1947, devenu dès 1956 membre suppléant du bureau politique du Parti communiste français, il avait ensuite, de 1967 à 1982, assumé les fonctions de secrétaire général de la CGT. C’est à ce titre qu’il avait été l’un des acteurs centraux de Mai 68 et le principal négociateur des accords de Grenelle, arrachés au patronat et au gouvernement de Georges Pompidou par la plus grande grève générale de notre histoire. Infatigable lutteur, il avait ensuite consacré la dernière partie de sa vie militante à la présidence de l’Institut d’histoire sociale et à d’innombrables causes, telle celle du désarmement nucléaire qui l’avait placé au nombre des initiateurs de l’Appel des Cent pour la paix, à un moment où l’Europe vivait les débuts d’une nouvelle Guerre froide.

Bien sûr, Georges Séguy avait, au fil de ces décennies, traversé (il en avait, également, subi les amères retombées) les âpres débats ayant agité le PCF autant que la CGT. Cela l’avait conduit à se retirer de ses responsabilités nationales, au sein des deux organisations, en 1982. Il n’en avait pas moins été, au congrès de Grenoble de 1978, l’un des premiers à ouvrir à la confédération le chemin d’une réflexion stratégique fondamentale, notamment sur son rapport aux salariés, la démocratie syndicale, l’unité des organisations de travailleurs, ou encore l’articulation des combats sociaux avec les processus de transformation politique. Certaines de ses prises de position n’avaient néanmoins pas été sans raviver l’épineux problème de l’indépendance du syndicalisme à l’égard de gouvernements de gauche – je pense, par exemple, à son exhortation, peu avant l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée, en faveur du passage d’un « syndicalisme de contestation et de lutte à un syndicalisme de négociation et de participation ». Cela ne l’avait pas empêché d’avoir, dans le même temps, commencé à dégager la CGT de la Fédération syndicale mondiale, totalement située dans l’orbite de l’Union soviétique.

C’est sur un désaccord avec la ligne qu’il avait incarnée en Mai 68, en l’occurrence l’absence de débouché politique où la CGT et du PCF avaient laissé cet immense mouvement de la jeunesse et de la classe ouvrière, que j’avais, tout jeune encore, quitté les rangs communistes. Par un inattendu paradoxe, nos parcours respectifs nous avaient pourtant amenés à nous rencontrer vingt ans plus tard. Alors président de l’Institut d’histoire sociale, il avait abordé publiquement avec moi cette importante question du bilan du plus puissant mouvement social que notre Hexagone ait connu depuis les grèves de Juin 36. L’occasion lui en avait été donnée par l’interview que je lui avais demandée pour Rouge, dont j’assumais à l’époque la direction.

Il fut, à cet égard, le premier haut dirigeant de la confédération à nouer un dialogue, franc mais parfaitement fraternel, avec l’un des principaux responsables de ce « trotskysme » qu’il avait, des années auparavant, combattu avec la plus inflexible détermination. Surtout, cet entretien avait été pour lui l’occasion d’initier ce retour critique, qu’il poursuivit par la suite, à propos de « l’échec politique » sur lequel s’était achevé le soulèvement historique de dix millions de travailleurs. Il y soulignait, dès ce moment, le contraste que cela représentait, à ses yeux, avec « le succès social » de la dynamique d’occupation des entreprises, plusieurs semaines durant, qui marqua le début de la fin du régime gaulliste (lequel devait chuter, moins d’un an plus tard, sur une tentative de plébiscite ratée).

Je ne suis pas peu fier d’avoir, à cette période de sa vie, rencontré ce militant ouvrier hors pair et d’avoir ouvert avec lui une réflexion essentielle. J’en ai, en tout cas, gardé le souvenir ému d’une intelligence aiguë, comme je n’en aurai pas rencontrée fréquemment. Plus tard, j’avais plusieurs fois rencontré Georges, qui n’avait pas plus que moi oublié notre échange. Déjà, il était fort diminué par l’âge et ce diabète qui le rongeait et devait lui coûter l’amputation des deux jambes. Mais cet inébranlable lutteur ne renonça jamais, ni à s’exprimer, ni à s’investir en faveur d’un autre avenir pour l’humanité.

C’est un honneur, pour moi, d’avoir aujourd’hui élu comme terre d’engagement cette région midi-pyrénéenne et cette ville de Toulouse qui l’avaient vu naître en 1927. Et il se trouve que, depuis un an, je suis de nouveau membre du parti qui peut se féliciter de l’avoir compté parmi ses membres éminents...