AU CŒUR DE LA GAUCHE, DISONS-NOUS…

En commençant par un bref rappel… Du constat selon lequel il existait deux orientations opposées à l’intérieur du camp progressiste, mais que la domination d’une ligne d’adaptation aux exigences du nouvel âge du capitalisme n’avait rien de fatal tant étaient nombreuses les énergies aspirant à une rupture franche avec une logique qui a partout mené à la faillite, le Front de gauche s’est construit sur une ambition : changer le centre de gravité de la gauche pour la sauver. Dès 2009, ses trois organisations fondatrices – PCF, PG et Gauche unitaire – ont répété sur tous les tons qu’elles n’entendaient à aucun prix s’enfermer dans les postures de dénonciation ou de proclamation ayant amené l’extrême gauche à l’impasse mortifère que l’on sait. Qu’elles récusaient donc les vitupérations de cette dernière contre la « gauche institutionnelle » autant que la méfiance distillée à l’endroit d’élus accusés d’inclinations « naturellement » temporisatrices (y compris lorsqu’ils adhèrent à l’une des composantes de notre front, ou lorsqu’ils peuvent partager notre souci de refonder une perspective de transformation radicale de la société). Que les charges stériles contre le système ne menaient à rien de bon pour le peuple en une période où l’extrême droite a préempté ce terrain. Et qu’il convenait plutôt de poser en termes nouveaux les questions d’une majorité et d’un gouvernement à même d’unir la gauche sur le programme de changement, social et démocratique, qu’a délaissé le noyau de direction du Parti socialiste.

Nous venons d’ailleurs, ensemble, dans le texte fixant le cap du Front de gauche pour les prochains mois, de le redire avec la volonté de relever les immenses défis nés des victoires populaires du printemps 2012. Nous voulant les « ayants-droits » de cette victoire, nous ne nous définissons pas en opposants du nouveau pouvoir, même si nous combattons sans réserves la cohérence globale de sa gestion, mais nous nous voulons force de propositions, d’initiatives et de rassemblement dans le but d’éviter qu’un immense désastre ne vienne anéantir l’espoir soulevé par l’éviction de Nicolas Sarkozy. Il s’agit, par conséquent toujours, dans un contexte évidemment bouleversé par la présence d’une partie de la gauche aux affaires, de porter le fer au cœur de la gauche… D’en faire bouger les lignes en profondeur… De défendre en sa direction une autre politique que celle mise en œuvre au sommet de l’État… D’unir sur cette base toutes les forces pouvant rendre ladite politique majoritaire dans le pays et l’appliquer dans une nouvelle configuration gouvernementale.

La proposition de loi visant à l’amnistie de militants condamnés sous le quinquennat précédent, qui criminalisa l’action sociale comme jamais auparavant, est un moment fort de concrétisation de cette approche. Sa défense au Sénat ne se sera pas limitée à des tractations de coulisses avec les autres groupes de gauche. Non ! Elle aura été livrée publiquement, afin d’instaurer un rapport de force politique et d’interpeller la gauche sur le thème : « Être de gauche, c’est se situer dans le camp du travail, indépendamment des désaccords souvent profonds qui nous séparent, c’est se souvenir qu’il n’y aurait pas eu de victoires dans les urnes, l’an passé, sans l’engagement de ces centaines de milliers d’hommes et de femmes qui n’ont que la lutte pour se faire entendre. » Et l’on doit, à cet égard, savoir gré au groupe CRC du Palais du Luxembourg de la pugnacité dont il aura fait preuve.

L’adoption d’un texte effaçant les condamnations des syndicalistes et des militants du droit au logement est, à cet égard, une première victoire dont nul n’a le droit de mésestimer la portée. Une victoire qui est à mettre à l’actif du Front de gauche dans son ensemble et, au-delà, de toutes celles et tous ceux n’entendant pas laisser la gauche s’éloigner de ses mandants. Une victoire de nature à regonfler le moral de ces militants syndicaux et associatifs qui doivent souvent se battre le dos au mur, en éprouvant de surcroît le sentiment d’avoir été trahis par ceux qu’ils ont porté au pouvoir. Si l’on veut d’ailleurs se convaincre de la signification de ce premier succès, il n’est que d’observer la hargne de classe à l’état pur avec laquelle droite et patronat auront réagi à l’événement. Monsieur Yves Thréard l’exprimait parfaitement, dans Le Figaro du 1° mars : « Pareille loi serait une insulte à la justice, un appel à l’anarchie, une gifle administrée aux entrepreneurs, une porte claquée à la figure des investisseurs. (…) Cette loi ne doit être adoptée à aucun prix. Mais si elle l’est, sa constitutionnalité devra être contestée. Pour rupture de l’égalité des justiciables devant la loi. » Fermez le ban…

UNE BRÈCHE QUI VÉRIFIE NOTRE UTILITÉ

Naturellement, les édulcorations de la proposition initiale, sous la pression de certains élus socialistes ou radicaux, avec un gouvernement manifestement embarrassé par notre initiative et un ministre de l’Intérieur affichant sa totale hostilité à ce qui pourrait venir affaiblir la vision sécuritaire sur laquelle il bâtit sa carrière, auront écarté de l’amnistie une série de secteurs qui y avaient pourtant légitimement droit, des faucheurs volontaires d’OGM aux soutiens d’enfants sans papiers. On ne peut que s’en indigner, sans pour autant s’étonner... En concentrant le tir sur un point aussi sensible pour le capital (l’éditorialiste du Figaro ne se trompe pas en parlant de « gifle administrée » à un patronat de combat…), nous n’ignorions pas que la bataille serait rude et que, compte tenu de l’étroitesse de notre représentation dans les Assemblées, elle ne serait sans doute pas remportée en une fois.

Avoir ouvert la brèche, avec un texte arraché de haute lutte (et d’extrême justesse, puisqu’à deux voix près le texte se trouvait repoussé), n’en représente pas moins un point d’appui précieux pour la suite. Non seulement pour la transformation de l’essai lorsque la discussion viendra au Palais-Bourbon, mais surtout pour l’élargissement du rapport de force afin que puissent bénéficier de la loi celles et ceux qui s’en voient encore écartés. Je constate, à ce propos, qu’après plus d’une semaine de tensions, la coordination nationale du Front de gauche a pu s’accorder, ce lundi 4 mars, sur un communiqué reprenant cette démonstration. Ce qui devrait faire redescendre la pression et nous permettre, collectivement, de dresser le bilan soigneux de l’épisode.

La leçon du point que nous venons de marquer, en dépit de ses insuffisances, me paraît être que notre Front de gauche vient de faire, une nouvelle fois, la démonstration de son utilité. Utilité pour les salariés, qui doivent affronter pied à pied les prétentions de leurs directions d'entreprise et des actionnaires qui les commandent. Utilité à leurs organisations, qui ressentiront le vote du Sénat comme une reconnaissance de la légitimité de la mobilisation sociale. Utilité à la gauche, puisque c’est la détermination à affronter les puissants qui aura permis un premier rassemblement majoritaire, et non la conduite d’un gouvernement faisant droit à tous les désidératas de l’adversaire… quand il ne les devance pas. Cela ne peut que dynamiser la campagne que nous venons d’engager contre l’austérité…

COMPARAISON N’EST PAS RAISON

Cet acquis n’est pas mince. Surtout si l’on porte le regard au-delà de nos frontières. Le fait qu’en France existe une configuration comme le Front de gauche, qui est parvenu à devenir un élément structurant du paysage politique à gauche, constitue un rempart aux dérives auxquelles certains de nos voisins s’avèrent en proie. Cela me conduit à ajouter une considération à ma note, concernant l’Italie.

Je sens bien, pour le lire sous leurs plumes ou l’entendre de leurs bouches, que quelques-uns de mes camarades se montrent « impactés » par le verdict des urnes transalpines. Pour résumer ce que je crois être leur sentiment, la vague protestataire et populiste qui vient de submerger la Péninsule, en réaction au caractère insupportable de l’austérité imposée à toute l’Europe, devrait nous avertir : si nous apparaissions trop « assimilés » à la majorité structurée par le Parti socialiste, nous pourrions nous en retrouver balayés. Je ne peux adhérer à cette vision des choses.

D’abord, parce que la désintégration du système institutionnel et de la gauche en Italie est sans commune mesure avec ce que connaît notre Hexagone, grâce notamment au Front de gauche, aux secteurs de la gauche qui refusent d’abandonner leurs valeurs, et à un syndicalisme restant majoritairement attaché à sa vocation revendicative. Ensuite, parce qu’à l’échelle du pays, je n’ai pas le sentiment que quelque composante que ce soit de notre convergence puisse aujourd’hui apparaître « complaisante » envers la politique du gouvernement : ayant dès l’origine refusé d’intégrer l’équipe de Jean-Marc Ayrault, le Front de gauche n’a cessé de s’opposer à ses choix lorsqu’ils lui paraissaient tourner le dos à l’intérêt général, jusqu’à encourir les foudres des bouches-à-feu de la rue de Solferino. Enfin, parce que je redoute que ce raisonnement ne finisse par amener à penser qu’il conviendrait d’entrer en concurrence avec le discours protestataire (une certaine extrême gauche ne va-t-elle pas, déjà, jusqu’à expliquer qu’il faut disputer le terrain de l’opposition à la droite et à l’extrême droite ?) ; je crois, à l’inverse, que le Front de gauche n’a d’avenir que s’il apparaît porteur d’une alternative de pouvoir crédible, ce qui passe par son aptitude à défendre, en direction de la gauche, une offre de rassemblement large à même de donner une majorité à une orientation de rupture avec le libéral-capitalisme.

J’en reviens, pour conclure, à l’objet initial de ma note, les tensions internes au Front de gauche. Si l’on veut bien, à présent, rapporter le déroulement de la séquence que nous venons de traverser aux objectifs que nous nous sommes ensemble donnés, et plus encore inscrire son résultat provisoire dans le temps long de la visée qui nous inspire pour changer la gauche et aider à l’indispensable contre offensive qui nous libérera du carcan néolibéral, je prends le pari que l’on dépassera crispations conjoncturelles et désaccords passagers de méthode. Que notre convergence y gagnera une cohésion supérieure. Et que nous apporterons le meilleur des démentis aux manœuvres de ceux qui rêvent d’un Front de gauche durablement brisé, tentant de hâter cette issue en s’en prenant successivement à ses différentes figures (à la manière de Luc Carvounas, responsable aux relations extérieures du PS, qui vient de traiter ignominieusement Jean-Luc de « petit Robespierre de mauvaise facture »…)

Voilà, me semble-t-il, la vérification à laquelle il nous faut maintenant nous atteler. Et c’est pourquoi je dis « Halte au feu », afin que l’on en revînt vite au débat de fond !